France

Au procès de Francis Heaulme, Henri Leclaire, l'éternel suspect n°2

Sandrine Issartel, mis à jour le 18.05.2017 à 14 h 45

L'homme qui avait avoué les deux meurtres d'enfants de Montigny-les-Metz avant de se rétracter a depuis bénéficié d'un non-lieu. Pourtant, aux yeux de certains, il mériterait tout autant que Francis Heaulme de se retrouver dans le box des accusés. Lui clame son innocence.

FRED MARVAUX / AFP

FRED MARVAUX / AFP

La journaliste Sandrine Issartel suit pour Slate le procès de Francis Heaulme accusé du meurtre de deux enfants âgés de 8 ans tués à coups de pierres le 28 septembre 1986 à Montigny-lès-Metz. Après avoir fait un point sur les protagonistes de l'affaire et s'être intéressé à Patrick Dils, incarcéré pendant quinze ans pour ce dossier avant d'être acquitté en 2002, et à l'enquêteur Jean-François Abgrall, elle se penche ici sur le sort d'Henri Leclaire.

Bien que mis hors de cause à la faveur d'un non-lieu, son nom est présent depuis le début de la procédure et pour cause, peu après le meurtre de deux enfants, en septembre 1986, à Montigny-les-Metz, il avait passé des aveux circonstanciés. Hier, c'était comme simple témoin qu'Henri Leclaire était entendu. Une heure trente de dialogue de sourd à faire perdre patience.

«Vous avez vécu tellement de choses depuis le début de cette affaire, depuis trente ans, vous avez sûrement quelque chose à dire». Le président Steffanus s'adresse à un vieil homme qui vient d'arriver péniblement à la barre où on lui a installé une chaise. En costume, Henri Leclaire, 68 ans, se déplace aujourd'hui avec une canne. Dans le public, son avocat, Me Thomas Hellenbrand est venu assister à sa déposition. «On a brisé ma vie», répondra le vieillard. S'en suit un long silence.

«Si vous êtes ici encore aujourd'hui, et si vous avez subi un autre sort ces trois dernières années –vous n'étiez pas témoin mais mis en examen avant de bénéficier d'un non-lieu–, si vous vous êtes retrouvé mêlé à cette affaire, c'est qu'il y a essentiellement deux raisons», poursuit le président. «Je n'ai rien à voir dans cette affaire, je suis innocent», se contentera de répondre Leclaire, quasi invariablement tout au long de son audition. 

Dans l'œil du cyclone

Le vieil homme est pourtant tout sauf un témoin ordinaire. Et s'il estime qu'«on» a brisé sa vie, il en porte une certaine part de responsabilité. Première raison avancée par le président: ses aveux circonstanciés. La grand-mère d'Alexandre raconte aux enquêteurs  avoir vu Henri Leclaire passer à deux reprises, sur sa vespa, dans la rue Venizelos, le 28 septembre 1986, jour de la mort d'Alexandre Beckrich et de Cyril Beining. Entendu à deux reprises par la police, il l'admet. 

Plus tard, d'autres déclarations de la grand-mère Beckrich focalisent l'attention des enquêteurs sur Leclaire. Ginette Beckrich, qui a été l'employée du père, se rend chez ce dernier. Tandis qu'ils évoquent la mort de son petit-fils, Henri Leclaire a une réaction et tient des propos qui intriguent Mme Beckrich. 

Âgé de 37 ans en 1986, Henri Leclaire est un vieux garçon un peu simple qui vit toujours chez son père. Il n'a pas connu sa mère décédée à sa naissance. Employé zélé à l'imprimerie Le Lorrain, à quelques mètres de l'endroit où sont tués les enfants. Le dimanche, il a coutume d'aller y faire des rondes afin de s'assurer que les jeunes du quartier ne sont pas allés jeter des boulettes de papier hors des bennes à ordure comme ils ont coutume de le faire, ce qui a valu, à Henri Leclaire, les réprimandes de son patron.

«J'ai donné un coup à chaque enfant sur le front»

Ginette Beckrich raconte à la police qu'à l'évocation de la mort des enfants, Henri Leclaire s'est étrangement mis dans un état colère inadapté. Furieux, il a évoqué les enfants qui jetaient des bouts de papier partout alors que son supérieur hiérarchique lui demandait de «laisser le coin propre». Le 10 décembre 1986, à 16h30, Henri Leclaire est placé en garde à vue. Face à l'inspecteur Varlet, il reconnaît à nouveau être passé à deux reprises en vespa rue Venizelos, le 28 septembre 1986, puis finit par passer des aveux.

«Lors de mon deuxième passage rue Venizelos, j'ai vu deux vélos d'enfants posés l'un sur l'autre contre le talus. (…) Je suis monté sur le talus et j'ai vu les enfants. (…) J'en ai reconnu un, que j'avais attrapé une première fois, le nommé Alexandre.»

Il raconte les avoir réprimandés et coursés tandis qu'ils prenaient la fuite. «J'ai attrapé celui que je connaissais par le col, je l'ai pris par la main.» Il retrouve le second caché sous un wagon, le fait sortir de sa cachette. Il explique avoir donné «une gifle à chacun». «Celui que je ne connais pas a trébuché. Sa tête a cogné en arrière sur le rail. L'autre a reculé. Il est tombé aussi.» «J'étais très énervé, poursuit-il, il y avait des pierres à côté. J'ai pris une pierre de la taille d'un poing. J'ai donné un coup à chaque enfant sur le front.» Les enfants ne bougent plus, «ils sont couchés l'un à côté de l'autre». Il jette la grosse pierre «couverte de sang». Sa main droit est tâchée de sang, il l'essuie «dans son mouchoir de poche». Ce jour-là, il porte son costume du dimanche. 

L'impossible talus?

Ces aveux circonstanciés, qui font de lui le suspect n°1, il les confirme le lendemain, lors d'une seconde audition. «Je confirme entièrement ma précédente déclaration d'hier», dit-il, le 11 décembre 1986, à 10 heures. «Pour moi les faits sont accidentels, je vais vous les raconter.» Et Henri Leclaire de se lancer dans un récit identique à celui de la veille, ajoutant en outre des détails probants sur la tenue vestimentaire des enfants.

Mais il finit par se rétracter. Ce dimanche 28 septembre 1986, comme chaque dimanche, il a enfilé son beau costume et est allé déjeuner à «la Madelon» avec son père. Ils sont rentrés et ont regardé la télévision. Les enquêteurs qui ont, à ce moment-là, Patrick Dils dans le collimateur, trouvent également que le récit de Leclaire comporte certaines incohérences et détails inexacts. Un transport sur les lieux le met finalement hors de cause. Le petit homme trapu et gauche n'a pas pu, selon les enquêteurs, monter sur le talus, principalement en raison de sa surcharge pondérale. La justice se concentre alors sur Patrick Dils qui, en 1989, est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité par la cour d'assises des mineurs de Moselle pour le double meurtre de Montigny-lès-Metz. 

La deuxième raison invoquée par le président Steffanus expliquant les va-et-vient dans cet affaire d'Henri Leclaire est liée chronologiquement à l'acquittement de Patrick Dils en avril 2002. Tandis que Francis Heaulme est devenu, à son tour, la cible de l'enquête, ce dernier renvoie la responsabilité du double meurtre duquel il est suspecté sur Henri Leclaire. Le 28 septembre 2006, à Montigny-lès-Metz, Francis Heaulme a vu, vers 17h40, un petit homme trapu, «rouge comme une tomate», descendre le talus, «complètement affollé», «le T-shirt en sang». «Je me suis dit qu'il avait fait une connerie», rapporte Francis Heaulme qui va jusqu'à identifier le fuyard en la personne d'Henri Leclaire. Il est à nouveau entendu, puis mis hors de cause. Les deux hommes ne se connaissaient pas et, les enquêteurs le savent à présent, Francis Heaulme a cette fâcheuse tendance de faire porter la responsabilité de sas actes à un tiers.

«Vous vous moquez de tout le monde»

Mercredi 10 mai, Francis Heaulme est interrogé sur les accusations qu'il a portées à l'encontre de Leclaire. «Monsieur Heaulme, avez-vous dit cela ?», demande M. Steffanus. «Oui, je l'ai dit, mais c'est faux», répond l'accusé sur un ton quasi enfantin. «Vous vous moquez vraiment de la justice. (…) Vous vous moquez du monde, vous vous moquez des gendarmes, des juges, de tout le monde. Vous faites tourner tout le monde en bourrique, admettez-le!», rétorque, indigné, le président. «Montigny ce n'est pas moi!», se contentera de marteler Francis Heaulme avant de se rasseoir.

Leclaire, quant à lui, répondra, invariablement qu'il n'a rien à voir dans cette affaire. Il n'est jamais monté sur le talus. Tout ce qu'il a raconté aux policiers est faux. Il a parlé «sous la pression». Vendredi 12 mai, un autre témoignage viendra pourtant jeter le trouble à nouveau sur ses dires. Celui de Marie-Christine Blindauer

En 2014, à la veille de l'ouverture du procès de Francis Heaulme, cette clerc d'avocat avait livré un témoignage troublant. En 2010, tandis qu'Henri Leclaire lui porter ses courses, elle se souvient de l'étrange attitude du livreur. Il lui dit avoir «attrapé les gosses» ce 28 septembre 1986. Un récit livré dans une sorte de «transe». «J'avais le sentiment qu'il revivait la scène, qu'il ne me voyait plus. Ses gestes montraient clairement qu'il les avait frappés mais il avait insisté sur le fait qu'il ne les avait pas tués», avait rapporté Mme Blindauer lors du procès de 2014 expliquant avoir finalement choisi de se taire. 

«Je n'ai rien vu, je n'y étais pas»

Alors qu'il était entendu comme simple témoin, Henri Leclaire qui continuait de nier toute implication s'était vu infliger un véritable interrogatoire ce qui avait conduit au renvoi du procès deux jours et demi seulement après son ouverture. Le 5 août 2014, Henri Leclaire était mis en examen. En avril 2016, deux juges d'instruction décidaient de son renvoi devant la cour d'assises. Henri Leclaire avait alors saisi la chambre d'instruction en appel qui lui avait finalement accordé un non-lieu en juillet 2016. Chantal Beining, la mère de Cyril, avait, en vain, formé un pourvoi en cassation. La cour de cassation avait finalement validé le non-lieu en faveur d'Henri Leclaire, raison pour laquelle, Francis Heaulme comparaît seul, aujourd'hui devant la cour d'assises de Moselle.

L'entêtement à la barre de celui qui n'est désormais plus qu'un simple témoin a choqué Me Dominique Boh-Petit, l'avocate de Madame Beining. «Vous mentez, Monsieur Leclaire. Vous avez reconnu que vous étiez allé sur ce talus le dimanche 28 septembre. Madame Beckrich vous a vu passer à deux reprises rue Venizelos, lui lance-t-elle. Je ne suis pas en train de vous dire que vous avez tué ces deux enfants, nous voulons juste savoir ce que vous avez vu». «Je n'ai rien vu, je n'y étais pas». Et quid des témoins qui l'ont mis en cause? «Ils racontent n'importe quoi», se contente-t-il de répondre. «Avec vous, ce qui est un peu spécial, c'est que tout le monde raconte n'importe quoi.»

Le dépit

«Pourquoi étiez-vous si énervé lorsque vous avez parlé à Mme Blindauer?», demande, à son tour l'avocat de Francis Heaulme, Me Alexandre Bouthier, convaincu, lui aussi, de la présence d'Henri Leclaire sur le talus. «Je n'étais pas énervé, j'avais chaud parce que je venais de porter un pack d'eau», affirme le vieillard. Une réponse loin de convaincre l'avocat qui demande à ce que ce témoin soit mis à disposition de la justice de sorte à être confronté à Mme Blindauer qui viendra témoigner vendredi matin. 

Au sortir de l'audience, Me Boh-Petit se dit «bouleversée». «Je ne pensais pas que le président relirait les aveux de Leclaire, dit-elle. Il ment lorsqu'il dit ne pas être allé sur le talus. Pourquoi ment-il? Que cherche-t-il à cacher? Je ne parviens toujours pas à enlever Henri Leclaire de cette scène de crime.» Elle ajoute: «Heaulme et Leclaire, pour moi, c'était cela le bon procès. Cela fait dix ans que je le dis.» Sa cliente, Me Beining, qui, «depuis trente ans passe d'un coupable à un autre», elle n'est pas venue parce qu'Henri Leclaire était là.  «Elle n'arrive pas à comprendre comment Leclaire parvient à nouveau à se trouver au bord du chemin.» 

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (5 articles)
Journaliste