France

L'ampleur de la menace terroriste qui pèse sur la campagne présidentielle

Antoine Hasday, mis à jour le 21.04.2017 à 18 h 48

L’EI souhaite généralement frapper une de ses cibles privilégiées à un moment symbolique.

Bernard Cazeneuve avec le ministre de l'Intérieur Matthias Fekl et le ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas, le 21 avril 2017 | THOMAS SAMSON / AFP

Bernard Cazeneuve avec le ministre de l'Intérieur Matthias Fekl et le ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas, le 21 avril 2017 | THOMAS SAMSON / AFP

Jeudi 20 avril à 20h50, au 102, avenue des Champs-Élysées à Paris, un homme a tiré à l’arme automatique sur des policiers. L’un d’entre eux a été tué. Deux autres ont été blessés, ainsi qu’une passante. L’assaillant a été abattu par les forces de l’ordre. Un mot manuscrit mentionnant «Daech» a été retrouvé dans sa voiture et l’attaque a été revendiquée le jour même par Amaq, «agence de presse» de l’EI, mais le nom mentionné interroge les enquêteurs. Jeudi soir, des perquisitions étaient en cours pour retrouver d’éventuels suspects. Selon l’AFP, trois membres de l’entourage de l’assaillant ont déjà été placés en garde à vue.

L’assaillant était un Français né en 1977, Karim Cheurfi, déjà condamné pour double tentative d’assassinat. En 2002, il avait blessé un policier en s'emparant de son arme pendant une garde à vue. Il était également connu pour des faits de vols avec violence, mais ne faisait pas l’objet d’une fiche «S». L’homme était surveillé par la DGSI «pour sa violence et sa haine de la police», mais pas en raison de son extrémisme religieux. Il a toutefois été en contact avec des prisonniers radicalisés durant sa détention, selon LCI. Une journaliste de France 2 affirme qu’il faisait l’objet d’une enquête antiterroriste car «des informateurs avaient indiqué que cet homme était à la recherche d'armes pour tuer des policiers». En février dernier, il avait été arrêté, puis libéré faute de preuves.

Une cible privilégiée et une période cruciale

La France est une cible privilégiée des djihadistes, en raison de son passé colonial, de sa laïcité (notamment la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école publique et l’interdiction du voile intégral), sans oublier la diffusion des caricatures du prophète par Charlie Hebdo. Par ailleurs, depuis septembre 2014 et le début des frappes françaises contre l’EI en Irak, l’organisation djihadiste à appelé ses sympathisants à frapper des ressortissants français par tous les moyens disponibles. Son engagement militaire contre les djihadistes (majoritairement liés à Al-Qaïda) au Sahel l’expose également à des représailles.

L'élection présidentielle est une période importante pour la France, ce que l'EI n'ignore pas. Selon François Heisbourg, président de l’International Institute for Strategic Studies (IISS), cité par Franceinfo, «l’EI et les djihadistes aiment les cibles symboliques. On l'a vu à Nice, pour le 14-Juillet. Ils aiment provoquer des morts et des dégâts, à condition qu'il y ait une charge symbolique». Frapper la France pendant la campagne présidentielle, dans des lieux emblématiques, est donc particulièrement «intéressant» pour l’organisation djihadiste, comme l’a montré le projet d’attentat déjoué à Marseille ce mardi 18 avril.

Une menace aux multiples points d'entrée

Une étude de l'IFRI rappelle que la France fait face à une menace terroriste multiforme. D'abord, à cause des «revenants»: environ 700 adultes Français et 400 enfants se trouvent actuellement en Irak et en Syrie; 250 d'entre eux sont déjà rentrés, et le mouvement devrait se poursuivre avec les reculs militaires du «califat». Deuxièmement, les djihadistes incarcérés qui s'apprêtent à sortir de prison. Un chiffre donne le vertige: 80% d'entre eux seront libérés durant les cinq prochaines années. Troisièmement, des sympathisants de l'EI qui peuvent commettre un attentat avec peu de moyens, sous l'influence de la propagande (attentat «inspiré») ou via des instructions transmises à distance (attentat «téléguidé»). En France, environ 13.000 personnes font l'objet d'une fiche «S» pour soupçon de radicalisation religieuse.

Enfin, les attentats plus complexes, planifiés à l'avance par l'EI avec des combattants entraînés et passés par la zone syro-irakienne, sont toujours d'actualité. Le projet d'attaque déjoué ce mardi semblait s'inscrire dans cette catégorie. Selon le gouvernement français, environ 2.000 personnes sont  impliquées dans des phénomènes de radicalisation religieuse violente ou dans des filières de recrutements djihadistes sur le territoire. Environ 355 ont été mises en examen.

Comment la France protège son élection

Face à cette menace terroriste accrue, la sécurité des candidats à l’élection présidentielle, chapeautée par l’UCLAT, a été renforcée. François Fillon est protégé par 12 policiers du Service de la Protection des Personnalités (SDLP). Des tireurs d’élites ont été mobilisés lors de certains de ses meetings et la police a demandé au candidat de porter un gilet pare-balles. Dans les réunions publiques des candidats, les vigiles peuvent vérifier l’identité des militants, interdire les sacs et même les cigarettes électroniques, dans le cas d’un meeting d’Emmanuel Macron, qui mobilise également des démineurs.

Concernant la sécurisation des bureaux de vote, le ministre de l’Intérieur Matthias Fekl a annoncé la mobilisation de 50.000 policiers et gendarmes, avec l’aide des militaires de l'opération Sentinelle. Une circulaire a été adressée à l'ensemble des préfectures «tant sur les mesures de prévention à prendre que sur les éventuelles interventions en cas de difficultés», selon le JDD. A Paris, 208 agents de sécurité et une dizaine d'équipes mobiles de la DPSP, «circuleront d'un bureau à l'autre tout au long de la journée», selon Franceinfo. Dans les petites villes, les maires assureront la sécurité avec moins de moyens, mobilisant leur police municipale et appelant à la vigilance.

Bernard Cazeneuve a annoncé au mois de mars un programme de prise en charge des enfants de retour d’Irak et de Syrie. Par ailleurs, la France cherche –discrètement– à faire juger et condamner les djihadistes français arrêtés en Irak dans ce pays, afin d’éviter leur retour. Le gouvernement a également prolongé des dispositifs à l’efficacité discutable, tels que l’état d’urgence, l’opération Sentinelle et l’application SAIP (Système d’Aide et d’Information des Populations) qui a connu de multiples dysfonctionnements.

Par ailleurs, beaucoup reste à faire, comme l’a rappelé Jean-Charles Brisard, spécialiste du terrorisme, dans une lettre ouverte aux candidats: réformer le renseignement intérieur et renforcer le renseignement territorial, former les agents publics à la problématique djihadiste, mettre en place une véritable action européenne antiterroriste, mieux lutter contre la propagande djihadiste et le financement du terrorisme, et «mieux garantir le respect de la dignité des victimes et de leurs familles.»

Des attaques qui s’inscrivent dans une stratégie globale

Ces attaques sont conformes à la stratégie terroriste globale de l’EI, détaillée par l’anthropologue et spécialiste du terrorisme Scott Atran, avec des objectifs précis.

«Disperser les ressources des infidèles et les épuiser dans la mesure du possible, et ainsi ébranler la foi des gens dans la capacité de leurs gouvernements à assurer la sécurité (...); motiver les masses [musulmanes] à fuir vers les régions gérées par l’EI, en éliminant la “zone grise”  [de coexistence] entre le vrai croyant et l’infidèle (...); utiliser les “attaques terroristes” pour aider les musulmans à prendre conscience que les non-musulmans haïssent l'islam.»

L'an passé, certains djihadistes avaient déjà appelé de leur vœu un succès de Trump aux États-Unis. «Nous nous félicitons de la victoire de Trump! Regardons-le tranquillement détruire l'Amérique. Dabiq arrive», avait écrit un sympathisant de Daech sur Twitter à l'automne dernier. «Quand Trump tient des propos haineux sur les musulmans, cela prouve que les djihadistes ont raison de se battre contre l'Occident, car l'Occident est contre l'islam», résumait un ex-transfuge de l'EI. Une victoire du Front National, également désigné comme cible par l'organisation, arriverait donc à point nommé pour les djihadistes qui souhaitent déclencher «une guerre civile» sur notre territoire.

Antoine Hasday
Antoine Hasday (27 articles)
Journaliste