Culture

Le 8 avril 1990, l'Amérique découvre «Twin Peaks»… et sombre dans la folie

Vincent Manilève, mis à jour le 19.05.2017 à 9 h 19

Bien avant que les journalistes et les fans ne théorisent sur «Game of Thrones» ou même «Lost», «Twin Peaks» provoquait déjà une forme de transe collective, bien plus moderne qu'on ne le croit.

«Twin Peaks» (ABC).

«Twin Peaks» (ABC).

Pour un grand nombre de sériephiles à travers le monde, le dimanche 21 mai est une journée toute particulière. Après presque cinq années de préparation, de suspens, de déceptions et de bonnes surprises, l'inégalable Twin Peaks revient sur Showtime pour une troisième saison et dix-huit épisodes très attendus, tous écrits et réalisés par Mark Frost et David Lynch.


En attendant, tout le monde ronge son frein. Face au mystère complet planant au-dessus de ce retour, les journalistes prennent le temps de redécouvrir la série diffusée entre 1990 et 1991, et les fans tempèrent leur impatience en décortiquant la moindre miette livrée par la production (y compris des panneaux publicitaires montrant de simples tartes).

C'est certain: à la seconde où le générique du premier épisode de la saison trois défilera sur les écrans, les médias et internet ne répondront plus d'eux-mêmes. Twitter hissera #TwinPeaks en haut des sujets les plus discutés, les journalistes décortiqueront chaque plan et Reddit lancera une course à la théorie la plus folle. Pas de quoi submerger Lynch et Frost pourtant: le début des années 1990 les confrontait déjà à la frénésie des médias, des fans... mais aussi des forums de discussion en ligne.

«Est-ce que la télé est prête pour David Lynch?»

7 septembre 1989. Sept mois avant la diffusion du pilote et le début de l'enquête de l'agent Cooper, bien décidé à retrouver le tueur de la jeune Laura Palmer dans une petite ville du nord-ouest des États-Unis, le Washington Post s'interroge déjà sur sa réception dans les foyers américains. Le journaliste Tom Shales explique que la série fera de l'ombre aux autres productions télévisuelles grâce à sa force de provocation («Twin Peaks n'est pas qu'une visite dans une autre ville; c'est une visite sur une autre planète»), mais émet aussi quelques doutes sur son pouvoir: «Est-ce le genre de choses que l'Amérique veut regarder? Dans son dernier numéro, le magazine Connoisseur présente Twin Peaks comme “la série qui va changer la télévision”. Mais le mensuel arty oublie que la télévision ne veut pas être changée.»

Dans le même article, le président du concurrent NBC Entertainment, Brandon Tartikoff, ne fait pas dans la demi-mesure:

«J'ai regardé ça, j'ai dit que c'était très intéressant et je me suis dit “Est-ce que je pense qu'il y a un public mainstream pour cette chose?” Je pense que non. J'aimerais probablement vivre dans un pays où quelque chose comme ça pourrait marcher, mais je pense que la route sera longue pour eux.» 

«Est-ce que la télé est prête pour David Lynch?», se demande aussi le Los Angeles Times en février 1990, avant de mentionner les inquiétudes d'ABC, le diffuseur, qui serait prêt à renoncer à une coupure pub au milieu de l'épisode pour transformer la diffusion en événement et retenir le public. «La grande question est de savoir si le public de la télévision mainstream va en effet l'aimer, écrit le quotidien californien. Beaucoup de critiques ont dressé les louanges du pilote de deux heures dans une phrase, puis dans la suivante donnent le sentiment que les gens qui ont aimé des séries comme Madame est servie et Matlock ne donneront même pas une chance à Twin Peaks.»

Deux jours avant la diffusion du pilote, le 6 avril donc, les critiques lancent une offensive et inondent leurs pages d'articles élogieux. Le Los Angeles Times, qui par le passé émettait des doutes, promet du «jamais vu auparavant», et le New York Times sort même son «récap» rempli de spoilers alors que ses lecteurs n'ont pas encore rencontré l'agent Cooper. Le New Yorker, qui n'avait pas fait de critique de série depuis 1982, accorde de la place à la série dans sa section «Current Cinema» de son numéro du 9 avril. Seule petite critique négative que l'on ai pu retrouver: John Voorhees, du Seattle Times, a écrit le 8 avril que le pilote n'est pas «encourageant».

«Je ne l'ai pas vraiment aimé, ni trouvé les personnages très crédibles —Sherilyn Fenn dans le rôle de la sexy Audrey est ridiculement mauvaise. Ayant lâché depuis longtemps les soaps du soir, il est difficile de m'intéresser à ce qui se passe dans Twin Peaks

À l'inverse, les plus enthousiastes sont certainement les journalistes d'Entertainment Weekly, qui consacrent leur une à Twin Peaks et la sacrent «meilleure série de l'année». À l'intérieur du magazine, le journaliste Ken Tucker donne la note A+ et écrit:

«Twin Peaks est différente de la plupart des autres séries qui ont tenté d'être innovantes, de United States de Larry Gelbart à The Days and Nights of Molly Dodd de Jay Tarses. D'abord, Twin Peaks est une bonne série, passionnante et drôle, et ensuite, elle ne traîne pas avec elle l'odeur d'arrogance de ces autres séries.»

«Dès le pilote, la réception des journalistes est extatique», résume par téléphone le journaliste Axel Cadieu, auteur du livre Voyages à Twin Peaks (sorti le 18 mai chez Capricci). Le public ne pouvait donc que suivre. «Il y a eu 34 millions de téléspectateurs pour ce pilote, c'est un tiers de l'audimat. Et au moment où l'audience est censée baisser, c'est-à-dire au bout de soixante minutes sur les 90, cela a au contraire augmenté.» Dès lors, une question obsède les Américains: «Qui a tué Laura Palmer?»

Les acteurs eux-mêmes étaient fascinés devant leur écran

En 1990, Laura Miller, auteure et critique culturelle écrivant notamment pour Slate.com, vit à San Francisco et travaille pour un hebdomadaire artistique alternatif. Avec ses amis, nous a-t-elle expliqué par mail, elle vénère alors littéralement David Lynch, sorte de figure divine dans son milieu. Quand Twin Peaks débarque à la télévision, il n'en faut pas plus pour la captiver.

«Je regardais chaque épisode avec un groupe d'amis. Aussi loin que je m'en souvienne, c'était la première fois que j'avais un “rendez-vous télé” dans ma propre vie.»

Elle se souvient également d'une sorte d'emballement collectif traversant tous les États-Unis. «Tout le monde en parlait, pas juste dans mes cercles, qui étaient clairement arty, mais aussi dans les émissions et dans les bureaux.»

Il suffit de lire cet article du Orlando Sentinel qui, une semaine après la diffusion du pilote, relaie les opinions de quelques-uns des 80 fans de la série qui ont contacté la rédaction, avides de donner leur avis et exposer leurs théories pour la suite de la saison. Ou tout simplement ce reportage de Newsweek, publié le 7 mai 1990 et qui capte parfaitement l'ambiance du moment, des machines à café où l'on dit «Damn fine cup of coffee» (référence à l'agent Cooper) aux soirées où l'on se sent exclu si l'on n'a pas vu le dernier épisode:

«Ce qui pousse autant de gens à regarder Twin Peaks, c'est une pression adulte virulente exercée par les autres. “Tout le monde en parle”, dit George Stephanopoulos, 29 ans, assistant du chef de la majorité à la Chambre Richard Gephardt. “C'est gauche de s'en aller sans avoir rien à dire.” Carmen Kroel, éditrice à San Francisco, approuve: “C'est juste une série télé, mais on se sent inculte si on ne peut pas la citer le vendredi.” Ce n'est pas que Twin Peaks est un autre Roots en terme d'audience; elle est régulièrement battue par le hit de NBC Cheers. Mais une fois que les gens commencent à regarder, l'addiction suit la plupart du temps. Puis, la folie.»

Infographie explicative réalisée par Newsweek, publiée le 7 mai 1990.

Dans un fascinant papier du New York Magazine, publié le 7 mai 1990, John Leonard nous explique que soudainement, un matin d'avril, tout le monde («notamment mes enfants, mes rédacteurs en chef, mes ennemis») cherchait à comprendre ce que le personnage du «nain» pouvait bien faire là. «À Cambridge, Massachusetts, à Madison, Wisconsin, et à Berkeley, Californie, il y a des soirées de visionnage tous les jeudis soirs et après lesquelles... Déconstruction. À propos du nain: waoh. Buñuel était mentionné, et Cocteau, et Fellini.»

Images issues d'un documentaire Showtime

John Thorne s'est fait connaître après la fin de la saison deux en lançant avec Craig Miller le célèbre fanzine Wrapped In Plastic, publié entre 1992 et 2005. Par e-mail, il nous a expliqué que c'est la série qui l'a poussé à retourner à l'université pour poursuivre un master en production télévisuelle et cinématographique. «C'était différent des autres séries télé à l'époque. Les personnages étaient si uniques et la promesse d'un mystère plus profond se retrouvait dans chaque scène. J'étais accroché. [...] Je ne peux parler que pour mon environnement de travail, mais oui, les gens en parlaient. Et d'autres voulaient “rattraper” cette chose nouvelle. Regarder Twin Peaks faisait partie de la culture, au moins pour un temps.»

Le journaliste Axel Cadieux nous apprend que les acteurs de Twin Peaks étaient aussi concernés par cette «folie». «Comme Lynch et Frost étaient complètement paranos, ils ne leur donnaient que les pages de scénario qui les concernaient. Donc les acteurs eux-mêmes se réunissaient pour regarder les épisodes et voir ce qu'il allait advenir par la suite.» Même la Reine d'Angleterre était une inconditionnelle de la série, ce qui l'a poussé à abandonner un concert privé de Paul McCartney pour aller regarder un épisode à la télévision.

Quelques temps avant la diffusion du season final aux États-Unis, une partie du casting se rend dans l'émission de Phil Donahue pour rencontrer leur public, qui ne manque pas de les inonder de compliments et de théorie.


Un sondage est même lancé dans le public: le docteur Jacoby est alors le suspect numéro un (31%), suivi de Leo Johnson (17%). Le père de Laura Palmer recueille 1% des suffrages –c'est plus que Dale Cooper mais moins que l'hypothèse du suicide.

Ce moment télévisuel symbolise à lui seul l'état dans lequel se trouvaient les téléspectateurs, qui se transforment pour l'occasion en détectives de salon. Un engagement rare à une époque où les séries policières, Dallas excepté, préfèrent souvent donner le nom du coupable à la fin de chaque épisode. Mais une enquête à l'échelle nationale aux proportions telles qu'elle va envahir un petit service, encore peu répandu à l'époque: Usenet. 

Sur un forum en ligne, un fan a deviné l'image finale de la série en avance

Évidemment, quand Twin Peaks est diffusé sur ABC, on est encore loin des subreddits où les aficionados de Game of Thrones, Westworld ou Mr Robot discutent et trollent joyeusement autour du dernier épisode diffusé. Mais n'allez pas croire pour autant que les communautés virtuelles de fans de Twin Peaks n'existent pas en 1990, année où le web est certes encore balbutiant.

Pour communiquer entre eux, les plus technophiles utilisent Usenet (on parle aussi de Newsgroups), un système de forum organisé en réseaux mais assez peu répandu. C'est sur Usenet qu'est né alt.tv.twin-peaks, qui devient vite l'un des forums les plus importants du réseau. Sur son blog Lost in the Movies, Joel Bocko a rassemblé en 2014 des dizaines de commentaires postés entre 1990 et 1993 sur alt.tv.twin-peaks, précieusement archivés sur le web. Et ce qu'il a trouvé n'a pas grand chose à envier aux conversations passionnées des fans de 2017. 

«Les fans parlaient de beaucoup de choses, mais au début, le “Qui a tué Laura Palmer” semblait être le sujet principal, nous a expliqué Joel Bock par e-mail. Il y avait des liens tissés avec d'autres œuvres et à des phénomènes dans la vraie vie (un psychiatre commentait la façon dont était décrit le trauma). Il y avait des efforts coordonnés pour sauver la série quand elle était menacée (l'organisation de passionnés COOP, qui a permis le retour de Twin Peaks, a utilisé Usenet pour mobiliser les fans). Il y avait aussi des hoaxes: quand la série prenait une pause pendant une semaine, des gens ont commencé à inventer des détails à propos d'un épisode “manquant” et en ont convaincu d'autres que c'était vrai. Une personne a même correctement deviné l'image finale de la série plusieurs mois avant.»

En se plongeant dans ce forum, on oublie presque que l'on est au début des années 1990: les fans, obsédés par la série, parlent de spoilers, discutent de théories et lancent les premiers shipping numériques lorsqu'ils imaginent Cooper sortir d'un rêve et nouer une relation avec Laura Palmer. En février 1992, une certaine Ann Hodgins allait même jusqu'à proposer une théorie complotiste, où le gouvernement américain aurait soi-disant demandé l'annulation de la série jusqu'à la fin de la guerre du Golfe. 

En France, le phénomène se reproduit... un an plus tard 

De l'autre côté de l'Atlantique, Twin Peaks arrive un peu plus tard, dès le 15 avril 1991, sous le nom Mystères à Twin Peaks. Nicolas, 46 ans, enseignant en art, se souvient très bien de sa découverte de la série:

«Je l'ai vue lors de sa première diffusion sur, à l'époque, une nouvelle chaîne: la Cinq. Je me souviens d'ailleurs que tout le monde ne recevait pas cette chaîne, époque hertzienne! A cette époque, j'étais étudiant en première année d'arts plastiques, et j'ai vu le premier épisode en famille!» 

Aurélien Allin, co-créateur et rédacteur en chef adjoint de Cinemateaser, était encore au collège à l'époque. «J'avais une douzaine d'années, c'était une des rares choses, bizarrement, que mes parents me laissaient regarder à l'époque. Ils me l'enregistraient et je la regardais le lendemain après l'école.» Très vite, il est marqué par l'ambiance de cette petite ville du nord-ouest de l'État de Washington, par son ambiance «assez mystérieuse, assez poisseuse», tout en reconnaissant qu'il y avait pour les gens de son âge une «sorte d'éveil érotique, avec des actrices comme Sherilyn Fenn», qui interprète Audrey Horne. «J'avais l'impression de regarder quelque chose d'interdit.» Et si, contrairement aux États-Unis, la diffusion du premier épisode a été un fiasco en terme d'audience, la presse, là aussi, se laisse facilement séduire par cet étrange objet lynchien.

Dans les Cahiers du Cinéma, à l'été 1991, Vincent Ostria estime que «la singularité de Twin Peaks réside dans son hypnotique écheveau d'absurdités. Une folie drôle et grinçante parcourt les épisodes et lave l'esprit du téléspectateur accablé par la lourdeur des fictions pseudo-réalistes.» Le Monde, qui n'avait pas prêté trop attention à la série avant sa diffusion en France, tient un discours similaire: «Dans l'océan de conformisme qu'est devenue ces dernières années la télévision, il brille de l'éclat surprenant de la singularité», écrit le journal en juillet 1991 avant de lancer une prophétie: «C'est dire qu'il a toutes les chances de devenir une série culte.» 

Descente aux enfers

Dans certains salons, certains bureaux, et parfois même des cours de récré, d'intenses discussions se mettent en place. Nicolas se souvient: «Il n'y avait pas de stream, de Facebook ou Twitter pour commenter en temps réel, donc nous avions une semaine pour questionner nos théories en mode “analogique”: autour d'un bon café!» 

«Je me souviens avoir eu des discussions avec mes parents, sur nos théories à propos du tueur, ajoute Aurélien Allin. À l'école aussi, on était quelques-uns à regarder la série et on discutait beaucoup avec nos grands frères et nos grandes sœurs qui étaient au lycée.»  

Le climat de folie autour Twin Peaks a d'ailleurs certainemment été possible grâce au court délai qui séparait la diffusion des deux saisons (quatre mois aux États-Unis et seulement sept jours en France) et un cliffhanger laissant l'agent Dale Cooper à terre après s'être fait tirer dessus dans sa chambre d'hôtel. Ce n'est qu'avec la découverte (tardive) du nom du tueur, à la fin du premier tiers de la saison 2, et un Lynch presque absent, que l'audience baisse considérablement.

Une partie du public a considéré que, une fois l'identité du tueur de Laura Palmer révélée, la ville de Twin Peaks perdait de son intérêt. David Lynch lui-même a récemment avoué au New York Times avoir arrêté de regarder car «c'était trop mauvais». Au moment où la série est annulée, en février 1991, les notes plaçaient la série à la 85e place sur 89. D'autres, au contraire, se sont pris de passion pour ses mystères et sont hantés, aujourd'hui encore. Ils ont organisé des festivals, écrit des livres, alimenté des blogs, réalisé du fanart, transmis leur passion à leurs enfants...

Si bien que, près de vingt-sept ans après leur premier voyage, les fans de la première heure n'ont qu'une hâte: retourner enfin à Twin Peaks et répondre aux questions qui les taraudent depuis tant d'années. 

Seules différences entre les années 1990 et 2017: internet a facilité la création des «fandoms», et la série sera désormais diffusée en France (sur Canal+) quelques jours à peine après les États-Unis (sur Showtime). Reste à savoir si les fans et la presse, qui ont tant fait pour écrire la légende de Twin Peaks, seront toujours au rendez-vous ce 21 mai. Et surtout s'ils sont prêts, cette fois, à se laisser embarquer 18 épisodes durant.

«Je suis très impatient de voir à quoi ressemblera Twin Peaks dans l'univers des réseaux sociaux. [...] Elle avait l'être d'être virale d'une certaine façon à l'époque», a expliqué au New York Times Gary Levine, patron de la programmation à Showtime et qui avait permis à la série d'exister quand il travaillait à ABC. 

«Si rien ne se passe, ce n'est pas grave, a récemment déclaré de son côté David Lynch dans les colonnes de Variety. Tout ce voyage a été agréable.» Gageons qu'au moins, le café y sera toujours aussi bon.

Vincent Manilève
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Journaliste