Parents & enfants

Si vous voulez énerver un enseignant, parlez-lui de ses deux mois de vacances

Louise Tourret, mis à jour le 30.06.2017 à 18 h 40

Être prof, c'est avoir deux mois de vacances, vraiment?

Swimming pool | Julien Haler via Flickr CC License by

Swimming pool | Julien Haler via Flickr CC License by

Les enseignants ont près de deux mois de vacances l’été. C’est ce que semble indiquer le calendrier de l’Éducation nationale. Mais, pour les profs, ces longues vacances s’apparentent à une légende urbaine. L'image que l'on s'en fait n’a en tout cas rien à voir avec la réalité de leurs occupations et de leurs préoccupations pendant la période estivale. Il ne s’agit pas seulement de travail, il s’agit aussi d’attachement, d’appréhension, de charge mentale.

Si vous voulez énerver un enseignant français, parlez-lui de son temps de vacances, cela marche à tous les coups! Faites mine de l’imaginer les doigts de pied en éventail du dernier jour des cours –le 7 juillet cette année– à la prérentrée, prévue le 1er septembre en 2017 et vous aurez un récit détaillé de la masse de travail effectué pendant l’été.

Pour commencer, il y a une part de travail formel de fin ou de tout début d’année: rangement, aménagement de sa classe pour les enseignants du premier degré, réunions d’équipes, préparations des cours… Autant de tâches dont la durée varie totalement en fonction des individus et des circonstances. Si l’enseignant change de niveau ou si un nouveau programme est décidé à la rentrée –ce fut le cas en 2016–, c’est tout de suite beaucoup, beaucoup plus de travail.

Un cours, ça se prépare

 

Ce temps de préparation, de projection dans l’avenir, tous les profs m’en ont parlé. Certes, on peut supposer que les enseignants qui ne travaillent pas ou peu communiquent peu sur le sujet, mais poser la question sur Twitter m’a valu une véritable avalanche de réactions sur le thème «on travaille tous et on travaille beaucoup».

Si le sujet fait particulièrement réagir, c’est, d’une part, parce que le présupposé «prof = plein de vacances à la coule» a le don d’horripiler les enseignants. Songez à la déclaration de Nicolas Sarkozy sur les «six mois devant les élèves» en octobre dernier, tous les médias avaient fait écho de l’ire des enseignants. D’autre part, parce qu’aucun ne se voit arriver les mains dans les poches à la rentrée… Question de bon sens: un cours, ça se prépare. Essayez d’arriver devant trente gamins les mains dans les poches si vous n’êtes pas convaincus (et racontez-nous qu’on rigole).

 

 

Certains préfèrent en faire un peu sur de nombreuses journées, d’autres regroupent l’ensemble des tâches à effectuer sur certaines périodes de l’été, en général plutôt en début ou en fin des vacances scolaires. J’ai demandé à une des enseignantes les plus sympathiques que je connaisse, Magali, professeur de français en classe d’accueil au collège en banlieue parisienne, de me décrire son été de manière plus détaillée:

«Déjà en juillet, il faut tout terminer avant d’être complètement en vacances. Moi, pendant le mois de juillet, je retrouve une collègue du collège pour qu’on travaille sur la progression de nos élèves de sixième. On est fatiguées parce que c’est la fin de l’année, mais c’est le bon moment, parce qu’on a encore tout en tête, en août, je décroche davantage.»

Le mois de juillet, c’est aussi l’occasion pour Magali de faire totalement autre chose, sans être pour autant en vacances:

«Je vais travailler pendant dix jours dans un centre d’hébergement d’urgence. Par rapport à ma classe d’accueil, c’est très intéressant pour moi de voir comment cela se passe dans un centre où les groupes d’âge ne sont pas les mêmes. Et puis comme il n’y a cours que le matin, je vais pouvoir profiter de Paris l’après-midi, redécouvrir ma ville et ça me fait très plaisir.»

Loisir ou préparation au travail?

 

En fait, pour savoir si les enseignants prennent vraiment des vacances, il faut leur demander s’ils travaillent vraiment, complètement, pendant les deux mois d’été! Ce qui n’est pas le cas évidemment, malgré la célérité de ceux qui parlent le plus haut, à dire qu’ils sont sérieux et studieux. D’ailleurs, on a tous déjà croisé un prof pendant nos vacances d’été. Rappelons que notre pays compte plus de 800.000 enseignants.

Mais comme pour un certain nombre de boulots, le temps de loisirs et celui du travail se mêlent. De même que les journalistes n’arrêtent pas systématiquement de lire la presse lors de leurs congés, les enseignants pensent à leur discipline. Au gré de leur pérégrination ou de leur lecture, ils se cultivent ou se documentent. Par exemple, alors que je lui faisais part d’un projet de séjour en Sicile, un de mes amis, professeur d’histoire-géographie, s’est mis à faire la liste des temples grecs qu’il y avait visités, avec une précision dans les noms et les époques que je serais bien incapable d’imiter.

Son voyage en famille était pour lui une source d’inspiration, l’occasion de prendre de la documentation, de réfléchir au contenu de ses cours, une manière de se nourrir intellectuellement (ce qui n’empêche ni d’aller à la plage, ni de boire des Spritz en terrasse, cela reste les vacances). Des enseignants d’histoire-géographie m’ont également raconté avoir pris des photos des villes qu’ils visitaient dans le but de les utiliser en cours.

 

 

Plus d'élèves mais ses enfants

 

Ce n'est pas un grand scoop: la grande majorité des enseignants sont des enseignantes. Ce choix professionnel peut d'ailleurs avoir un rapport avec le désir d'avoir un métier «enfant compatible», ce qui n'est pas dénué de difficultés et se transforme à certains moments en véritables piège, tant les exigences sont fortes des deux cotés, professionnel et familial. La sociologue Marlain Cacouault-Bitaud, auteur d'un ouvrage sur les femmes enseignantes, évoque «l'articulation problématique entre les demandes qui leur sont adressées dans la sphère domestique et l'exercice d'un métier exigeant».

Toutes les mères (et j'en fais partie) qui ont réussi à préserver du temps pour leurs enfants tout en travaillant beaucoup se reconnaîtront dans cette formule. Sabrina*, enseignant de français depuis quinze ans, mère de deux enfants de 4 et 9 ans résume ainsi le cas particulier que représente l'été à ses yeux:

«Mon compagnon peut prendre trois semaines au grand maximum l'été, souvent c'est seulement deux semaines. Je vais dans ma famille le temps qu'il reste. Mais je dois avouer que je suis soulagée quand je reviens dans ma commune fin août et que je peux envoyer mes enfants au centre de loisirs. Après un beau mais long été à les fréquenter tous les jours, je souffle un peu.»

Pour ces femmes se mêlent deux grandes questions qui concernent encore, en 2017, la majorité des familles, toutes classes sociales confondue: l'inégalité devant la tâche éducative, l'accaparement du temps libre des femme sur l'autel de l'intérêt des enfants et l'absence totale de considération de la société pour ce qui représente un investissement personnel important et un sacrifice de sa liberté que tout le monde trouve normal pour une femme mais auquel peu d'hommes consentent.

Partir, avec quels moyens?

 

Évidemment, les professeurs de français disent volontiers profiter de leur été pour lire (mais est-ce du travail?). Qu’en est-il des professeurs de chaque discipline et qu’en est-il des professeurs des écoles? Il y a sûrement autant de situations que d’individus.

Même quand ils prennent de vraies vacances, les enseignants tiennent à souligner que ce n’est pas si fou fou malgré la liberté que procure les deux mois pour s’organiser et travailler/ rester/ partir à leur guise. Comme pour beaucoup de Français, les moyens financiers des professeurs sont limités. Avec une rémunération moyenne de 2.500 euros par mois, la plupart des intéressés estiment qu'ils n'auraient pas de quoi partir deux mois même s’ils n’avaient rien à faire pour préparer la rentrée.

Ce souci d’économies fait qu’on ne se déconnecte pas forcément de l’Éducation nationale, surtout si vos amis sont profs, à l’image de Magali:

«Beaucoup de mes copines sont des collègues et d’anciennes collègues. Et nous sommes dans toutes les régions. On en profite pour se rendre pas mal de visites pendant les vacances, ça coûte moins cher. On échange les recettes et les produits de nos régions, c’est super sympa… Mais on parle pas mal du boulot!»

Respirer, une nécessité

 

Si peu d’enseignants se rendent compte de la liberté que leur donne ces deux mois qu’ils peuvent tout de même organiser comme ils le souhaitent, peu de non-profs réalisent à quel point la charge mentale de l’enseignante demeure importante, vacances comprises.

Il faut un peu, beaucoup de temps parfois pour se décharger la tête et prendre de la distance par rapport à toutes les situations humaines, plus ou moins difficiles vécues pendant l’année. Fréquenter des élèves plusieurs heures par semaine occupe énormément l’esprit, beaucoup d’enseignants que j’ai interrogés me disent qu’ils pensent à leurs élèves après les cours, le soir et parfois aussi pendant les vacances:

 

 

Cela semble toucher davantage les débutants. Je n’ai connu que la situation de débutante –et encore, relativement peu de temps–, mais il ne se passe pas une semaine sans que je pense à mes élèves. Bien sûr, cela dépend des situations de chacun. Par exemple, cette année, des professeurs de terminale sont encore en train de se demander ce qu’il adviendra de leurs élèves après les bugs d’APB, le logiciel d’orientation post-bac qui aura laissé cette année parfois un tiers d’une classe sur le carreau.

Il paraît que cela passe avec le temps, du moins les enseignants expérimentés savent que l’été doit également constituer une vraie pause, question d’hygiène mentale aussi, car il faut décrocher pour se reposer l’esprit. C’est un travail en soi, un travail sur soi qu’on ne peut faire qu’après quelques jours off et je crois qu’au fond, c’est pour cela que les vacances des enseignants studieuses ou non font envie à beaucoup d’entre nous.

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste