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Pourquoi, là, maintenant, vous avez envie de sushis et pas d’un burger (et pourquoi parfois c’est l’inverse)

Daphnée Leportois, mis à jour le 10.07.2017 à 11 h 15

Vos envies alimentaires ne sont pas là pour rien.

Quand un aliment vous fait saliver, c’est que votre corps vous parle | woodleywonderworks via Flickr CC License by

Quand un aliment vous fait saliver, c’est que votre corps vous parle | woodleywonderworks via Flickr CC License by

Nous sommes tous un peu des femmes enceintes. Je m’explique. Je ne suis pas en train de parler de couvade ni même de vanter les mérites d’un simulateur de grossesse pour que ces messieurs puissent expérimenter (les désagréments de) la gestation. Juste de dire que les envies de fraises, pour caricaturer, ne sont pas un phénomène réservé aux femmes enceintes. 

Vous le constatez bien, le soir, lorsqu’il s’agit de vous concocter un bon repas ou au restaurant en lisant le menu –avant d’orienter votre choix selon le prix, vos convictions éthiques ou selon le régime que vous avez décidé de suivre. Il y a des moments où la seule pensée d’un aliment vous fait saliver et d’autres où cette même denrée ne vous fait ni chaud ni froid. Sachez que ces envies alimentaires sont avant tout physiologiques, mais pas que. Ce serait trop simple.

Comme l’expose la diététicienne et nutritionniste Florence Pujol, «il s’agit d’envies spécifiques» qui font sens nutritionnellement parlant. Chez la femme enceinte, le phénomène est visible parce qu’exacerbé par l’existence du fœtus. «Au cours des premier et deuxième trimestres, 90% d'entre elles ont envie de produits laitiers, comme d’une glace à la vanille. Ce n’est pas pour rien.» Tout simplement parce que le fœtus, qui est en train de constituer son squelette, a besoin de calcium et qu’il ne faudrait pas qu’il puise toutes ses ressources au détriment des os de sa mère.

Idem pour les femmes deux à trois jours avant leurs règles, voire le premier jour des menstruations: «On va avoir envie d’aliments glucidiques, riches en fer et salés, comme une entrecôte avec des frites. Parce qu’il y a une déperdition de fer par les règles mais aussi de liquide. Or, la consommation de sel optimise la retention d’eau.»

Macro-nutriments

Ces envies ne s’expriment pas seulement en fonction de l’utérus, qu’il s’agisse de la présence en son sein d’un embryon ou de la désagrégation de sa muqueuse en bout de cycle menstruel: elles concernent aussi la gent masculine. Et varient au rythme des saisons. C’est de là que vient votre appétence pour la salade en été: c’est un plat riche en eau, idéal en période de chaleur. «L’été, vous aurez tendance à avoir envie de carottes râpées et, l’hiver, de carottes cuites coupées en gros morceaux, type pot-au-feu.»

Et ce n’est pas parce que vous avez besoin d’un repas «consistant» pour constituer des réserves de graisse et vous protéger du froid hivernal. D’un point de vue calorique, il n’y a pas grand-chose qui change quand les carottes sont cuites; «la grande différence, c’est le type de fibres que l’on ingère et la chaleur du plat».

«L’été, vous aurez tendance à avoir envie de carottes râpées et, l’hiver, de carottes cuites coupées en gros morceaux, type pot-au-feu.»

Florence Pujol, diététicienne et nutritionniste

Votre corps vous indique ainsi, en vous mettant l’eau à la bouche, quels sont ses «besoins nutritionnels qualitatifs en macro-nutriments» (les fameux protéines, glucides et lipides). Ces besoins ne sont valables qu’à un instant T et dépendent de vos précédents repas, de votre fatigue, de votre activité physique et d’une myriade de facteurs. Rien d’anormal à avoir parfois une faim de loup et une envie de pâtes au sortir d’une séance de sport intense et surchauffée et d’autres fois l’appétit coupé par tout ce qui n’est pas un légume frais alors que l’effort était tout aussi grand et la température corporelle aussi caniculaire.

Culture alimentaire

Si le corps nous simplifie la tâche, si tant est qu’on écoute son ressenti, en nous donnant envie d’un aliment spécifique et pas d’une gamme entière, c’est parce qu’il n’est pas question que d’envies naturelles ici. Eh oui, «on ne peut pas avoir envie d’un aliment qui n’est pas relié à sa culture alimentaire». En effet, «la diversification alimentaire fonctionne comme le système immunitaire», poursuit la spécialiste des comportements alimentaires, qui fait une comparaison avec le principe de la vaccination (et ce, sans vouloir rentrer dans la polémique anti-vaccins):

«Quand on donne un tout petit peu de maladie au corps, il observe, il réagit, apprend la réaction efficace et mémorise. D’un point de vue nutritionnel, il fonctionne de la même façon. À partir de 4-6 mois, le bébé va découvrir les aliments par le biais de la diversification alimentaire, pour atteindre 80% de sa gamme alimentaire la première année. Il va regarder les couleurs, sentir avec son nez, mémoriser la texture avec ses doigts, goûter en bouche la saveur des aliments, digérer plus ou moins rapidement et facilement, et ainsi calculer les calories, les nutriments… Il se fait ainsi une cartographie de tous les aliments ingérés. Les besoins spécifiques vont générer des envies spécifiques à partir de la carte nutritionnelle qu’il a lancée.»

En gros, comme un enfant français a peu de chances de goûter des grillons, quand son corps réclame des protéines à l’âge adulte, il ne risque pas de vouloir en croquer quelques-uns lors du repas qui vient. Bien sûr, on enrichit sa mémorisation nutritionnelle au cours de la vie (ce qui permet de répondre plus efficacement aux besoins exprimés par notre corps), mais on reste tous des néophobiques alimentaires en puissance. «C’est instinctif, primitif», précise l’auteure de Je mange et je suis bien (PUF, 2011).

On a peur de s’intoxiquer et on s’aventurera vers des plats différents seulement si on est en confiance, par exemple si on a déjà mangé des petites crevettes grises, tête comprise, grillées (un grillon peut alors sembler savoureux) ou si l’on voit quelqu’un en ingérer sans tomber raide mort dans la seconde. Résultat: on aura envie de ce qu’on connaît déjà, ce qui est enregistré dans notre cartographie comme «mangeable», et le reste nous dégoûtera. C’est aussi pour cela que les envies alimentaires diffèrent d’une personne à l’autre.

«Shoot buccal»

Mais attention, toutes les envies alimentaires ne sont pas à suivre aveuglément. Encore faut-il être en capacité de distinguer les envies alimentaires spécifiques, celles qui répondent à un besoin physiologique, de celles qui sont à ranger du côté des addictions alimentaires. Un indice:

«Il n’est alors plus question de saveur, de sucré ou salé, mais de texture en bouche. Ce n’est pas pour rien qu’on a envie de pain et de fromage ou de pain et Nutella ou encore de chocolat, qui est craquant puis pâteux en bouche. Ces aliments se collent en haut du palais et, comme lorsque le bébé suce son pouce ou sa tétine, ça génère des endorphines. L’objectif, c’est d’appuyer sur “off”.»

Là, Florence Pujol parle de «shoot buccal» mais elle évoque aussi un «shoot de remplissage», qui revient à rechercher «les tiraillements gastriques» en se tournant vers «des pâtes, des biscuits, des aliments à base glucidique». En bref, «c’est une envie de manger psychologique, non pas des aliments particuliers mais une envie de drogue; vous prenez un rail de coke produit par le corps».

«Les gens mettent des étiquettes sur les aliments, en mode Star Wars: il y aurait les aliments “du bien”, qu’on va s’autoriser, et ceux “du mal”, qu’on évite afin de ne pas culpabiliser.»

Florence Pujol, auteure de Je mange et je suis bien (PUF, 2011)

«Comme si on mangeait l’étiquette»

On pourrait s’arrêter là et se dire que, puisque nos besoins varient, nos envies alimentaires doivent elles aussi se modifier et, donc, s’alarmer si lorsque l’on ouvre notre frigo on se jette à chaque fois sur le fromage, la tablette de chocolat ou le beurre de cacahuètes. Sauf que notre cerveau vient encore compliquer la situation –pourquoi faire simple quand on peut faire alambiqué, je vous le demande?

«Les gens peuvent aussi lutter contre leurs envies spécifiques parce qu’ils mettent des étiquettes sur les aliments, en mode Star Wars: il y aurait les aliments “du bien”, qu’on va s’autoriser, et ceux “du mal”, donc on les évite en répondant à nos besoins mentaux psychologiques afin de ne pas culpabiliser. Et, là, on ne donne pas au corps ce dont il a besoin, juste à la tête, comme si on mangeait l’étiquette et non l’aliment», détaille Florence Pujol.

Nous sommes conditionnés à penser qu’avoir envie de sucre est mal | Patricia Guzman-Moreno via Flickr cc License by

La preuve: combien de personnes connaissez-vous qui, soi-disant, n’aiment pas le sucré et en sont dégoûtées? C’est une question rhétorique mais j’imagine que vous en avez déjà plusieurs en tête. Or, «chez un adulte normal, il y a environ trois à cinq aversions alimentaires, révèle la diététicienne. Dire que l’on n’aime pas les desserts, c’est faux dans la réalité. C’est que, à force d’avoir été conditionné, d’avoir entendu que “les desserts, ce n’est pas bien, ça fait grossir”, on va se dire qu’on n’aime pas les desserts. Et cette restriction cognitive va modifier la perception des envies: c’est ce que va indiquer le cerveau». C’est-à-dire que les infos récoltées par ses papilles gustatives vont être boycottées. Ces saveurs qui procurent du plaisir vont être décodées comme étant un danger et en fin de course analysées comme «j’aime pas».

Marketing trop bon

Et, bien sûr, le marketing alimentaire s’est engouffré dans la brèche, venant influencer notre imaginaire en s’appuyant à la fois sur nos besoins, nos addictions et notre imaginaire. Pas seulement parce que la publicité rend les produits connus donc permet de les enregistrer comme faisant partie du domaine du mangeable. Mais surtout en jouant sur les représentations sociales et les préférences, à la fois culturelles et physiologiques, des consommateurs, fait remarquer le sociologue de l’alimentation Jean-Louis Lambert.

«On arrive à des “aliments trop bons”, comme disent les jeunes, qui ont des noms qui plaisent, une image de naturalité ou de proximité rassurante, un code couleur tendance ainsi qu’une texture et des caractéristiques organoleptiques, comme la teneur en sucre ou en sel, améliorées.»

S’ensuit «une diffusion à travers le tissu social environnant, comme pour tous les autres types de produits», indique le spécialiste des pratiques et du marketing alimentaires. Ce n’est pas qu’une question d’offre mais aussi de demande. C’est ce qui sous-tend la profusion de restaurants japonais et la présence de sushis et makis à emporter jusque dans les rayons de supermarchés. En fait, quand vous avez envie d’un burger, c’est sûrement plus parce que vous en trouvez partout et que ne leur est plus accolée seulement l’étiquette de malbouffe que parce que votre corps vous le réclame. À vous d’essayer de revenir à l’essentiel, à savoir vos envies spécifiques, et d’être un libre consommateur et mangeur.

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (38 articles)
Journaliste