Parents & enfants

Les parents qui embrassent leurs enfants sur la bouche ont-ils un problème?

Nadia Daam, mis à jour le 14.06.2017 à 7 h 01

Ou est-il au contraire aberrant de s'indigner que Victoria ou David Beckham puissent le faire?

Slate.fr à partir de la  photo Instagram de David Beckham  DR.

Slate.fr à partir de la photo Instagram de David Beckham DR.

C'est fascinant de constater à quel point la parentalité constitue une source inépuisable de débats, parfois épuisants, pas nécessairement constructifs mais presque toujours issus d'un fait, d'une image ou d'une pratique que certains considèrent inoffensifs, quand d'autres hurlent à la maltraitance. Comme ça faisait longtemps qu'on s'était pas mis sur la gueule à propos d'éducation, le bisou sur la bouche donné aux enfants arrive pile au bon moment. Et il est régulièrement ressuscité au gré de clichés postés sur instagram, par des stars ou des anonymes.

Le dernier à avoir (un peu) cassé –fissuré disons– Internet, c'est David Beckham. Le footballeur anglais a posté une photo sur laquelle il embrasse sur la bouche sa fille de 5 ans. Il faut d'ailleurs plisser les yeux et se concentrer trois secondes pour constater qu'il s'agit là d'une photo père/fille et non d'un baiser d'amoureux. Certes, la légende est claire («Kiss for daddy») mais le cliché prête franchement à confusion aux premiers instants. Car s'y ajoutent tous les ingrédients de la carte postale romantique cucul: coucher de soleil, yeux fermés...

 

Kiss for Daddy

Une publication partagée par David Beckham (@davidbeckham) le

 

Beckham pensait ainsi probablement susciter des <3 et autres commentaires enamourés, mais aura finalement lancé un débat, alimenté par des milliers de commentaires, dont la tonalité globale est difficile à départager. Il est tout à la fois assailli de «cuuuuuute» et de «erk». On pourrait d'ailleurs s'étonner de la démarche du footballeur: sa femme, Victoria Beckham, avait elle-même déclenché la polémique en publiant une photo d'elle embrassant aussi la petite Harper. Ça n'a visiblement pas échaudé son époux.

 

Happy Birthday baby girl We all love you so much X @davidbeckham @brooklynbeckham kisses from mummy X

Une publication partagée par Victoria Beckham (@victoriabeckham) le

D'autres personnalités, comme l'actrice Hillary Duff, ou Jessica Alba, avaient elles aussi été épinglées pour cette pratique.

A chaque fois, les pros et les antis s'affrontent à coup d'arguments massue et s'accusent mutuellement de perversité. Les parents bisouilleurs estimant que voir dans un bisou sur la bouche d'un enfant une quelconque dimension sexuelle, revient à être soi-même déviant. Les anti considérant que le baiser sur la bouche est à réserver aux rapports amoureux.

Est-ce si simple que ça? Comme souvent, quand il s'agit de rapports-parents enfant, c'est autrement plus complexe. Pour être tout à fait transparente, je fais parti des anti. Voir une mère ou un père embrasser son enfant sur la bouche me met systématiquement archi mal à l'aise. Je ne pige pas le concept. Ma fille, à qui j'ai posé la question et montré la photo de David Beckham a, elle, aussi instinctivement eu un mouvement de recul et s'est écriée «ewwww mais c'est bizarre». Alors même que nous n'en avions jamais discuté ensemble, sa réaction naturelle et spontanée a été de trouver ça gênant. Sans intellectualiser quoique ce soit sur l'érotisation. C'est juste bizarre.

Il est d'ailleurs globalement plus difficile de trouver d'ardents défenseurs du bisou sur la bouche que de personnes qui au mieux y voit un débordement d'affection inapproprié, au pire, une agression sexuelle. Si si. Sur le forum Doctissimo, on s'insurge sans aucune mesure: «Embrasser sur la bouche, je suis désolée mais c'est faire "l'amour" à ses enfants. Je pense qu'il faudrait condamner les parents, ce n'est pas quelque-chose à prendre à la légère».

Que disent les psys?

En tout cas, la pratique met plus ou moins l'ensemble des spécialistes d'accord: ils y sont majoritairement opposés. Françoise Dolto était catégorique: «Une maman n'embrasse pas son enfant sur la bouche, un père non plus». La psychologue clinicienne Marie-Pierre Ezan, spécialisée dans la protection de l’enfance adopte la même ligne:

«Le problème dans cette pratique est qu’elle entraîne une "confusion de langues", comme le psychanalyste Ferenczi l’a théorisée. Le baiser sur la bouche, lui, est réservé aux gens qui ont des relations sexuelles et libidinales. L’enfant a certes une sexualité, mais qui est bien différente : on parle de sexualité infantile. Le parent, quand il embrasse son enfant sur la bouche, fait quelque chose qui ne devrait se produire qu'entre amoureux. L’enfant reçoit quelque chose de sexualisé, alors qu’il n’est pas en âge d’avoir une sexualité d’adulte.»

Beaucoup rappellent que la bouche est une zone qui n'a rien d'anodin pour l'enfant. «Tout son corps est une formidable éponge à plaisir et la bouche tout particulièrement dans la mesure où c’est par elle que, dès le début de sa vie, il s’octroie le plaisir le plus grand qui soit, celui d’assouvir sa faim», rappelle le pédiatre Aldo Naouri. L'embrasser sur la bouche revient donc à trop satisfaire cette appétence pour l'oralité.

Rappelons que beaucoup d'enfants pensent jusqu'à tard que c'est en s'embrassant sur la bouche que l'on fait les bébés. Le «smack» peut désigner alors dans leur esprit quelque chose ayant à voir avec la sexualité. En tout cas, tels qu'ils la conçoivent.

D'autres relais affectifs

Ces mêmes spécialistes rappellent qu'il existe des tas de façon d'être tendre avec son enfant, qualifiées de «relais affectifs»: bisous sur la joue, le front, le coup, caresses, câlins, massage...

Alors en quoi le bisou sur la bouche diffère-t-il du câlin ou de la caresse?

Ses défenseurs développent des arguments pas forcément inaudibles. Dans une tribune très énervée, Samantah Rodman, psychologue clinicienne, énumère les raisons pour lesquelles les parents bisouilleurs sont injustement vilipendés, parmi lesquelles le fait qu'un bisou sur la bouche ne serait pas plus intime que d'autres choses que nous faisons avec nos enfants:

«Les parents font beaucoup de choses avec les enfants que les partenaires sexuels font également. Un massage, un bain, une étreinte, s'allonger ensemble sur un lit, s'étreindre pour se câliner. Pourquoi un massage ou un bain ou un câlin seraient acceptables mais pas un bisou? Si vous aimez quelqu'un, vous êtes physiquement proche de lui. Si un bisou est stimulant, il en est de même du chatouillement, des gratouillis sur la tête et de tout ce qui est rapprochement physique, y compris l'allaitement maternel. L'enfant peut tirer un plaisir physique sans que cela soit inapproprié ou étrange».

Certes. Ça se tient. On embrasse on cajole, on câline, on caresse un enfant. On embrasse on cajole, on câline, on caresse son partenaire sexuel. Tout en y mettant des intentions différentes. Et en effet, d'autres pratiques relevant de l'intimité un brin moins clivantes peuvent elles aussi interroger. Ainsi, le co-sleeping (soit le fait de dormir avec son enfant) est parfois lui aussi incriminé comme une façon d'imposer à son enfant une promiscuité dangereuse: «Un couple qui va bien n'a pas envie d'avoir le bébé dans son lit. Le contact charnel, le bébé l’a dans la journée. La nuit, il n’a pas à être au milieu du couple, de la sexualité des parents», a par exemple asséné la psychanalyste Lyliane Nemet-Pier. La nudité parentale, (soit le fait de se balader nu chez soi) est elle aussi pointée du doigt et «perçue comme imposée et envahissante. Y compris quand il ne s'agit pas de nudisme, mais de nudité fortuite, comme le fait de passer d'une pièce à l'autre nu, ou de ne pas fermer la porte de la salle de bain». Quant à l'allaitement au sein, il est souvent regardé avec l'oeil méfiant de celui qui soupçonne la maman d'entretenir un lien érotisé avec son bébé, surtout s'il dure trop longtemps.

La bonne distance

Bref c'est l'intimité même dans la relation parent-enfant qui fait l'objet de fantasmes et de surréactions. Et qui est au coeur surtout des injonctions et des limites dont il est difficile de savoir quand on les outrepasse ou qu'on s'en éloigne trop: il faut être aimant mais pas trop. Tendre mais pas trop. Tactile mais pas trop. Bref, mettre la «bonne distance» alors que que personne ne s’entend sur le périmètre. Soyez un tout petit peu en dessous et vous êtes un parent glaçon. Un tout petit peu au dessus, et vous êtes trop fusionnel et bizarre.

Mais il faut bien avouer que le smack parents-enfants a ceci de singulier qu'il pose des questions sur le consentement que le cododo ou l'allaitement ne posent pas. Et que si arrêter de dormir avec son enfant ou de lui donner le sein finit toujours pas s'imposer, le bécot lui, semble pouvoir perdurer. Dans les commentaires sous la photo de Beckham, nombreux sont ceux qui affirment embrasser toujours leurs parents sur la bouche à 14, 18, 28 ou 35 ans, et qui n'y voient rien à redire. Par ailleurs, et c'est le point le plus sensible, le bisou sur la bouche, surtout s'il est récurrent, peut brouiller l'acceptation qu'a l'enfant de son intimité et de ce qui peut constituer une intrusion. Nous parents, tentons de plus en plus, et c'est heureux, d'expliquer à notre progéniture que leur corps leur appartient, ce qu'est une intrusion, et les enjoignons à faire la différence entre un contact «innocent» et un geste intrusif et sexualisé afin de les prévenir contre les agressions sexuelles. N'est-ce pas contradictoire de tout à la fois dire à un enfant qu'il y a des contacts que seuls les adultes consentants doivent pratiquer, tout en maintenant la confusion entre «le baiser amoureux» et «le bisou sur la bouche de papa/maman».

Dans cet article, je tâchais d'ailleurs d'expliquer comment réclamer perpétuellement des bisous aux enfants pouvaient les conduire à estimer qu'ils doivent s'offrir, céder aux sollicitations physiques de la part d'adultes, pour ne pas les décevoir. Si on laisse entendre à son enfant qu'un bisou sur la bouche est une marque d'affection tout ce qu'il y a d'anodin, comment le prémunir contre les contacts pressants de proches malveillants?

Enfin, le baiser sur la bouche n'est en aucun cas nécessaire au développement de l'enfant et à son besoin de se sentir aimé. Un enfant qu'on aura bécoté se sentira-t-il plus choyé qu'un autre à qui on a embrassé les cheveux, le front, caressé le bras pendant sa sieste? Ou même qu'un enfant dont on aura respecté le souhait de ne pas être touché, cajolé? Car il existe des enfants qui ne goûtent pas particulièrement les bisous et les guilis. Et qui refusent d'être les doudous de leurs parents. C'est leur droit le plus strict, même si ça nous prive de jolies photos touchantes sur instagram. 

Nadia Daam
Nadia Daam (191 articles)
Journaliste