Slatissime

La folle histoire de la «maison des sorcières»

Simon Clair et Stylist, mis à jour le 18.06.2017 à 18 h 30

On dirait pas comme ça, mais cette baraque des Hamptons coûte un bras.

Photo : Getty

Photo : Getty

Tout au bout de Long Island, dans l’État de New York, la petite ville de East Hampton a toujours fonctionné comme un cocon. Ici, loin des frasques de la haute société mondaine, de ses divorces et de ses scandales, on vient surtout chercher le calme. Et un rapide coup d’œil à la liste des résidents du coin prouve que le calme a un certain prix: P. Diddy, Calvin Klein, l’homme d’affaires milliardaire Ronald Perelman ou Jann Wenner, le fondateur du magazine Rolling Stone. Mais à écouter Joseph Aversano, membre de la East Hampton Historical Society, le lieu vaut le détour:

«Si vous longez West End Road, près de Georgica Beach, vous avez d’un côté les vagues de l’océan qui s’écrasent à vos pieds, de l’autre un lac magnifique et calme. C’est d’autant plus beau que deux fois par an, le lac s’ouvre à l’océan pour se renouveler en eau. C’est un endroit assez spectaculaire.»

Mais dans les années 1970, ce paradis terrestre abritait quelque chose d’encore plus spectaculaire. Car en rentrant de la plage, derrière les dunes de sable de Georgica, on pouvait parfois apercevoir de gros chats errants au milieu des herbes hautes. En les suivant, les curieux remontaient alors jusqu’à cette mystérieuse maison de l’autre côté des touffes verdoyantes des chèvrefeuilles et des catalpas. «Défense d’entrer. La Police est sur les lieux», pouvait-on lire sur l’écriteau barrant la porte principale.

«La maison des sorcières»

 

Derrière, prise dans les broussailles, une vieille carcasse de Cadillac 1937 trônait au milieu du jardin, comme si l’immense maison avait été abandonnée depuis cette époque. Pourtant, la nuit, on apercevait une lumière dans une des pièces du premier étage.

«Je me rappelle être passée devant cette maison dans les années 1970. Il y avait des chats partout, je les voyais sauter par les fenêtres cassées. Un jour, j’ai essayé de les nourrir et cette drôle de femme est sortie en me traitant de démon», raconte Joan Stewart, une ancienne riveraine d’East Hampton.

Si le lieu est censé s’appeler Grey Gardens, pour la plupart des habitants du coin, on parlait donc plus simplement de «la maison des sorcières». Mais des sorcières d’un type un peu particulier, ne quittant jamais leur trench-coat ou leur manteau d’hermine. Une mère et sa fille, toutes les deux nommées Edith Beale, vivaient là depuis bien longtemps. «Nous sommes les descendantes des rois de France du XIVe siècle», se présentait même la fille, surnommée «Little Edie» dans un article publié en 1972 dans le New York Magazine.

Elle enchaînait: «Je suis la cousine germaine de Jacqueline Bouvier. Ma mère est sa tante. Vous saviez ça?» En tout cas, à l’époque, tous les Américains savaient qu’avant de s’appeler Jackie Kennedy, la femme du président avait eu pour nom de jeune fille Jacqueline Bouvier.

Punks à chat

 

C’est en 1897, dans une Amérique qui sort tout juste de la première Grande Dépression, que la maison de Grey Gardens est dessinée par Joseph Greenleaf Thorpe, un architecte à l’origine de nombreuses façades d’East Hampton. D’emblée, les lieux ont du panache. Sur un terrain de 16.000 m², une immense résidence de quatorze chambres est construite dans un style très américain qu’on appelle alors le Shingle. Tout autour, un superbe jardin créé par la célèbre paysagiste Ruth Bramley fait la part belle à une végétation naturelle adaptée au climat de la région.

«On a tendance à penser que cette propriété s’appelle Grey Gardens à cause de la saleté qui s’est installée au fil des années. Mais en réalité, le nom vient surtout du fait que le jardin a toujours été planté dans des tons un peu gris argenté, avec des fleurs naturelles qui poussent sur les bords de mer», explique Joseph Aversano.

En 1924, l’avocat Phelan Beale rachète les lieux pour y vivre avec sa femme Edith, une chanteuse amatrice habituée des nuits new-yorkaises et tante de Jackie Kennedy. Mais le couple ne dure pas et en 1931, Phelan Beale quitte sa femme et sa fille de 14 ans puis leur envoie un contrat de divorce par télégramme depuis Mexico. Big Edie et Little Edie se retrouvent seules, dans une maison beaucoup trop grande pour elles, que l’ex-mari accepte de leur laisser avec une maigre pension de trois cents dollars par mois. Peu à peu, l’insalubrité s’installe, les meubles sont revendus, le jardin devient une jungle et l’électricité est coupée dans la plupart des pièces de la maison.

Mais plutôt que de déménager, les deux Edith Beale décident de rester ici, par rébellion contre la conformité bourgeoise et pour le simple plaisir de choquer les aristocrates alentours. Jusqu’en 1972, où le Suffolk County Department of Health se plaint des conditions d’hygiène déplorables à Grey Gardens. L’histoire fuite dans les journaux et les Américains découvrent avec stupéfaction que la tante et la cousine de la Première dame du pays vivent comme deux clochardes dans une maison en ruine infestée de chats et de ratons laveurs. Une mauvaise pub pour Jackie Kennedy qui débourse alors 32.000 dollars pour nettoyer une partie des lieux et en faire sortir plus de mille sacs de déchets. L’honneur est sauf, mais pas vraiment la maison qui reste tout de même dans un état lamentable.

Ordures à vendre

 

Les Beale et leur maison n’ont pourtant pas fini de faire parler d’elles. En 1975, sort Grey Gardens, un documentaire réalisé par les frères Albert et David Maysles qui racontent la vie quotidienne de la mère et de sa fille. Dans le monde de la mode, on s’emballe sur les tenues un peu folles de Little Edie, la véritable bohémienne chic. Dans celui de la psychologie, on s’interroge sur le syndrome de Diogène, qui consiste à vivre dans des conditions d’insalubrité avancées. Et surtout, tout le monde hallucine devant cette maison moitié palais moitié décharge. Mais lorsque deux ans plus tard, Big Edie décède de pneumonie à l’âge de 81 ans, sa fille Edith comprend qu’il est temps de vendre la célèbre demeure.

En 1979, pour la somme misérable de 220.000 dollars, la maison est cédée à Ben Bradlee et Sally Quinn, un couple d’éditeurs du Washington Post. «Tout ce dont elle a besoin, c’est juste d’une bonne couche de peinture fraîche», précise Little Edie lors de la vente qui stipule que la maison ne doit pas être détruite. De son côté, Ben Bradlee reviendra sur cet achat dans le New York Times:

«Je n’étais pas sûr de vouloir acheter la maison. Il y avait cinquante-deux chats morts à l’intérieur et des obsèques devaient être organisées pour chacun d’entre eux.»

Très vite, les nouveaux propriétaires commencent à restaurer Grey Gardens pour en faire une luxueuse résidence d’été presque à l’identique. Tout est remis en ordre, nettoyé, repeint, réparé et une immense piscine est même construite dans le jardin. Peu à peu, les lieux reprennent de leur luxe d’antan, on y organise des réceptions et les magazines de design s’arrachent les images de la maison remise à neuf. Peter Vitale, photographe pour Architectural Digest, s’y rend en 1985: 

«On aurait cru que la maison avait toujours été dans cet état impeccable. Je trouvais ça complètement dingue que quelqu’un ait fait l’effort de sauver cet endroit qui tombait littéralement en ruine et qui était envahi de bestioles.»

Mémoire olfactive

 

Mais si Ben Bradlee et Sally Quinn ont su remettre en ordre et préserver l’héritage de 
Grey Gardens, nombreux sont les nostalgiques qui regrettent secrètement le capharnaüm 
des Beale. Au fil des années, on a donc vu fleurir les hommages aux deux femmes devenues demi-clochardes par goût de l’anticonformisme. Il y a quelques années, le documentaire des frères Maysles est rentré à la Bibliothèque du Congrès, «pour son importance culturelle, historique et esthétique».

En parallèle, le film a aussi été adapté en pièce de théâtre, le chanteur canadien Rufus Wainwright en a fait une chanson et des séries télévisées américaines comme Gilmore Girls, The New Normal ou Real Housewives y font même maintenant référence. Mais surtout, en 2009, la chaîne HBO a décidé de produire un biopic sur les deux Beale et leur domicile, avec Jessica Lange et Drew Barrymore dans les rôles principaux. Pour l’occasion, faute de pouvoir tourner sur place, la maison de Grey Gardens a été intégralement reconstruite dans un champ près de Toronto. Production designer sur le projet, Kalina Ivanov n’est pas près d’oublier l’expérience:

«Nous avons dû recréer nous-mêmes toute la saleté dans la maison. Comme sur les photos d’époque, nous avons fait des piles de boîtes vides de pâtée pour chat. Nous pensions que 2.000 boîtes suffiraient. Nous n’en revenions pas quand nous avons compris qu’il en fallait en fait 10.000! Il a fallu tricher. Comment aurions-nous pu trouver 10.000 boîtes de conserve pour chat?»

Aujourd’hui, la véritable maison de Grey Gardens attend patiemment que commence une nouvelle page de son histoire. Après le décès de son mari Ben Bradlee, la propriétaire Sally Quinn a en effet décidé de mettre en vente les lieux pour la somme astronomique de presque dix-huit millions de dollars. Et si personne n’a pour le moment saisi l’offre, il se pourrait en tout cas que le futur acheteur ait le droit à une petite surprise, à en croire Joseph Aversano de la East Hampton Historical Society:

«J’ai entendu dire qu’aujourd’hui, même si tout a été totalement restauré et remis en état, lors des longues journées d’été où il pleut sans s’arrêter, on peut parfois encore sentir une odeur de chats qui remonte des sous-sols.»

Simon Clair
Simon Clair (9 articles)
Journaliste
Stylist
Stylist (149 articles)
Mode, culture, beauté, société.