Parents & enfants

«Une corvée», «un supplice», «une perte de temps»: notre relation compliquée avec les devoirs à la maison

Mathilde Dumazet, mis à jour le 02.06.2017 à 15 h 27

«Devoirs faits», c'est le nom de la mesure proposée par le nouveau ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer pour mettre fin aux inégalités entre les élèves...mais aussi fin au «supplice» des devoirs à la maison.

Homework | Casey Fleser via Wikimedia CC License by

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«DM». Devoir maison. En voilà une appellation un peu rustre, qui interloque parfois les parents dont l’enfant arrive au collège. Jusqu’au primaire, les devoirs, c’est logiquement à la maison que ça se passe, ou en étude surveillée. Et puis, au fil des années, on comprend que les DM sont la plupart du temps ramassés, notés.

Le 29 mai, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer a annoncé devant une fédération de parents d’élèves –la PEEP– que les devoirs pourraient bien être désormais effectués à l'intérieur de l’école et du collège. «L’objectif, c’est que les enfants rentrent chez eux les devoirs faits», a-t-il expliqué en reprenant les deux derniers mots pour nommer sa mesure. «Devoirs faits» donc. Une réforme visant à réduire les inégalités entre les élèves qui n’ont pas tous accès à une aide adaptée pour travailler… et qui signe ainsi l’arrêt de mort des fameux DM.

Si l'on en croit les témoignages que nous avons pu recueillir, nombre d'entre-vous auraient aimé que cette réforme arrive plus tôt, tout comme 86% des parents d’élèves interrogés par La Croix, il y a quelques mois de ça. En vous demandant de raconter vos souvenirs de devoirs à la maison, à l'époque de l’école primaire ou du collège, nous avons ainsi pu mettre le doigt sur les problèmes et inquiétudes que cette mesure veut résoudre… mais aussi sur ceux qu’elle pourrait créer.

«Je faisais mes devoirs devant la télé, car mes parents travaillaient. [...] Aujourd’hui avec les gardes alternées, c’est un peu compliqué de demander à un père qui ne voit sa fille qu’un week-end sur deux, par exemple, de faire les devoirs avec son enfant, car ça peut être une source de conflit».

Carole, 34 ans, a presque tout résumé en une phrase: les inégalités entre les élèves dont les parents ne peuvent pas les aider de la même manière, l'évolution des structures familiales, l'empiètement du temps de l’école sur le temps consacré aux proches et le conflit avec les parents. Des conflits, eux mêmes confirmés par Liliana Moyano, présidente de la FCPE, une fédération de parents d’élèves.

Et, justement, nombreux sont les témoignages que nous avons collectés lors de notre appel à témoignages, qui évoquent l’anxiété provoquée par les devoirs et les «engueulades» avec les parents, parfois très violentes, raconte Paul*, 33 ans.

«Ma mère m'a cassé une ardoise sur la tête parce que je n'arrivais pas à apprendre mes tables de multiplications. Et pour les dictées, je me prenais une baffe à chaque faute. Elle s’énervait quand elle n'arrivait plus à me faire travailler.»

Le parent qui apparaît comme le plus sollicité est la mère. Chez Salvatore, par exemple, le père n'intervenait que «pour les matières scientifiques». Mais, aujourd’hui, la «société a changé: monoparentalité, famille recomposée, temps de travail féminisation du monde du travail», analyse Sepp, pour qui le lieu des devoirs doit être adapté à la situation de l’élève.

«Je faisais mes devoirs essentiellement avec ma mère! Et mon père arrivait en renfort s'il fallait m'expliquer quelques notions scientifiques de manière plus précise car la patience de ma mère a des limites facilement atteignables!», se souvient Léna*, 26 ans

De la cuisine à la chambre: l’élève se responsabilise

En passant de la primaire au collège, puis du collège au lycée, l'endroit où les devoirs sont réalisés change. Le plus souvent, les devoirs étaient et sont encore effectués dans la cuisine, ou sur une table dans le salon. «Là ou ma mère pouvait me surveiller», explique Lucien. «Avant le collège, c'était dans une pièce attenante au salon...», précise, de son côté, Jean*. De la cuisine, on glisse vers la chambre, plus intime, plus «isolée», même si certains, comme Pauline, ressentaient le besoin de retourner au salon ou dans la cuisine pour être moins tentés par les distractions de la chambre. Elle raconte:

«Plus jeune, je les faisais dans la salle à manger. En grandissant, je me suis isolée dans ma chambre, mais je n'hésitais pas à descendre de temps en temps, car une chambre est pleine de raisons de faire une pause ou rêvasser. Mon frère, quand il a eu l'âge, les faisait dans la salle à manger aussi. Ma mère nous aidait et nous surveillait, ce qui permet je pense d'être plus efficace puisqu'elle nous poussait à rester concentrés.»

Dans une fiche éditée par le ministère de l’Education sur le site Eduscol en mai 2012, il était en effet recommandé aux élèves de «disposer d’un espace de travail calme et unique. Travailler sur son lit, par terre devant la télévision ne permet pas d’efficacité dans le travail». Pourtant, que ce soit par «flemme de ranger» ou parce qu’il n’y avait que «ça, ou un canapé», nombreux sont ceux qui ont pris l’habitude de travailler sur leur lit.

«Plus petit, je me souviens que je restais à mon bureau jusqu'à avoir fini. Mais les souvenirs les plus forts, c'est surtout ceux des devoirs finis le matin même dans le lit!», dit Jean, 28 ans.

Un garçon devant ses devoirs à la maison en 2010 I Randen Pederson via Wikimedia

À chacun sa méthode de travail, et tant mieux, tant qu’elle convient à l’élève. Imposer le lieu de l’école pour effectuer les devoirs conduirait, dans certains cas, à une déresponsabilisation des adolescents, suggère Yaya. Pour beaucoup, les devoirs à la maison étaient une corvée, mais une «corvée utile, car cela fait partie des habitudes à prendre pour l’élève, surtout s’il continue les études», affirme-t-elle. «C’était une corvée ennuyeuse mais pas inutile, je n’avais juste pas envie de le faire», confirme Bastien, 23 ans.

À l’inverse, l’utilité des devoirs à la maison est sérieusement remise en questions par d'autres témoignages, qui affirment que la possibilité d’une aide, particulièrement avec internet, augmente les inégalités, mais aussi le sentiment «d’assistanat» lorsque les parents effectuent les devoirs à la place des élèves. «J’avais décroché en mathématiques, mais je réussissais quand même à avoir 20 aux DM, c’était un mélange de fierté et d’absurdité», raconte Sara.

La responsabilisation au prix du plaisir et de l’efficacité?

«Une corvée», «un supplice», «une perte de temps», un moment «d’angoisse», de «stress», «d’incompréhension et d’ennui», «de tension». Bref, un «cauchemar». Rares sont les anciens élèves pour qui les devoirs représentaient un moment «de calme et de réflexion», comme pour Oriane, ou «de partage» comme pour Elisabeth, car cela lui «permettait d'engager la discussion avec [son] entourage, de poser des questions, de donner [son] opinion et de la confronter à celle des autres. Et bien sûr de fierté: quel plaisir de réciter sa poésie».

Pour certains de ces récalcitrants, les devoirs impliquaient souvent crise de larmes, voire violence verbale ou même physique des parents. Peu de plaisir, donc, même pour ceux qui «adoraient apprendre» et pour les bons élèves, qui n'échappaient pas pour autant à la pression des parents. «Je me souviens avoir dû passer l’après-midi, le cul sur une chaise, car je me plantais toujours sur le même mot dans une poésie à réciter», raconte Morgane.

«C’était une corvée, une obligation d’un ennui profond et une raison constante de se faire engueuler alors que j'étais bonne élève», se souvient Carole, 34 ans

Mais le sentiment qui prédomine reste celui du «temps perdu», consacré à des devoirs qui ne seront pas forcément ramassés ou corrigés et la conscience de «bâcler» les exercices, de les faire à la dernière minute, voire de ne pas les faire du tout, au risque de subir l’humiliation en classe.

«Le jour ou je n'ai pas rendu un devoir maison à ma prof, elle m'a dit qu'elle allait me mettre zéro. Je lui ai répondu qu'elle aussi ne nous avait jamais rendu la correction d'un DS [devoir surveillé en classe] et que je ne lui avais pas mis zéro! J'ai été collée pour insolence. Ma mère m'a fait aller en colle, mais a été voir la prof pour dire qu'au fond, j'avais quand même pas tort (big up à ma mère) [...]. Avant la 6e, les devoirs ne devraient même pas exister. Qu’on laisse les enfants être des enfants et jouer! Il est temps que l’on s’intéresse aux apprentissages autonomes», nous écrit Claire, 29 ans.

«L’impression de perdre du temps sur la vraie vie»

Lire, jouer dehors, «jouer à la playstation», passer du temps avec sa famille, ses amis. Les anciens élèves, et particulièrement ceux à qui on mettait la pression –ou qui se la mettait tout seul–, ont parfois l’impression d’être passés à côté d’une partie de leur enfance à cause des heures interminables des devoirs. Des heures qui bridaient leur créativité car, selon Nathalie, «le devoir de produire détruit la passion de créer».

«Je pense que les devoirs et le stress qu'ils engendrent freinent parfois notre créativité. Je pense notamment aux enfants vivant loin de école/collège/lycée. Comment être productif lorsqu'on arrive chez soi passé 19h?», dit Léna, 26 ans.

Deux des personnes que nous avons interrogées ont eu «la chance» de ne pas avoir de devoir, ou d’étudier dans des écoles Montessori. «À 16h30 en primaire, on était libre, de jouer, de courir dans les bois, d'être des enfants et on en apprenait pas moins pour autant!», explique Claire, tandis qu’Elisabeth vante de son côté les méthodes d’apprentissage alternatives:

«Tout se faisait en classe, avec les enseignants et les autres élèves (la majorité du travail était basé sur l’entraide), mon seul souvenir de devoirs: les poésies à apprendre et à illustrer.»

La nature des devoirs demandés à revoir

Finalement, ce qui ressort des témoignages, c’est que la mesure de Jean-Michel Blanquer ne résoudra probablement pas les problèmes liés à la nature même des travaux demandés. Colorier une carte et apprendre des paragraphes de cours par cœur pour tout oublier après le contrôle –sauf les poésies–, sont des exercices qui paraissent futiles comparés aux exposés, aux dissertations et aux exercices de réflexion, loués dans les réponses des personnes interrogées.

Effectuer les devoirs en classe, d’accord, mais seulement s’ils sont «supprimés au profit de travaux de recherche personnelle», explique Salvatore, en désaccord avec Lena sur le lieu des devoirs. Pour la jeune femme, «on peut trouver un compromis en réalisant quelques devoirs chez soi... des choses pour lesquelles il faut prendre un peu de recul par exemple pour ingérer des infos, réaliser un travail conséquent».

Le tout étant de ne pas surcharger les élèves, en incluant le temps «devoirs faits» «avant 18h» pour éviter de surcharger les enfants, et de recruter des enseignants ou des assistants d’éducation compétents pour, comme le préconise Sandrine, 42 ans, consolider:

«J'aime l'idée de travaux dirigés à l'école, en petits groupes avec un enseignant pour consolider ce qui a été vu en classe. Un instant détendu qui permettrait aux enfants de poser des questions sans se sentir intimidés, de prendre le temps de comprendre ce qu'ils n'ont pas forcément saisi en classe. Un espace de parole, de soutien, sans note, sans compétition.»

Compétition qu’ils auront largement le temps d’expérimenter au lycée, lors de leurs études supérieures et dans leur vie professionnelle ensuite. «J'attendais la vie adulte afin de ne plus avoir à me coltiner les devoirs, rigole Evans, mais si j’avais su...».

*Les prénoms ont été changés

Mathilde Dumazet
Mathilde Dumazet (13 articles)
Étudiante à l'école de journalisme de Sciences Po