Monde

Pourquoi Finsbury Park est un acte terroriste

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 20.06.2017 à 9 h 01

Le terrorisme concerne tout acte qui vise à tuer délibérément des non-combattants, dans l'intention de semer la peur.

Finsbury Park, au Nord de Londres, le 19 juin 2017.
Isabel INFANTES / AFP

Finsbury Park, au Nord de Londres, le 19 juin 2017. Isabel INFANTES / AFP

Il était un peu plus de minuit, lorsque la police a été prévenue qu’un véhicule était «entré en collision avec des piétons». Une camionnette venait de foncer sur des passants, près de la mosquée de Finsbury Park, dans le Nord de Londres. La prière qui terminait la journée de ramadan venait de se finir. L’attaque a fait dix blessés et un mort.

Juste après cet acte, la Première ministre Theresa May a parlé d’un «terrible incident» et a indiqué que ses pensées allaient vers «ceux qui avaient été blessés par la camionnette». Jeremy Corbyn, le leader du parti d’opposition travailliste, a décrit un «événement terrible» vers 4 heures du matin, sur Twitter. Avant de déclarer dans la matinée que cette attaque devait être traitée «comme un acte terroriste».

«Je suis choqué par cette horrible et cruelle attaque à Finsbury Park, qui est traitée comme un acte de terrorisme.» 

Car c’est bien l’absence du terme qui provoquait la colère aux abords des mosquées, raconte Le Monde et son correspondant Eric Albert:

«“Pourquoi on ne dit pas que c’est une attaque terroriste?, s’agaçait Nasir Ali, qui sortait d’une salle de gym. C’était clairement délibéré.” Des juifs orthodoxes sont venus en signe de solidarité. “Cela ressemble à un attentat terroriste”, pour le rabbin Herschel Gluck, qui estime que la colère des habitants de Finsbury Park soulève une “question légitime”».

Plusieurs médias, comme la BBC, ont été critiqués pour cette non-qualification, raconte encore le journaliste du quotidien français. Il en a été de même pour le Daily Mail, alpagué par J.K Rowling (l’auteure de la série Harry Potter) pour avoir parlé de «chauffeur de van blanc» et non pas de «terroriste». En France, des titres similaires sont sortis, qui ne mentionnaient même pas le chauffeur.

«Le Mail a mal orthographié "terroriste" et a mis "chauffeur de van blanc". Maintenant, discutons de la façon dont il s'est radicalisé». 

Le biais cognitif du terrorisme

Dans un billet pour le blog kurultay.fr après les attentats du 13 novembre 2015, Jean-Marc Lafon, cofondateur du think tank Institut Action Résilience – un centre de recherche sur le terrorisme et la radicalisation – définissait le terme terrorisme. Il rappelait que le terme découlait de la période de la Terreur, sous la Révolution française et que le Littré caractérisait le terroriste comme «un agent du système de la terreur».

«Si, dans un premier temps, la classe politique anglaise n’a pas parlé d’un attentat terroriste, c’était sûrement pour en savoir plus, estime logiquement Jean-Marc Lafon. On pouvait tomber sur un ivrogne qui a écrasé des gens».

Lors de l'attaque de Westminster le 22 mars 2017, ayant fait 6 morts (dont le terroriste) et 44 blessés, les autorités avaient très rapidement parlé d'un acte terroriste. «Nous traitons cela comme un incident terroriste jusqu'à preuve du contraire», avait indiqué la police de Londres.

En général, l'attente comme dans l'attaque de Finsbury Park peut s'expliquer par le temps nécessaire de l'enquête et l'identification des origines de l'attaque. Et dans le cas d'un attentat perpétré par Al-Qaida ou le groupe Etat Islamique, la revendication du groupe donne un élément supplémentaire à la caractérisation d'une attaque en acte terroriste.  

Mais Jean-Marc Lafon trouve également qu’un «biais cognitif» s’est formé au fil du temps:

«En septembre 2001, les attentats de New-York ont amené l’élément de langage de guerre contre le terrorisme par l’administration Bush. Ce qui était au départ un moyen d’action a été traité comme une finalité. Le terrorisme était converti en opinion politique».

«Le terrorisme est un moyen. Un outil parmi d'autre mode d'action»

Pourtant, dans son billet de 2015, l'observateur citait les politologues Louise Richardson et Tamar Meisels. La première voit dans le terrorisme une «violence dirigée contre des non-combattants ou des cibles symboliques, afin de communiquer un message à une plus large audience. La caractéristique clé du terrorisme est le fait de viser délibérément des innocents pour transmettre un message à une tierce partie».

Le second considère le terrorisme comme «l’assassinat au hasard de non-combattants sans défense dans l’intention d’inspirer la peur du danger de mort parmi une population civile, en tant que stratégie visant à faire progresser des fins politiques».

«En somme, l’on converge sur l’idée qu’il s’agit de frapper des non-combattants pour générer de l’effet politique en employant la terreur comme bras de levier, écrivait Jean-Marc Lafon en 2015. De tout cela, il faut, je crois, déduire que le terrorisme n’est pas une opinion politique, ni un jugement de valeur. Le terrorisme est un moyen, un outil que, parmi d’autre mode d’action, l’on oriente vers un but. Un but de nature politique.»

Ce dernier regrette qu’aujourd’hui, on se retrouve à un point où le terrorisme n’est assimilé qu’au groupe État Islamique, «et presque marginalement des mouvances liés à Al-Qaida». Un biais qui frappe aujourd’hui «l’ensemble des pays occidentaux», continue-t-il.

Une autre raison avancée par Jean-Marc Lafon vient du mot «terrorisme» même. Qu’il soit en français, en anglais ou en espagnol, il a toujours le même suffixe: -isme.

«Il faut le reconnaître, ça n’aide pas à ranger le terrorisme dans le bon casier: celui des moyens. Normalement, le suffixe -isme est une opinion, un engagement politique».

La mosquée avait été victime d’une tentative d’incendie criminel en novembre 2015

«Je veux tuer tous les musulmans», a crié le conducteur du van lors de l’attaque terroriste. Après celle-ci, la police a confirmé que «toutes les victimes [étaient] musulmanes». Elle a finalement considéré l’incident comme «un acte terroriste», selon la ministre de l’Intérieur Amber Rudd, et l’enquête a été confiée à la police antiterroriste.

Sur les réseaux sociaux, nombreuses sont les voix à tenter de rappeler que le terrorisme n’est qu’un moyen d'action, qui s'applique à tous les actes. Des journalistes comme Wassim Nasr ou des blogueurs comme Abou Djaffar – un pseudonyme pour un observateur de l’actualité du terrorisme – s’escriment depuis longtemps. Au point de parfois renoncer.

«C’est dommage qu’on attende que des actes terroristes non-islamistes surviennent pour se rappeler que personne n’a le monopole de ce moyen de lutte», regrette de son côté Jean-Marc Lafon.

L’année dernière, la parlementaire Jo Cox avait été tuée avant le Brexit. Son meurtre n’avait pourtant à aucun moment été retenu comme un acte terroriste. «Elle a été tuée pour ses opinions politiques, l’image qu’elle véhiculait. Pas pour autre chose, soutient Jean-Marc Lafon. Vu de mon balcon, c’est un acte terroriste et peu importe l’état d’équilibre de la personne qui l’a tué. Ce qui importe, c’est sa motivation.»

Quelles pouvaient être les motivations ici? La mosquée de Finsbury Park avait été considérée comme un fief islamiste et avait été fermée en 2003 après un raid de la police. L’imam Abou Hamza, proche d’Al-Qaida, avait été arrêté pour terrorisme un an plus tard. En 2005, elle avait été rouverte avec une nouvelle administration. Toutefois, la mosquée avait été visée par une tentative d’incendie criminel en novembre 2015.

36 morts du terrorisme en Angleterre depuis le 22 mars 2017

Un autre problème a été soulevé à la suite de cette attaque: le fait que la société soit polarisée et que cela conduise à la destruction du vivre-ensemble. «Ne pas affronter le terrorisme d’extrême-droite ne fera que renforcer les autres barbares parmi nous», titrait un article du Telegraph lundi après-midi.

Un texte de Peter R. Neumann, directeur du Centre international pour l’étude de la radicalisation et de la violence politique (ISCR), a également été relayé après l’attaque:

«Les partis d’extrême-droite et les groupes de militants vont gagner en force; et finalement, il deviendra plus difficile pour les personnes de confessions et origine différentes de vivre ensemble. [...] Les nouveaux djihadistes représentent un défi pour les services de sécurité de l’Ouest mais également un problème encore plus sérieux pour notre démocratie et le modèle social européen», écrivait-il.   

De plus, rappelle Jean-Marc Lafon, la stratégie de l’organisation Etat Islamique est précisément cette polarisation de la société:

«Un de leur objectif est de convaincre les communautés musulmanes que nous sommes islamophobes. Que l’islam est incompatible avec nos modes de vies et que tôt ou tard nous les persécuterons. À partir du moment où des gens se mettent à cibler des musulmans complètement innocents, on vient installer un cycle de violences mutuelles qui renforce les extrémistes islamiques.»

Et renforcer la terreur dans laquelle la société s’ancre petit à petit.

C’est la quatrième attaque terroriste au Royaume-Uni après celle de Westminster le 22 mars, celle du 22 mai à Manchester et celle du 3 juin sur le London Bridge. 36 personnes sont mortes en totalité.

Christophe-Cécil Garnier
Christophe-Cécil Garnier (62 articles)
Journaliste à Slate.fr
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