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Dans le monde entier, la gauche est coupée en deux

Xavier Landes, mis à jour le 19.05.2017 à 6 h 01

Après le Brexit et l'élection de Trump, la présidentielle française est à nouveau venue rappeler la division entre une gauche «réformiste» et une gauche «culturelle», qui place le camp dit progressiste dans une position difficile.

sign of the times. Mitchell Haindfield via Flickr CC License by.

sign of the times. Mitchell Haindfield via Flickr CC License by.

La victoire de Donald Trump, en novembre dernier, a pris presque tout le monde de court. Personne n’imaginait le magnat de l’immobilier arriver au pouvoir dans la première puissance de la planète. Toutefois, une catégorie d’observateurs a été particulièrement choquée et a du mal à s’en remettre depuis: il s’agit de ce que les Américains appellent «libéraux», qui regroupent en fait les progressistes sur les questions sociales, économiques et politiques (par opposition aux conservateurs). Ce que nous identifions en France comme la «gauche», à défaut d’une meilleure dénomination.

La victoire de Trump a révélé et accentué une division profonde entre deux gauches, lesquelles offrent deux visions concurrentes (mais pas incompatibles) de la situation américaine, mais aussi du vote anglais et du futur français: bref, des priorités politiques. Et l'élection présidentielle en France a magnifié une partie de ces désaccords.

Un basculement qui date des années 60

Dans un article sur le site Vox, Sean Illing a déterré un texte du philosophe américain Richard Rorty qui identifie un basculement, dans les années 1960, d’une gauche réformiste vers une gauche culturelle.

Pour faire simple, la première est la fille des luttes sociales des XIXe et XXe siècles. Il s’agit de la «bonne vieille gauche» populaire dont les sujets de prédilection sont le travail, l’État-providence, la (juste) répartition de la valeur ajoutée, etc. Rorty estime que cette gauche s’appuie sur le réformisme en travaillant le «système» politique de l’intérieur, c’est-à-dire en gagnant des élections et légiférant.

Dans les années 1960, une autre forme de gauche a émergé dans le sillage de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. Elle a bénéficié des événements de mai 1968 pour s’imposer dans le paysage politique nord-américain et européen. Elle a été portée par les «nouveaux mouvements sociaux» comme l’écologisme, le féminisme, le mouvement LGBT ou l’antiracisme. Elle est liée au développement d’une classe moyenne.

Son discours est articulé autour de la lutte contre les discriminations et les préjugés. Elle a en ligne de mire des injustices qui sont souvent historiques, dans le sens où elles se sont déployées sur plusieurs générations (la ségrégation raciale et le racisme comme survivances de l’esclavagisme). L’esprit qui inspire la gauche culturelle a été décrit à de nombreuses reprises, par exemple par Alain Lipovetsky dans L’Ère du vide ou, de manière critique, par Michel Houellebecq dans Les Particules élémentaires.

Même si le contraste est forcé, il saisit une part signifiante de l’évolution politique des démocraties, France incluse.

À l’analyse de Rorty, on peut ajouter que la gauche réformiste tend à être plus collectiviste dans son esprit et ses propositions que la gauche culturelle. Elle est moins encline (dans une certaine mesure) à remettre en cause la croissance économique, les solutions industrielles, les grandes politiques de redistribution. Elle est très méfiante à l’égard des «marchés» et s’appuie sur une régulation très serrée de l’État.

Ces positions constituaient le fonds de commerce des partis socialiste et communiste en France jusqu’au début des années 1980. Le domaine de prédilection de cette gauche est l’économique. Son modèle est celui d’un État, souvent centralisateur, toujours fort. Son électorat traditionnel est formé par les ouvriers, les petits employés ainsi que les plus démunis, c’est-à-dire toutes celles et tous ceux pour qui l’ascension sociale n’est jamais acquise et relève d’une lutte collective.

La gauche culturelle se distingue de la première en ce qu’elle se concentre plus sur les relations entre citoyens que sur les questions matérielles (cela ne signifie pas qu’elle s’en détourne). Elle tend à être plus individualiste dans ses mobilisations (hors des cadres traditionnels des partis ou des syndicats) et à mettre plus d’emphase sur les questions dites «sociétales» et «culturelles», comme la légalisation du cannabis, les droits LGBT, les discriminations raciales, etc. En général, son audience est forte chez les citadins éduqués, c’est-à-dire ceux pour qui la mondialisation économique et culturelle est riche de possibilités personnelles et professionnelles. Elle est la fille de la «moyennisation» de la société.

Par ailleurs, la gauche culturelle tend à faire de l’évolution sociale une question de changements ou de révolution des mentalités. En bref, il est nécessaire que les «gens» perçoivent le monde différemment pour mettre fin à l’injustice et aux inégalités: il faut voir les migrants comme des êtres humains qui sont nos égaux, il faut être conscient de ses propres préjugés. La révolution se fait avant tout dans les esprits. Là où la gauche progressiste est sociologisante, la gauche culturelle est psychologisante.

Une autre manière d’appréhender la différence consiste à opposer une gauche de la redistribution à une gauche de la reconnaissance. Ce contraste a été formulé lors des débats sur le multiculturalisme. De ce point de vue, la lecture de l’échange entre les philosophes Nancy Fraser et Axel Honneth permet de comprendre ce qui sépare ces deux gauches. Et il faut bien saisir la réalité de cette divergence pour prendre la mesure de ce qui est en train de se passer aux États-Unis comme en Europe: par exemple, la possibilité pour Emmanuel Macron de se réclamer de la gauche, c’est-à-dire de la gauche culturelle, alors qu’il n’est pas très progressiste sur le plan économique.

Un fossé qui ne cesse de s’élargir

Le Brexit, la défaite du parti démocrate aux États-Unis en 2016, les élections européennes de 2014 ou la présidentielle française de cette année ont révélé le fossé grandissant entre ces deux gauches.

Tout d’abord, elles ne possèdent pas les mêmes grilles d’interprétation pour le Brexit ou l’élection de Trump. (Et souvent, celles et ceux que ces deux gauches représentent ont été amenés à voter en sens opposé, il suffit de considérer les régions anglaises dans lesquelles le Brexit s’est imposé.)

Pour la gauche réformiste, il s’agit du signe de la précarisation matérielle, de l’incertitude accrue par le ralentissement économique et de l’apparent recul de l’État-providence. La solution est alors de renforcer ce dernier, c'est à dire de répondre aux inquiétudes des catégories menacées par le chômage, la mondialisation, le déclassement et l’accroissement des inégalités.

Pour la gauche culturelle, le Brexit comme la victoire de Trump s’inscrivent dans un contexte de montée des extrêmes et de l’intolérance. La réponse consiste alors à mener une véritable guerre culturelle pour les droits des LGBT, immigrés, réfugiés, etc. Il faut lutter contre les préjugés et le racisme ambiant et surtout ne pas s’illusionner sur le poids et l’influence du facteur économique, comme une récente tribune de Vox l’a défendu.

Ces deux gauches poussent les libéraux dans deux directions opposées à l’égard des électeurs d’extrême droite, de Trump et, dans une certaine mesure, du Brexit. La première consiste en une indulgence parfois méprisante: ces électeurs voteraient contre leurs intérêts objectifs, car ils seraient économiquement aliénés. Si on leur explique, si on les éduque et, surtout, si on change le contexte (par plus de redistribution par exemple), ils voteront différemment. Cette lecture est proche de celle de la France insoumise.

Le problème avec cette position héritée du marxisme et du sociologisme est qu’elle déresponsabilise les électeurs en réduisant le vote extrême à une conséquence de conditions sous-jacentes. Elle va souvent de pair avec un mépris pour celles et ceux qui ne votent pas conformément aux injonctions libérales (c’est-à-dire de gauche). Les individus seraient les simples chambres d’écho de leur situation matérielle. Ils seraient incapables de voir clair dans le jeu politique et, de ce fait, devraient être «éclairés» ou «éduqués».

De l’autre côté, la gauche culturelle incline vers moins de tolérance (ou de paternalisme), car elle n’accepte pas que les conditions matérielles puissent justifier, ou même expliquer, le vote extrême. Les individus demeurent pleinement responsables de leur choix. Dès lors, l’attitude libérale (ou de gauche) varie entre la pédagogie (démontrer que voter FN est «mal») et la confrontation (assimiler le vote FN à un acte d’intolérance, voire antidémocratique). Cette lecture est courante dans la galaxie social-libérale.

Le problème avec la gauche culturelle est qu’elle place les libéraux dans une situation de porte-à-faux: elle fragilise le principe de tolérance qui est à son fondement. Bien entendu, la lutte pour les droits civiques s’est accomplie en s’opposant, souvent de manière virulente, aux tenants de la ségrégation aux États-Unis. De même, l’antiracisme ne s’est pas joué dans un climat apaisé en France. Malgré tout, la gauche culturelle s’est depuis développée autour du principe de tolérance, notamment quant à la liberté d’expression, particulièrement visible au sein du libéralisme américain (par exemple, sur l’attitude à adopter face au négationnisme). Tolérance dont elle se distancie de plus en plus. Par ailleurs, confronter les électeurs du Front national peut dégénérer en «racisme de classe» lorsque le vote extrême est analysé comme l’expression d’un manque d’ouverture, de tolérance ou le retour de réflexes ataviques qui seraient propres aux classes populaires.

Demeurer de gauche face à la montée de l’extrême droite

Dès lors, comment rester de gauche (ou libéral) dans le climat actuel? Plusieurs options.

La première, pessimiste, consiste à entériner la division et à choisir son camp: ce serait soit plus d’État-providence soit plus de tolérance, l’un comme l’autre imposé d’en haut. Le problème avec ce (faux) dilemme est de prendre acte de la fin de la gauche telle qu’elle s’est vécue depuis les Lumières, c’est-à-dire comme combinant progrès économique, social et évolution des mentalités. C’est aussi accepter qu’un tel progrès ne soit pas automatique ou qu’il implique des tensions irréconciliables.

La seconde option, plus optimiste, consiste à chercher les points de convergence entre les deux gauches. Une possibilité consiste à souligner l’interdépendance entre les dimensions économique (par exemple, les inégalités matérielles) et sociétale (par exemple, le traitement des minorités sexuelles ou ethniques). Le fond de cette position est de refuser la division et de faire appel à un certain pragmatisme.

La troisième voie, qui n’est pas exclusive de la précédente, est de se livrer à un travail d’autocritique des deux côtés. La gauche progressiste a probablement péché du fait d’une trop grande confiance dans le pouvoir de l’État (tout en étant souvent trop tolérante vis-à-vis des excès commis par ce dernier). Elle paie aussi son attachement aveugle à une idéologie de la croissance indéfinie qui relègue les questions relationnelles ou environnementales au second plan. Enfin, elle a été trop peu attentive aux demandes des nouveaux mouvements sociaux qui ne pouvaient être satisfaites par de simples transferts de ressources. La redistribution ne règle pas tout.

De son côté, la gauche culturelle n’est pas exempte de reproches. Elle s’est égarée dans les chimères d’un changement de mentalités qui s’avère souvent être une impasse. Elle s’est muée en idéologie pour donneurs de leçons privilégiés (catégorie à laquelle j’appartiens). Et surtout, comme le remarquaient les universitaires canadiens Joseph Heath et Andrew Potter, elle s’est détournée du vieux réformisme progressiste qui exigeait de transformer les choses de l’intérieur du «système», en s’engageant, négociant, au profit d’une pensée soit explicitement «antisystème» ou dont la seule caractéristique de gauche (ou libérale) consiste en une invocation incantatoire des idées de tolérance et de progrès social.

Mais au regard de l’éclatement qui menace le Parti socialiste ainsi que des tensions entre sociaux-libéraux et sociaux-démocrates, c’est la première option qui paraît devoir l’emporter, tout du moins en France et à court terme. Ce qui rend d’autant moins réaliste l’idée d’une constitution d’un pôle progressiste portée par des initiatives comme Dès Demain.

Xavier Landes
Xavier Landes (22 articles)
Professeur en éthique des affaires et développement durable à la Stockholm School of Economics de Riga