Slatissime

Tous des obsédés

Hugo Lindenberg et Stylist, mis à jour le 16.06.2017 à 16 h 44

Pourquoi le mot «obsession» ne nous sort plus de la tête.

Illustration ISTOCK pour Stylist.

Illustration ISTOCK pour Stylist.

Il y a quelques semaines, une amie m’a confié son «obsession» pour les shetlands, un petit chien de berger originaire des îles du même nom au nord de l’Écosse qui ressemble à un petit colley, mais qui appartient apparemment à une race bien plus «réceptive et affectueuse». C’est en tout cas ce qu’elle m’a assuré d’un air pénétré après avoir évoqué la possibilité de tout plaquer pour lancer un élevage. Comme elle ne m’avait jamais parlé de chiens auparavant et que c’est une très bonne amie, je suis allé voir ce que Google avait à dire sur la question. C’est comme ça qu’a commencé ma brève obsession pour Miley Cyrus. L’ex-Disney girl vient de se faire tatouer le portrait de son shetland Emu Coyne Cyrus sur le bras, par le célèbre tatoueur de Los Angeles, Dr Woo. Un événement qu’elle a largement partagé sur les réseaux, parce qu’elle est «obsédée» par son chien, comme le révélait Teen Vogue en avril (il a même un fan-club, #EmuFanClub, il faudra que je prévienne mon amie). En continuant mes recherches, j’ai vu qu’elle était aussi «obsédée» par le yoga. C’est ce qu’elle a confié à Variety, en octobre dernier, dans une interview où elle livrait sa vision de l’élection de Donald Trump: selon elle, l’Amérique est «obsédée» par les célébrités et la seule chose qui fait qu’aucun Kardashian n’est à la Maison-Blanche, c’est que personne de la famille n’a tenté sa chance à l’élection.

En allant vérifier si aucun d’eux n’avait l’intention de se présenter dans quatre ans, j’ai lu un peu partout dans la presse people que Kim était en ce moment «obsédée» par Meghan Markle au point de dépenser des sommes astronomiques pour ressembler à la petite amie du prince Harry. C’est là que mon obsession pour Cyrus s’est muée en obsession pour l’obsession. Même Jean-Luc Mélenchon, dans son discours du second tour le 7 mai, a appelé notre nouveau président à être obsédé: «Puisse le sens du destin de notre patrie vous habiter M. le Président et la pensée des démunis, sans droits, sans toit, sans emploi, vous obséder.» Un conseil judicieux dont on pourra évaluer l’intérêt en lisant l’un des 18 épisodes consacrés à Emmanuel Macron de «l’obsession» Marche ou Crève, rubrique du site d’information Les Jours dont les articles sont tous organisés en «obsession» (terrorisme, l’éducation, la musique…). Mais c’est quoi une obsession ? «Ce n’est pas une maladie», peut-on lire sur le site. D’accord, mais est-ce une raison pour en être tous atteints?

Soyez obsédés ou restez moyens

Au contraire des obsessionnels puristes qui passent leur vie à épuiser un sujet, comme l’artiste Jean-Pierre Raynaud et ses carreaux blancs, l’obsédé moderne a des passions éphémères. On se dit volontiers obsédé par quelque chose, juste parce qu’on y a consacré plus de vingt minutes d’attention, comme s’il s’agissait d’une attitude plus que d’un engagement.  «Les sciences modernes sont pensées à partir d’une position de détachement, de distance», explique Yves Citton, auteur de Pour une écologie de l’attention (Seuil).
«Parler d’obsession, c’est reconnaître un attachement, une part de subjectivité dans notre rapport au sujet.» Mais c’est aussi accepter une perte de contrôle: «Si vous êtes attentif, c’est que vous faites un acte de volonté. Si vous êtes obsédé, c’est que votre attention est contrôlée par quelque chose que vous subissez.» C’est toute la différence entre écouter le prof qui parle sur son estrade et se noyer dans la contemplation de la nuque de votre crush assis devant vous dans l’amphi.

Selon certains, c’est pourtant ça, la clé de la réussite. Grant Cardone est un magnat de l’immobilier américain. Il est à la tête d’un empire évalué à 350 millions de dollars. En novembre, Forbes l’a classé N°1 des 25 marketing influenceurs à suivre en 2017. Surtout, c’est un auteur de livres inspirationnels qui squattent tous le sommet des meilleures ventes. Et devinez comment s’appelle le millésime 2016 ? Be Obsessed or Be Average («Soyez obsédé ou restez moyen»). Son credo: «Être obsédé est un prérequis si vous voulez arriver 
à vos fins.»
Un constat partagé par une ribambelle d’entrepreneurs, comme 
le milliardaire Michael Moritz, première fortune du Pays de Galles, investisseur 
à succès (Google, Yahoo, PayPal et Airbnb) et gourou de conférence TED. L’année dernière, il déclarait son amour de l’obsession dans la presse US: «Le problème de 
la passion c’est que ça donne l’idée que vous sautez de joie et d’excitation, alors que ce qu’il faut c’est être complètement habité par son obsession au point de ne pouvoir continuer à vivre sans aller au bout.»
Un conseil  qui peut s’avérer à double tranchant si vous hypothéquez votre maison pour lancer votre start-up de gommettes transparentes (spoiler, c’est une mauvaise idée). 

Consommation obsessionnelle 

Si l’obsession est le nouveau HEC, vos troubles obsessionnels compulsifs vont-ils vous ouvrir les portes de la Silicon Valley? «Être obsédé, c’est être assiégé», explique le psychiatre Jean Cottraux, spécialiste de la question et auteur de Tous narcissiques (Odile Jacob): «C’est une pathologie qui conduit à mettre en place des mécanismes pour repousser des pensées envahissantes avec des rituels de vérification et de lavage qui peuvent occuper plusieurs heures par jour. C’est de la psychiatrie moyenne à lourde.» Rien à voir donc avec la persévérance acharnée des habitués des classements Forbes. «Avoir un but précis  et y penser tout le temps tient plus de la culture du narcissisme, que du trouble obsessionnel», confirme le psychiatre. Et ce narcissisme ne hante pas que les plus hautes sphères de Wall Street, il s’est incrusté dans nos vies au point de devenir 
la forme la plus aboutie de consommation de biens culturels. Dans une société où l’on se définit de plus en plus par ses hobbies, être «obsédé» est une manière de se situer de manière claire. «Toutes les passions sont ridicules d’un point de vue extérieur, tempère Yves Citton, le philosophe de l’attention, mais sans obsession, on ne se développe pas comme sujet, c’est en acceptant de se perdre dans autre chose qu’on devient soi-même.»

«Avoir un but précis  et y penser tout le temps tient plus de la culture du narcissisme, que du trouble obsessionnel»

Jean Cottraux, psychiatre

Une leçon qu’ont parfaitement comprise les marques qui cherchent désormais à devenir des objets obsessionnels. «On assiste à l’avènement d’un véritable marketing obsessionnel», explique Eric Briones, auteur de La Génération Y et le luxe (Dunod). Il suffit d’avoir allumé sa télé dix minutes entre 1985 et aujourd’hui pour se rendre compte que les marques flirtent avec l’univers du manque et du craving pour créer un rapport de dépendance à leurs produits. «C’est encore plus fort aujourd’hui avec le ‘see now, buy now’, la livraison en quatre-vingt-dix minutes de pull Gucci sur Farfetch, le binge de séries sur Netflix. Le marketing de l’attention a une peur panique de l’indifférence dont seule l’obsession peut le protéger.» Une ambition tellement assumée que l’éphémère supplément lifestyle de l’Obs (2012-2014) s’appelait Obsession, définissant parfaitement notre nouveau rapport à la consommation.

Obsédé par le vide 

Et c’est là tout le paradoxe de cette culture de l’obsession. S’il est si important de vous persuader que vous êtes obsédés, jusqu’au ridicule (par les pâtes lettres, Yves Saint Laurent ou la moussaka), c’est que le risque est grand, dans l’océan d’informations qui vous noie chaque jour, que vous ne soyez plus intéressé par rien. L’obsession apparaît alors comme un radeau auquel s’accrocher pour ne pas sombrer. C’est ce que raconte Côme Martin-Karl dans son nouveau roman, Styles, paru en avril chez J.C. Lattès. L’histoire d’un jeune garçon plutôt déprimé, totalement obsédé par Harry Styles, l’ex-leader des One Direction. Une passion triste qu’il pousse jusque sur les bancs de l’université où il entame un mémoire sur le chanteur et une relation impossible avec un autre fan de Harry. «L’obsession encadre du vide, c’est un monopole qui éteint tout le reste, il n’y a rien autour, à côté, en dehors. Juste cet objet auquel tu n’as pas accès», explique Côme Martin-Karl, qui se définit lui-même comme obsessionnel. «Je suis frappé par des obsessions et je me laisse emporter, Harry Styles, la roulette, le bordiguisme… Ce sont des moments d’excitation intenses, comme au début d’une relation amoureuse.»

Sauf que, comme le montre l’histoire d’amour ratée du héros de son roman avec un autre fan de Harry Styles, l’obsession est un fétichisme profondément solitaire. «Alors que les fans proposent une véritable mise en commun, l’obsession est hyper-individualiste, elle tient du soliloque. On affiche des goûts que les autres ne peuvent pas partager, ça permet d’avoir un contenu nouveau, l’obsession est le stade antécédent de la tendance», explique Richard Mèmeteau, auteur de Pop culture (La Découverte, Zones). En d’autres termes l’obsession est un truc de snob. D’où les obsessions de vos amis pour des groupes de musique obscurs, des peintres oubliés, des objets pop décalés. «Il faut que les obsessions aient un certain panache», reconnaît Côme Martin-Karl. Ce qui est évidemment le cas des shetlands.

Hugo Lindenberg
Hugo Lindenberg (19 articles)
Rédacteur en chef adjoint chez Stylist
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Mode, culture, beauté, société.