Sports

La France va organiser les JO, mais ne les a pas encore gagnés

Yannick Cochennec, mis à jour le 10.07.2017 à 8 h 28

Paris, dont Emmanuel Macron va défendre la candidature à Lausanne, est assurée d'être ville-hôte pour la troisième fois, mais ne sait pas encore en quelle année, ni avec quel soutien réel de la population. Et ne sait même pas vraiment s'il serait plus avantageux pour elle de les organiser en 2024 ou 2028...

Emmanuel Macron et Anne Hidalgo lors de cérémonies pour célébrer la candidature olympique de Paris, le 24 juin 2017. Au second plan, la ministre des Sports Laura Flessel. JEAN-PAUL PÉLISSIER / POOL / AFP.

Emmanuel Macron et Anne Hidalgo lors de cérémonies pour célébrer la candidature olympique de Paris, le 24 juin 2017. Au second plan, la ministre des Sports Laura Flessel. JEAN-PAUL PÉLISSIER / POOL / AFP.

Drôle de duo. Sur bien des points, Emmanuel Macron et Anne Hidalgo ne sont d’accord sur rien ou sur pas grand-chose. Mais depuis l’entrée du premier à l’Elysée voilà presque deux mois, le destin a déjà réuni publiquement, et à plusieurs reprises, ce tandem tantôt préoccupé par l’avenir de la planète, tantôt par le rang de Paris sur la place financière ou dans l’univers des start-ups. Les 10 et 11 juillet, les voilà à nouveau «main dans la main» à Lausanne où il s’agit pour eux de «vendre» la candidature de la capitale pour l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de 2024 aux membres du Comité international olympique (CIO). En septembre, ils voyageront encore côte à côte à Lima, au Pérou, pour le vote final censé départager Paris et Los Angeles, seules villes encore en course après l’abandon de cités concurrentes comme Hambourg, Rome et Budapest.

Annoncé dès le 16 mai, le déplacement à Lausanne d’Emmanuel Macron a constitué une vraie surprise car le protocole olympique ne prévoit pas normalement d’accueillir un invité aussi prestigieux lors de cette étape du processus délibératoire. En agissant de la sorte, Emmanuel Macron s’impose comme le leader d'une candidature qu’il a notamment soutenue en participant, raquette en main, lors des deux journées olympiques ayant animé, fin juin, la ville lumière pendant 48 heures. Avec autorité, il a marginalisé le rôle d’Anne Hidalgo qui n’a pas vraiment goûté, on le sait, cette préemption rapide du dossier olympique par le chef de l’État. En effet, celui-ci va attirer tous les regards et susciter tous les commentaires sur les bords du Lac Léman dès lundi, quand il rencontrera Thomas Bach, le président du CIO.

Le CIO n'hésite pas à humilier les chefs d'État

Les postures et les pièges politiques des candidatures françaises ne sont pas étrangers au CIO qui, dans le passé, a appris à connaître le mode de fonctionnement, parfois complexe, du pouvoir dans nos frontières. Pour des Français trop béats, il serait d’ailleurs vain de croire que l’image actuellement positive d’Emmanuel Macron à travers la planète, par opposition au rejet général suscité par Donald Trump et ses incessantes ruades, bluffera l’ensemble des quelque 90 membres du CIO appelés à voter pour la France ou pour les États-Unis. Le CIO n’a jamais eu pour habitude de se laisser dicter sa conduite en fonction des sondages de popularité de personnalités politiques. En octobre 2009, il avait ainsi humilié Barack Obama, fraîchement élu et venu à Copenhague vanter les qualités de la candidature de Chicago pour les Jeux de 2016. La ville américaine avait été sèchement recalée dès le premier tour sous les yeux de celui qui, une semaine plus tard, allait être consacré par le prix Nobel de la paix.

Mais à la différence de l’ancien président des États-Unis, Emmanuel Macron sait que Paris accueillera les Jeux olympiques. En effet, le 11 juillet, dans l’après-midi, les membres du CIO entérineront l’idée d’une double désignation lors du scrutin de Lima qui déterminera donc, dans un même élan, les villes hôtes des Jeux de 2024 et 2028 –Los Angeles et Paris dans un ordre à déterminer. Enfin, là aussi, s’il y a un vote sur cette question dans la mesure où Thomas Bach pourrait trouver un accord dans les semaines à venir avec les deux candidatures pour qu’elles déterminent elles-mêmes ce calendrier en bonne intelligence et en fonction de leurs propres intérêts.

En réalité, il n’est plus question d’une élection, mais bien d’une discussion suivie d’une négociation tout au long de l’été, à charge pour le CIO de trouver une formule magique pour que la ville héritant de la case 2028 ne fasse pas figure de perdante aux yeux de l’opinion générale.

D’ores et déjà, la somme de 1,5 milliard de dollars que versera le CIO à la ville organisatrice de 2024 a été avalisée. Il est possible que celle de 2028 soit (bien) mieux rémunérée en la matière à travers un accord plus favorable pour elle au niveau des droits marketing. Jusqu’à présent, en ne fermant pas complètement la porte à cette hypothèse de 2028, Los Angeles, dont la structure organisationnelle est privée, s’est montrée légèrement plus souple que Paris, qui refuse carrément l’option 2028.

Mais le CIO a bien compris que l’agenda de la candidature de Paris est attaché à celui d’Anne Hidalgo, qui rêve aussi de 2024 pour elle-même. Elle l’a signifié, à sa manière, lors d’une récente interview au Parisien qui lui demandait où elle serait lors de l’été 2024. «J’espère que je serai au Stade olympique et que je pourrai ouvrir les Jeux olympiques, a-t-elle répondu ingénument. C’est mon rêve le plus grand.» Comme si, par le biais de ce probable lapsus, elle se voyait déjà présidente de la République puisque ce sera bien l’hôte de l’Elysée qui proclamera l’ouverture des JO.

Los Angeles 2024, une candidature sans risque

L’avenir d’Anne Hidalgo, dont la réélection en mars 2020 à l’Hôtel de Ville est très loin d’être acquise à ce stade, n’est évidemment pas le problème du CIO. Le choix pour 2024 de l’institution lausannoise est lié au futur de l’organisation elle-même, qui entend reprendre la main alors que les contestations au sujet des JO n’ont cessé de fleurir en raison du coût extravagant d’un événement d’une durée de seulement dix-sept jours. Et il y a véritablement le feu à la maison au moment où les organisateurs des Jeux de Rio viennent pour ainsi dire faire la manche au CIO pour l’aider à résorber leur dette.

Comme attendu, les deux rapports de la commission d’évaluation du CIO, parus le 5 juillet, n’ont pas départagé Los Angeles et Paris, jugées toutes les deux «remarquables» et «prêtes». Toutefois, entre les lignes, selon les plus fins connaisseurs de la langue de bois olympique, il était possible d’interpréter que s’il y avait eu une élection pour l’unique date de 2024, les Américains l’auraient emporté sans gros risque de se tromper. Face à l’histoire et au «storytelling» de Paris 2024, Los Angeles 2024 incarne une candidature «sans risque», tournée vers le futur et dotée d’une forme d’audace tout en étant déjà prête à accueillir «demain» ces JO. C’est ce que recherche le mouvement olympique, obsédé par les technologies nouvelles en liaison avec les préoccupations de la jeunesse et qui sait que les Jeux olympiques de Tokyo, en 2020, vont afficher une note dramatiquement plus salée que la facture envisagée au départ.

Le plus mauvais chiffre pour Paris, dans ce rapport, a été enregistré au cours du sondage réalisé par le CIO à propos de l’appétit des Français et des Parisiens pour ce projet. Quand 78% des habitants de Los Angeles se sont déclarés favorables aux Jeux olympiques en 2024, ils n’ont été que 63% «seulement» à Paris. Avec 23% de personnes interrogées hostiles à cette idée au cœur de la capitale –contre seulement 8% du côté de la cité des anges– il existe une défiance pas complètement négligeable à Paris. Ce total de 23% peut paraître le plus troublant aux yeux du CIO, toujours effrayé par le mot «référendum».

À Lausanne, loin de la communication insistante de la candidature parisienne, Emmanuel Macron devra lever nombre de ces doutes en se montrant suffisamment habile par rapport à la possibilité de pouvoir accepter les Jeux en 2028, d’autant que le rapport de la commission d’évaluation a signifié assez nettement à la candidature parisienne qu’elle ne voyait aucune véritable utilité à la construction d’un village des médias. Paris a toujours argué qu’elle était seulement intéressée par 2024 parce qu’elle ne pouvait pas geler jusqu’en 2028 les deux terrains pour les villages des athlètes et des médias. Selon la commission, cette argumentation n’est donc plus qu’à moitié vraie –oublions la piscine dont la natation française a cruellement besoin, comme la Seine-Saint-Denis, et dont les travaux auraient déjà dû commencer pour laisser un premier héritage de cette candidature.

Quelques considérations en faveur de 2028

De toute façon, comme Los Angeles, Paris devra bien faire semblant de se montrer intéressée à son tour par 2028 sous peine de braquer quelques votants, sans oublier que 2028 pourrait être une meilleure affaire et même un cadeau sur le plan financier pour la capitale si le chèque du CIO était supérieur à 1,5 milliard de dollars. Avec d’autres  considérations qu’il n’est pas inutile de rappeler, loin des éléments de langage.

En 2028, le Grand Paris, qui doit être achevé en 2030, devrait avoir pleinement pris son essor avec de nouvelles lignes de métro véritablement opérationnelles et éprouvées à commencer par le Charles-de-Gaulle Express, cette liaison rapide Roissy-Gare de l’Est prévue pour fin 2023, qui aurait alors bénéficié à de nombreux usagers avant ces possibles JO. L’organisation de Paris 2024 a fait de la réalisation de ce CDG Express (budget: 1,7 milliard d’euros) un atout pour la tenue des JO en 2024. Or, c’est probablement une erreur car, dans ce cas, ces travaux seront une véritable course contre la montre pour être terminés à temps avec des coûts inévitablement revus à la hausse à cause de cette urgence. Le CIO ne veut plus que des coûts de structures aussi importants soient assimilés directement à des Jeux olympiques et 2028 pourrait permettre d’éviter cet «écueil».

Autre «atout» de 2028 pour Paris: la France, et donc Paris, est candidate à l’organisation de la Coupe du monde de rugby (automne 2023), aux Jeux olympiques de 2024 (août) et à l’Exposition universelle de 2025 (mai-novembre 2025), soit trois événements considérables exigeant des mesures de sécurité draconiennes sur une courte période de deux ans et en des temps ô combien périlleux. Est-ce bien raisonnable pour Paris d'accueillir ces trois rendez-vous dans cette presque simultanéité? Dans un état d’urgence bientôt codifié? Des Jeux en 2028 ne permettraient-ils pas d’étaler la pression, les risques et les coûts alors que le rapport de la commission d’évaluation a estimé que les sommes anticipées pour la sécurité par la candidature française lui paraissaient sous-évaluées?

À coup sûr, Emmanuel Macron devra prendre de la hauteur par rapport à toutes ces interrogations légitimes car seule, son aura sera insuffisante, même s’il sera intéressant de le voir «face» au maire démocrate de Los Angeles, Eric Garcetti, qui a dominé les débats olympiques jusqu’ici et qui pourrait être un jour candidat à la Maison-Blanche. Quelle est aussi sa vision pour le sport? C’est une autre question, non négligeable, qui reste en suspens car son programme de candidat était assez pauvre en la matière. Et ce n’est pas la nomination de Laura Flessel au poste de ministre des Sports qui a pu faire figure de début de réponse, au-delà de la médiatisation de ce casting. En effet, cette nomination surprise a suscité beaucoup de scepticisme en raison du manque d’épaisseur de l’ancienne championne d’escrime, dont les premiers pas dans ses fonctions ont déjà entraîné nombre de commentaires peu amènes au cœur du sérail du sport français. Le sport –et les Jeux olympiques– comme seul habillage cosmétique d’une politique générale? Emmanuel Macron va devoir, là aussi, balayer quelques ambiguïtés, de Paris à Lima en passant donc par Lausanne, avec un atout déjà dans sa manche: Paris sera ville olympique pour la troisième fois de son histoire après 1900 et 1924…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (566 articles)
Journaliste
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