LGBTQ

Comment les licornes sont devenues un symbole LGBT

Fabien Jannic-Cherbonnel, mis à jour le 24.06.2017 à 7 h 56

À quel moment les licornes sont apparues comme une représentation de la communauté lesbienne, gay, bi et trans?

Unicorns | Steven Baker via Flickr CC License by

Unicorns | Steven Baker via Flickr CC License by

Vous la voyez cette crinière arc-en-ciel et cette corne argentée? Les licornes envahissent internet, et cela fait quelques années que ça dure. Symbole de l’extraordinaire et des oubliés, la licorne est également associée au mouvement LGBT (lesbien, gay, bi et trans). En témoignent les nombreux mèmes qui foisonnent en ligne. Comment, alors, expliquer son utilisation progressive par la communauté LGBT?

L’arc-en-ciel, souvent associé à la licorne, est sûrement l’explication la plus évidente: le drapeau LGBT, composé de six couleurs, s'est imposé dans les années 1970, il est arboré dans les défilés. De quoi rendre tout arc-en-ciel quasi indissociable des luttes des minorités sexuelles. C’est cette symbolique qui a poussé les adhérents de LICoRNE, l’association LGBT de l'université Lille 1, à choisir ce nom lors de sa création début 2016:

«Clairement je pense qu’on a choisi la licorne parce qu’elle est associée à l’arc-en-ciel, d’ailleurs sur notre logo, notre licorne à une crinière aux couleurs LGBT+», explique Gwenn Linski, la porte parole de l’association.

«Il y a très probablement un lien avec l'arc-en-ciel, mais pas seulement. Je pense que la licorne est aussi l'étendard de l'invisible», explique Sophie Barel, doctorante en sciences de l'information et de la communication à l’Université Rennes 2. D’une certaine manière, les LGBT, notamment les transgenres, bisexuels ou lesbiennes, utilisent de la symbolique de la licorne pour signifier leur invisibilité et leur absence de représentation dans les médias, films ou séries.

La fascination pour la licorne

On retrouve des traces de cet animal mystérieux qui ressemble à la fois au cerf, au bouc, à la jument et même à l'âne dans des écrits de Pline, de Platon, d'Aristote et même dans la Bible. Mais c’est au Moyen-Âge qu’elle prend la forme qu’on lui connaît aujourd’hui avec sa longue corne. Elle apparaît dans de nombreux écrits, mais aussi dans des œuvres artistiques, en témoigne la célèbre tapisserie de «La Dame à La Licorne» exposée au musée de Cluny. Au siècle des lumières, l'animal disparaît des ouvrages de zoologie. Poètes et artistes continuent néanmoins à se l'approprier.

Dotée de vertues médicinales et thérapeutiques supposées, elle est même chassée au Moyen-Âge. C’est ce qu'explique l’Historien Michel Pastoureau, auteur du livre Les secrets de la Licorne lors d’une émission sur le sujet de Concordance des Temps sur France Culture:

«C’est un animal que l’on n’arrive pas à capturer, l’animal pur par excellence, attiré par la pureté et la virginité. Elle a des propriétés merveilleuses, c’est pour ça que les humains cherchaient à s’en emparer.»

Rien d’étonnant donc à ce que les membres de la communauté LGBT+ puissent se retrouver dans ce symbole. Comme le détaille à nouveau Michel Pastoureau, cette fois dans un article de 20 Minutes, celle-ci «endosse plusieurs symboles liés à la pureté, la naïveté, tout ce qui disparaît, s’évanouit quand on le cherche sans en être digne». Un peu comme une actrice transgenre noire dans une série française grand public, ou un couple de lesbiennes dans une pub pour Bigard, la licorne n’existe pas.

Les licornes, ce sont aussi les entreprises de la Silicon Valley qui entrent en bourse, ou les joueurs de baskets au profil atypique, ou les journalistes qui savent aussi coder. Comme le souligne Ann Curzan, professeure d’anglais à l’Université du Michigan dans un article du Boston Globe, les métaphores autour de la licorne continuent de se développer:

«J’aime beaucoup ce nouvel emploi métaphorique de la licorne en tant que modificateur car il contient un élément de surprise, qui rappelle que la chose dont nous sommes en train de parler, un job, un partenaire, etc., n’est pas seulement rare mais n’existe peut-être pas du tout.»

Licorne et pop culture

L’utilisation de la licorne par les LGBT accompagne sa réapparition dans la pop culture. D’abord de retour via les jouets et vêtements des jeunes filles (ici une paire chaussons, là un tuto coiffure), elle est ensuite détournée, comme ici dans la courte série Charlie the Unicorn.

Comme l’explique Frédéric Lebac, sociologue des imaginaires sociaux au Centre d’études sur l’actuel et le quotidien à 20 Minutes, «la licorne traduit l’esprit du temps»:

«Ce n’est pas un hasard si l’on appelle licornes certaines entreprises très fructueuses. Adhérer au symbole de la licorne, c’est faire la démonstration de notre capacité à nous imprégner du monde fictionnel. C’est être capable de mettre entre parenthèses notre crédulité et notre tentative de chercher des preuves.»

En somme, la licorne agit à la fois comme un repère rassurant, une innocence regrettée et un imaginaire désiré et inatteignable. 

Un marqueur communautaire

L’autre avantage de l’animal fantastique, c’est qu’il est fédérateur. Sophie Barel note aussi que se réunir autour du symbole de la licorne est une façon de se créer une communauté:

«C'est comme un code qui crée de la reliance entre les individus, comme pour exprimer “Je suis initiée à cette communauté, je suis ‘safe’, on peut communiquer”. C'est presque ésotérique, dans le sens “réservé à des initiés”. Ça peut être tout à fait inconscient, on marche beaucoup par mimétisme et la figure de la licorne s'est répandue comme une traînée de poudre dans les communautés LGBT et féministe en ligne.»

Gwenn Linski, à l'association LICoRNE, abonde dans ce sens:

«Ça fait rire les gens et ça nous a permis de faire beaucoup de communication. On était au salon LGBT de Lille et les gens venaient nous voir en nous disant: “ah oui, j’en ai entendu parlé! Ça nous a beaucoup aidé à nous faire connaître”.»

En somme, la particularité de la licorne en tant que symbole, c’est que l’on peut y attacher ce que l’on veut. L’animal fantastique est «composite, comme le sigle LGBT qui regroupe plusieurs types d’individus», note Sophie Barel. Il n'est pas clairement genré. A la fois sexuelle, merveilleuse et fantasque, la licorne est indéfinissable, comme peuvent l’être certains membres de la communauté LGBT.

Pas surprenant que la licorne soit utilisée par d’autres minorités, par exemple de couleur ou handicapées, ou contre les «haters» sur internet. Au Canada, un opposant au projet de loi pour l'égalité des droits pour les personnes trans a même montré une image de licorne pour souligner que c'était «réprehensible» lors d'une séance au sénat. La licorne n’est pas, et ne sera probablement jamais un symbole uniquement gay, mais son côté fantastique et évanescent en fait une addition parfaite aux ours et autres loutres qui peuplent déjà la communauté LGBT.

Fabien Jannic-Cherbonnel
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