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Simone Veil a toute sa place au Panthéon

Philippe Boggio, mis à jour le 05.07.2017 à 11 h 31

Simone Veil est morte à 89 ans. Et Emmanuel Macron vient d'annoncer son entrée au Panthéon.

Simone Veil, le 26 octobre 2007 à Paris | FRANCK FIFE / AFP

Simone Veil, le 26 octobre 2007 à Paris | FRANCK FIFE / AFP

Mise à jour du 5 juillet: Emmanuel Macron a annoncé aux Invalides, lors des obsèques de Simone Veil, que celle-ci reposera au Panthéon avec son époux.

Qu’on pardonne la trivialité d’un tel rapprochement, mais la première image qui vient à l’esprit à propos de Simone Veil est celle d’étreintes physiques libérées. De jouissances sans entraves, enfin. Ceux qui avancent en âge se souviendront d’avoir été souvent, jeunes gens, des amants, des amoureux, aux ébats contrariés, parfois même interrompus, par la peur d’une grossesse. Au début des années 1970, encore, la pilule contraceptive n’avait pas achevé sa radicale percée dans la société française, surtout en province, surtout dans les familles, et l’avortement restait une montagne de difficultés et de honte pour beaucoup de jeunes femmes. L’homme montrait encore sa loyauté par sa capacité à se retirer à temps, tu parles!

Simone Veil, grâce lui soit rendue, est d’abord cette femme, cette fée, venue effacer la mémoire du ridicule douloureux de telles séquences. C’était bizarre, ça l’était à l’époque, le reste aujourd’hui, après sa disparition, que son nom surgisse ainsi dans les destinées nocturnes des post-adolescences, plus encore son allure, et souvent son humeur, de surveillante générale de collège. Une femme, que les jeunes d’alors, ne connurent que mûre, déjà, à la fin de l’année 1974, dans la tempête des débats parlementaires sur la dépénalisation de l’avortement ; sévère, en lunettes et chignon, l’air d’une dame d’œuvre pour tout dire, devenant marraine de guerre d’insouciances conquises.

La France retardait déjà

Il n’y eut pas qu’elle, mais toute une suite, une passation de témoin entre les grand-mères du féminisme hexagonal, celles du Planning familial, Evelyne Sullerot, Colette Audry, «les 343 salopes» de 1972, «volontairement avortées et fières de l’être» ; bien sûr, Simone de Beauvoir, présidente du mouvement Choisir, et Gisèle Halimi, l’avocate victorieuse du retentissant procès de Bobigny. L’avènement des temps modernes, la chute des hypocrisies leur doivent beaucoup. Sans elles toutes, la France conservatrice des mœurs aurait continué ses entraves au bonheur individuel. France des pères, ou de la complicité critique des mères sur les filles. France des amours sous surveillance médico-policière. C’était mûr, d’accord, la France retardait déjà, cela aurait fini par craquer, mais elles toutes ont sûrement fait gagner une bonne décennie au sort des femmes et à nos libertés intimes.

Alors, pourquoi Simone Veil surnage-t-elle au-dessus de ces portraits? Pourquoi cette entrée symbolique au Panthéon, qui, au premier jour de sa mort, vibre de tant d’hommages reconnaissants? Peut-être parce qu’il est difficile de ne pas conclure que cette femme ait pu agir, dans une certaine mesure, à contre-emploi, mue par une bienveillance raisonnée que ses données personnelles n’éclairaient pas obligatoirement. Les jeunes gens de la fin des années 1960 n’apprirent qu’ensuite que la ministre de la Santé de Valéry Giscard d’Estaing avait été, en 1945, une jeune fille juive rescapée des camps de la Shoah. Ceux qui n’avaient pas lu Primo Levi, qui ignoraient que la mémoire juive saignée peut produire du miel pour les contemporains, pouvaient se dire que, comme malheur d’une vie, cela suffisait. Que la suite allait maintenir cette femme sur la réserve ou dans le ressentiment. Tant pis pour ceux qui viendraient après. À chacun ses tuiles.

Bien des raisons plaidaient en effet pour l’indifférence au monde de Simone Veil. La guerre l’avait trouvée à Nice, dernière née, le 13 juillet 1927, de la famille Jacob, originaire de Lorraine, laïque et juive non pratiquante, qui avait quitté la capitale devant la montée des périls.

Son père, André, est un architecte éminent, Prix de Rome en 1919, mais il lui est interdit d’exercer sa profession. En mars 1944, la famille se cache, éparpillée chez des amis. Denise, l’une des filles, est entrée dans la résistance, à 19 ans, près de Lyon. Simone parvient à passer son bac, munie de faux papiers, mais à la fin des épreuves, elle est arrêtée dans la rue. Elle retrouve son père, sa mère, Yvonne, sa sœur Madeleine et son frère Jean, dans les halls où convergent les rafles de juifs. Les hommes de la famille sont envoyés dans un camp de Lituanie. Les femmes ne les reverront plus. Avec sa mère et Madeleine, Simone remonte la France jusqu’à Drancy, d’où elles seront convoyées jusqu’au camp d’Auschwitz-Birkenau. Denise, de son côté, est arrêtée aussi. Yvonne Jacob meurt du typhus, dans le camp de Bergen-Belsen, où elles ont été transférées, devant l’avancée des troupes russes, après «la marche de la mort» depuis Auschwitz. Sa sœur, Madeleine, atteinte à son tour, ne doit la vie sauve qu’à la libération du camp, le 15 avril 1945.

Simone Veil dira plus tard son désarroi, à son retour en France, de l’incrédulité du pays devant le sort des déportés. Elle choisit de se taire pour de longues années. De toute façon, c’est à Denise, rescapée elle aussi, qu’échoient les honneurs. Simone Veil refoule son amertume, rivée au souvenir chéri de sa mère, «la femme de sa vie», dira-t-elle, à laquelle son père avait interdit de reprendre ses études supérieures de chimie, après la naissance de ses enfants. Par transfert de désobéissance, Simone Jacob s’inscrit donc en fac de droit et à Sciences Po, où elle rencontre Antoine Veil, futur énarque, futur inspecteur des Finances, puis chef d’entreprise, qu’elle épouse, en 1946, avant de donner naissance à trois fils.

C’est une femme débordante d’une énergie vitale, comme celle qu’on montre à certains survivants des camps, tendus par l’idée de ne pas décevoir ceux qui n’en sont pas revenus. Mère, épouse, femme indépendante dans un monde d’hommes. D’hommes au carré, même: dans la haute administration pénitentiaire du ministère de la Justice. Dans la droite des droites, politiquement, et sous l’autorité ultra conservatrice de Jean Foyer, Garde des Sceaux du général de Gaulle. La jeune femme a réussi le concours de la magistrature, elle avale les échelons du ministère, devient une spécialiste des affaires pénales en milieu carcéral. En 1970, elle sera même la première femme à prendre le poste de secrétaire général du Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Elle est un haut magistrat des plus sérieux, austère même, certains diront autoritaire, un portrait adouci par la bonté émanant de sa beauté et de son regard bleu d’étincelles.

Féministe? Féministe de droite, si c’est possible, quand toutes les militantes de l’époque découlent de la gauche. Disons féministe encore par ricochets. Par détours. Avec Marie-France Garaud, future conseillère de Jacques Chirac, même parcours dans la jungle masculine, même beauté, elle parvient à persuader Jean Foyer d’adoucir le sort des militantes algériennes du FLN, menacées de viols dans les prisons où elles sont incarcérées, et d’accepter le transfert de ces dernières en métropole. A cette occasion, Simone Veil fait la connaissance de Gisèle Halimi, avocate de nombreux militants algériens.

Entrée en politique

Elle a 47 ans, contre l’avis, encore, de son mari, elle choisit d’entrer en politique. Dans les partis conservateurs, évidemment, qui sont au pouvoir. Mais à leur marge: centriste, comme son compagnon, fidèle du MRP. En d’autres circonstances, peut-être aurait-elle pu être une femme de gauche –quoique violemment anti-communiste. Elle a éprouvé, plus jeune, de la tendresse pour Pierre Mendès-France. Elle soutient la candidature de Jacques Chaban-Delmas, mais Jacques Chirac réussit son OPA sur la droite, et enthousiasmé par les qualités qu’il découvre chez la femme de son ami Antoine Veil, le jeune bretteur, devenu premier ministre, impose celle-ci à Valéry Giscard d’Estaing.

1974. Simone Veil, ministre de la Santé. La presse, le public, savent peu de choses d’elle. Or, c’est une sorte de mère courage qui surgit sur la scène nationale. Une conscience vibrante, intransigeante, sous un parler atone et une personnalité réservée. Echoit à cette inconnue la responsabilité de corriger le retard mis par le pays à adoucir le sort des femmes. Après les deux procès de Bobigny, Giscard a promis de libérer l’IVG, toujours criminel depuis une loi de 1920, de mettre fin à la clandestinité des «tricoteuses», aux risques de septicémie, aux voyages discrets à Londres ou à Bruxelles. 300 000 avortements par an, officiellement interdits, rappellera Simone Veil. Tant d’entorses à la loi valent référendum. Giscard est pressé. Il jette à l’eau sa ministre, au premier automne de son mandat présidentiel.

Le 26 novembre 1974, d’une voix maladroite, elle introduit assez ironiquement sa présentation du projet de loi, devant l’Assemblée Nationale, et ces simples mots, ces mots d’évidence, vont résonner longtemps dans le pays.

«Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme, je m’excuse de le faire devant une assemblée presqu’exclusivement composée d’hommes: aucune femme ne recourt de gaité de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame.»

Giscard et Chirac ont fait leurs comptes. Les partis de gauche ayant assuré qu’ils voteraient en faveur de la dépénalisation, il suffira des suffrages centristes pour faire passer la loi. Les deux hommes ont contre eux leur camp. Les deux tiers de la droite, ultras de l’UDR et de l’UDF, émanations d’une France qui va se révéler, dans la vulgarité de deux journées de débat, plus intolérante, plus archaïque sur le plan sociétal, que les deux responsables politiques ne s’y attendaient. «Avortoirs-abattoirs», entend-on scander. Jean Foyer (UDF) l’ancien ministre de la magistrate, évoque «les abattoirs où s’entassent les cadavres des petits d’hommes». Un autre fait entendre dans l’hémicycle les battements de cœur d’un fœtus. Va même poindre le pire, l’amalgame, sous les crânes de certains opposants à l’abrogation. La juive et l’avorteuse. La victime devenue l’assassin. «Ces embryons humain, lancera un député, exhibant un flacon de formol, vous accepterez, madame, de les voir jetés au four crématoire.»

Des images de télévision montreront Simone Veil prostrée, au banc du gouvernement. On la croira acculée. Elle-même confiera plus tard avoir éprouvé de la nausée, sur l’instant.

Mais l’ignoble la sauve. Bien sûr, ce n’était pas leur intention, ni leur intérêt, mais ces extrémistes jouant ainsi avec les échos de la barbarie libèrent une personnalité qui n’aura plus de cesse de les dénoncer, où qu’ils soient, quel que soit le sujet abordé, acceptant de bonne grâce la querelle. La veulerie a gagné-là, sur le ventre des femmes, une adversaire résolue. Simone Veil, magistrate juive, survivante d’Auschwitz sous le matricule 78651, servante ardente de la mémoire de la Shoah, et humaniste. Femme à faire honte.

En 1979, Giscard lui propose de conduire la liste de la majorité aux premières élections au suffrage universel du parlement européen. Géniale idée, encore. Car Simone Veil s’avance aussi dans la vie avec la forte conviction du nécessaire rapprochement franco-allemand. Elle est revenue des camps avec, déjà, cette idée de l’indispensable pardon, assure son biographe, Maurice Szafran[1]. Elle répétait qu’il n’y avait, après la guerre, que deux options, rappelle l’ancien eurodéputé, aujourd’hui député Modem des Hauts-de-Seine, Jean-Louis Bourlanges. «Les tuer tous ou se réconcilier. La première option était absurde.» 

Elle devient donc la première militante européenne, au milieu des pères fondateurs, visage de la paix permise. Elle exerce un magister vigilant face aux eurosceptiques, aux xénophobes de tous poils, qui se dressent sur son chemin, comme Jean-Marie Le Pen, qui se verra traité de «SS aux petits pieds». La suite de sa carrière la ramène au ministère de la Santé, dans les gouvernements d’Edouard Balladur et de Raymond Barre. Puis, souvent déçu par ce milieu, elle s’éloigne peu à peu de la vie politique. Elle demeure membre du Conseil Constitutionnel jusqu’en 2007, entre encore à l’Académie française, mais rayonne surtout désormais par elle-même, par elle seule, à la fois incarnation du progressisme et Grand témoin du XXe siècle.

Elle a été la figure de proue de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Reste une icône pour les féministes, l’amie, mère, grand-mère, de tant de femmes qui, un jour où l’autre, ont poussé la porte d’une clinique du Planning familial. La gauche mitterrandienne aurait aimé la compter dans ses rangs. Elle a permis aux centristes d’exister –jusqu’à Emmanuel Macron. Elle a été le meilleur du quinquennat de Giscard.

Bien sûr, il faudra faire le tri, c’est la règle, à l’heure d’ériger des statues, mais l’opération peut très bien se faire, sans trop attendre, dans les caveaux du Panthéon. Déjà, les réseaux sociaux d’un nouveau siècle, dont elle a aussi, parmi d’autres, permis l’avènement, réclament son transfert.

1 — Simone Veil, destin, Maurice Szafran, édition Flammarion, 1994

Philippe Boggio
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