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Serena Williams est la plus grande gloire du féminisme

Claude Askolovitch, mis à jour le 29.06.2017 à 14 h 02

John McEnroe a, à nouveau, comparé le jeu de Serena Williams à celui des hommes. Qu'a-t-il fait?

Serena Williams, le 1er mai 2017 au Metropolitan Museum of Art à New York | 
ANGELA WEISS / AFP

Serena Williams, le 1er mai 2017 au Metropolitan Museum of Art à New York | ANGELA WEISS / AFP

Le passing-shot a filé sous la raquette de John McEnroe, quand Serena Williams lui a rappelé qu’il est une chose au monde qu’il ne saura jamais faire, et tous les hommes avec lui. «Cher John, je t’adore et te respecte, mais respecte moi, j’essaie d’avoir un bébé», a répondu en deux tweets (résumés) la plus grande tenniswoman de l’histoire au génie des années 1980.

McEnroe avait vaticiné sur les niveaux comparés des tennis féminin et masculin, supposant que Serena, jouant sur le circuit masculin, ne dépasserait pas la 700e place. «Je ne joue pas sur ce circuit et je n’ai pas de temps pour ça», a-t-elle répondu. Serena n’a pas exhibé ce qu’elle a apporté au jeu, ni sa ténacité, ni sa force, ni ses accomplissements, ni son aura de femme forte et belle. Elle n’a pas revendiqué sa puissance, mais simplement sa grâce: ce qu’elle est, une femme enceinte, dont le corps plein jusqu’à l’apogée vient d’être photographié par Annie Leibovitz pour Vanity Fair. Un ventre fécond contre la vulgarité des mâles, quand ils oublient d’être, simplement, les amis des femmes, et prétendent les entraîner dans l’enfantine guerre des sexes.

Est-ce la fin de l’histoire que ce retour à l’inexpugnable? Serena Williams rétablit le genre; elle est, ainsi, la plus grande gloire du féminisme.

Cela fait trop longtemps que ce piège est tendu, et ça en dit plus qu’un perchoir parlementaire conservé aux mâles. On parle ici d’une fracture de l’humanité, dont un sport individuel rend compte. Des hommes s’en vont provoquer les femmes fortes pour les ramener à leur infériorité. Ça les gratte, cette rivalité qu’ils ont eux-mêmes inventée: les femmes n’ont rien demandé que de vivre, sans restreindre leur joie. Coubertin qui inventa les Jeux olympiques voyait d’un mauvais œil que des femmes fussent athlètes. En ce temps-là, elles ne votaient pas. Elles votent. Elles sont athlètes. Les mâles s’en sont émoustillé, ou inquiété, c’est selon, c’est voisin. Ils ont regardé les filles prendre les stades, les routes, les pistes, les gymnases, les podiums, les haltères, les gants, les fibres musculaires. Ils ont ri? Ils ont bandé? Ils se sont rétracté devant la nouveauté? Ils ont fait le tri, graveleux sur les bancs de touche, entre championnes mignonnes et repoussoirs disgracieux. La «nageuse est-allemande» aux épaules trop carrées, monstre sportif née au temps du communisme, est devenue le cliché du machisme esthétique; que la naïade de RDA fut nourrie aux hormones habillait le mépris de transcendance. Remarquez-vous que jamais, dans le langage courant, le sprinter au menton carré et à l’appareil dentaire –cette disgrâce qui touchait les meilleurs, à l’époque où l’hormone de croissance était l’adjuvant des dieux du stade et le perturbateur des maxillaires –n’est pas devenu un mythe? Seule la femme tricheuse mérite damnation. Nous sommes des enfants.

Un sport enfantin

On a inventé mille ruses depuis les cours de récréation, pour que la fille n’empiète pas sur notre territoire. Ce sont des jeux de garçons. Le tennis est un sport enfantin. Il n’est pas le plus méchant. Il griffe, c’est assez.

Quand il était jeune, merveilleux joueur, John McEnroe était surnommé superbrat, le sale gosse, pour les colères que l’injustice lui inspirait. Le sale gosse, évidemment. Tout se tient alors? Désormais, quand il parle de lui, il dit «an old fart», littéralement «un vieux pet», un vieux schnock comprenez. Il attire la sympathie. Il a des garçons et des filles aussi. Il se dit féministe et n’en ment pas, je pense. Il est marié à une guitariste de rock, qui le remet en place quand il prétend connaître la musique. Il est cool. Gamin coléreux, il avait quelques valeurs émouvantes, de jouer en double, genre délaissé, de disputer la Coupe Davis, épreuve patriotique et gratuite, de jouer en double mixte, amusement fraternel. Normalement, l’égalité ne devrait pas le travailler. Il y a un truc alors, s’il ne peut pas s’empêcher? Un garçon n’est pas battu par une fille. Serena Williams est-elle le meilleur joueur de tennis du monde, tous sexes confondus, lui a demandé une journaliste? Il s’est retranché dans des raisonnements. Il s’est retranché dans des raisonnements.

«Peut-être que, théoriquement, une joueuse de tennis pourra être meilleure que n’importe qui, a-t-il dit dans une interview sur NPR, la radio publique américaine. Mais je n’ai vu cela dans aucun sport, et je ne ne l’ai pas vu dans le tennis… Mais je suppose qu’à terme, tout est possible.»

Tout est possible? Ceci est idiot. Être «le meilleur» n’est pas qu’une question de classement ou de victoire, ou de force physique. Un boxeur poids lourd ferait très mal à un super-léger, mais Sugar Ray Leonard était-il forcément inférieur au greatest Ali? La défense de McEnroe est naïve. Serena Williams peut avoir porté le tennis à des niveaux inconnus avant elle, comme un art et un engagement, sans avoir eu besoin de s’étalonner aux hommes! John l’entendrait-il? Il est récidiviste. En 2015, il y a deux ans, juste avant un US Open que Serena Williams abordait en favorite, il était venu dans l'un des ces shows de bavardage  télévisé qu’un pouvoir philosophe interdirait. Un mâle en costume du nom de Kimmel, «the host», l’avait interrogé sur Serena, et il avait divagué sur le mode badin.

«Mes filles sont sur le plateau, elles pensent que Serena me battrait, mais je crois que je pourrais la prendre. Serena a plus à perdre que moi, si un “old fart” la battait. Mais si je perdais, on ne me laisserait plus entrer dans un vestiaire d’hommes pour le restant de  mes jours.»

C’était innocent, sans l’être. McEnroe révélait aussi qu’un milliardaire baptisé Donald Trump –«il sera notre Président l’an prochain», ajoutait-il, sarcastique, sans deviner ce que sa blague avait de prophétique– avait voulu monter ce match, Serena-Mac, quinze ans plus tôt, «mais il n’avait pas proposé assez d’argent».

Une question de société

Redécouvrir, aujourd’hui, que Trump voulait son match du cirque, pour faire argent et fantasme de l’affrontement entre Serena, alors âgée de 20 ans, et de McEnroe, quadragénaire, donne la mesure de la laideur d’une idée. Cette vulgarité a une histoire. Elle ne vient pas de rien. Il s’est agi, dès l’origine, d’empêcher et de salir. En 1973, un ancien champion, Bobby Riggs, joli tennisman devenu un old fart, avait prétendu, la cinquantaine passée, régler à son avantage l’ambition des joueuses, qui devenaient professionnelles et prétendaient au respect. Riggs avait déstabilisé la gentille australienne Margaret Court, alors meilleure joueuse du monde, dans un match organisé le jour de la fête des mères. Il lui avait offert des fleurs, puis des lobs humiliants. L’homme dominait. Riggs avait fait la couv' de Sports Illustrated. Trois mois plus tard, revanche! Le vieux clown s’était fait essorer par une américaine à lunettes sans humour sur la question, Billie Jean King. «Ce n’était pas une affaire de tennis, dirait-elle ensuite, mais une question de société.» Les destins sont étranges et logiques. Court, qui ne trouva pas en elle les ressources pour battre un semi-vieillard, est devenue vieille, à son tour, et une born-again pentecotiste, qui fustige la décadence contemporaine et notamment le mariage gay. King, elle, vivait une homosexualité qui n’était pas encore de mise; elle se dévoilerait finalement, et deviendrait une héroïne des libertés civiques, comme femme et comme lesbienne.

Quelques années plus tard, une autre combattante résistait à une légende des hommes. Martina Navratilova, née tchèque et homosexuelle au temps des préjugés et du rideau de fer, avait sculpté un corps et sa volonté pour devenir une reine en Occident, où toutes les libertés devenaient possibles. Dans une exhibition contre Jimmy Connors, mid-westerner de 40 ans, qui avait parié sur lui-même, elle perdait sans déchoir, ayant pris sept jeux à son adversaire. Cela ne prouvait rien, sinon elle-même. Navratilova ou King portaient des combats intimes autant que politiques. Elles devaient, face aux hommes, tenir, pour les femmes et pour les femmes différentes qu’elles étaient. Elles n’avaient pas le choix. Elles n’avaient pourtant rien demandé.

Serena Williams aussi a des raisons de se battre. Mais les hommes ne sont pas son sujet. Elle est, en revanche, le sujet des hommes, qu’elle dérange infiniment plus que les héroïnes précédentes. Elle ne revendique aucune différence ni ne prétend conquérir une place sur l’autre sexe. Elle impose, en revanche, une idée de la femme que le mâle archéo doit assumer, en se contentant d’être.

Quand elle arrive sur les courts, à la fin des années 1990, Serena est une adolescente gloussante et maligne, dont les cheveux tressés s’alourdissent parfois de lourdes perles. Elle n’est que la petite sœur de son aînée Vénus, grande fille au tennis d’attaque, tout aussi gloussante qu’elle, mais aussi fine –d’acier– que Serena est musculeuse. L’adolescente est accueillie d’une rumeur étonnée. «Serena ressemble à un body-builder», écrit Associated Press en 1998. Cela va rester. En 2014, le président de la Fédération russe de tennis évoquera «les frères Williams», par opposition au minois charmant de sa championne Charapova. Les sœurs Williams apportent une violence inédite. Elles sont noires et conquérantes, modelées par un père athlète, elles ont grandies à Los Angeles près du ghetto de Compton. Elles sont noires, dira-t-on, comme Navratilova était lesbienne et exilée. Cette conscience les habite. Une de leurs sœurs mourra horriblement quelques années plus tard, dans une fusillade de gangs. Mais tout ceci n’est qu’un contexte. C’est le physique de Serena qui accroche le regard, toute en muscles, puissante, étonnante. Elle prendra l’ascendant sur l’aînée qu’elle admire, pour devenir une légende de son temps, et le sujet des conversations. Elle était, enfant, menue et malingre, aime-t-elle à rappeler. Elle est, jeune et puis adulte, la puissance même. Elle grandit en courbes et en force, cuisses et biceps, ses rivales semblent des enfants. On en oublie son tennis, quand on y connait rien.

Ce n’est pas dans sa force qu’elle conquiert ses titres. Elle a appris, tout enfant, quand elle n’était qu’une puce si loin de sa soeur, le toucher, le placement, l’art du poignet explosif et le dégout du renoncement. En 2016, le coach de Serena, Patrick Mouratoglou, essaye de rappeler des évidences:

«Parmi les âneries sur Serena, j’entends souvent: “Elle a de la chance, elle est hyperpuissante.” Mais le volume musculaire, en tennis, c’est un énorme handicap car c’est un sport d’explosivité et de changements de direction. Ce qui compte pour développer de la vitesse et de la qualité de frappe, c’est le relâchement et l’accélération du poignet. Le volume musculaire, ça ne sert à rien. Le physique de Serena est inadapté au tennis.»

Mouratoglou rationalise, qu’une tendresse profonde et une admiration lient à la championne. Elle a largement entamé la trentaine. Elle a passé une vie adulte à être regardée pour ce qu’elle n’est pas.

«Je suis plus heureuse de ce que je suis»

Serena Williams est une intellectuelle dans le sport, qui invoque Martin Luther King ou les esclaves du Ghana dans ses moments de faiblesse, et une athlète, et aussi, au plus simple et sans apprêt, une fille, de tous les attributs des filles, des envies de filles et de femmes et de leurs légèreté aussi bien, joueuse et charmeuse et romantique, aussi loin que possible de l’amazone des clichés que sa force suggère. Elle se montre, au fil des ans, la plus assidue des bals de championnes, moulée de robes de bal, les talons hauts, collectionnant les chaussures et les montrant, espiègle, à la presse féminine, exposant sa garde-robe et exposant son corps, non pas dans des poses d’apollon, mais des postures sexys, vedette des pages «spécial bikini» que la presse américaine adore, surfant ou souriant en deux pièces, débordant d’une féminité jusque-là inédite. Elle montre son corps au monde, fesses et bras et abdos et cuisses et sourire et désir. Elle est là. A-t-elle souffert?

«Quand j’étais plus jeune, ce n’était pas évident de regarder toutes ces athlètes minces, quand j’étais faite de courbes et de muscles, avec ma grosse poitrine, dit-elle en janvier 2016 à Time. J’ai dû me battre pour aimer mon physique, mais maintenant, les courbes sont à la mode et je suis plus heureuse de ce que je suis.»

La phrase est so american, imprégnée de résilience et d’accomplissement. Au passage, elle change le monde. «Strong is sexy», proclame-t-elle en septembre 2016 à la une de «Self», un magazine féminin prônant la santé et l’accomplissement, dont elle est une icône.

«J’aime mon corps et je n’y changerai jamais rien, dit-elle. Je ne vous demande pas de l’apprécier. Seulement de me laisser être moi. Parce que je avoir de l’influence sur une fille qui me ressemble, et je veux qu’elle se sente bien dans sa peau.»

Être une fille, être Serena, être d’une espèce supérieure, être une fille comme les autres, être plus forte, être une femme, être Serena. Get over it, guys. Tout est là. La femme est désormais ainsi. Aussi ainsi.

Serena fascine et terrifie de rester dans sa partie de l’humanité. Changez le regards, amis. Le temps a changé. «Je la prendrais au tennis, mais je ne pense pas que je tiendrais face à elle sur un ring», avait dit McEnroe en 2015, dans son interview télévisée, et c’était dans cette phrase, passée inaperçue, que se trouvait le malaise ultime, dans cette plaisanterie qui n’en était pas, dans l’ultime retranchement? Si Serena devenait boxeuse, contre les mecs, elle ne serait plus simplement femme, et nous ne serions pas forcés de revoir nos critères et nos habitudes, sur ce que doit porter l’autre sexe?

Serena Williams réinvente la femme

Serena s’en fout. Elle ne veut pas se battre avec les hommes, ni sur le ring, ni sur un court. Elle a autre chose à construire, pour elle, avec nous.

Gamine, elle s’était fait avoir. Elle et Venus avaient frimé, c’était leur époque gloussante, quand ces adolescentes pensaient que le monde leur appartenait, et s’étaient vantées de pouvoir battre n’importe quel tennisman professionnel, classé 200e à l’ATP. C’était à Melbourne, en 1998. Karsten Brassch, allemand cool de 31 ans, qui ne refusait ni un demi ni une clope, classé 203e, avait pris les gamines en un set chacune, facile, jouant de l’expérience autant que de sa force mâle, en utilisant des coups encore inédits sur le circuit féminin, un peu de spin, un peu de courses. «Ce n’est jamais arrivé», lui avait lancé Venus, quelques mois plus tard, souriante. On ne les y reprendrait plus. Elles étaient adolescentes, Serena est une femme. Elle est enceinte de son fiancé, Alexis Ohanian, 34 ans, fondateur du site de débats Reddit, star du web, auteur d’un livre intitulé Without their permission («Sans leur autorisation»ça vous dit quelque chose?) Les old farts ne font pas le poids. Elle a remporté le tournoi de Melbourne, en janvier dernier, portant déjà son bébé. Où est la limite?

Ce que fait Serena Williams avec les hommes n’a rien de nouveau, une chose aussi vieille qu’Adam et Eve mais Serena réinvente la femme. Dans Vanity Fair, elle pose, enceinte, impressionnante de beauté, et rappelant une autre star, elle aussi shootée enceinte par Annie Leibovitz, pour le même magazine, en 1991. L’actrice Demi Moore était alors dans sa gloire, qui n’atteignait pas celle de Serena aujourd’hui? Six ans plus tard, elle jouait, dans un film resté célèbre, GI Jane, le rôle d’une soldate voulant se battre avec les hommes, comme les hommes, en étant acceptée dans l’élite des commandos des Marines, les Navy Seals. Evidemment, elle forçait leur respect. Serena n’a pas ce genre d’ambition baroque. Elle ne prétend à rien d’autre qu’être une femme, et ne veut rien nous prouver. Dieu l’a créée, ou elle-même, et John McEnroe ne l’intéresse pas tant que ça.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (144 articles)
Journaliste
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