France

«Il me coupe la parole –“il se passe un truc”. Même plus il me dit “fusillade”»

Titiou Lecoq, mis à jour le 21.04.2017 à 11 h 11

Dans quelques mois, à ce rythme, il me dira «truc» et je comprendrai. J'espère qu'on arrivera jamais à «tr».

Un impact de balle sur les Champs-Élysées après l'attentat du 20 avril I PHILIPPE LOPEZ / AFP

Un impact de balle sur les Champs-Élysées après l'attentat du 20 avril I PHILIPPE LOPEZ / AFP

Bon ben, on y est presque. Deux jours avant le vote, il est trop tard pour continuer à critiquer les candidats (rapport au fait qu’il va bien falloir en choisir un) (ou pas). Hier soir, sur Twitter, c'était le festival des militants ravagés du bulbe qui expliquaient chacun que leur favori avait la solution face au terrorisme: fermer les frontières, arrêter les guerres dans le monde.

Hier soir, je me suis dit que j'en avais un peu marre de la répétition de cette scène. Je suis avachie sur le canapé, en train de me plaindre d'un truc absolument pas important mais totalement essentiel dans ma tête à ce moment-là. Le monsieur avec qui je vis m'écoute attentivement mais la tête baissée sur son téléphone (il vit dans cette position, y'a rien à faire) et il me coupe la parole –«il se passe un truc»
Même plus il me dit «fusillade»
Dans quelques mois, à ce rythme, il n'aura même plus besoin de faire une phrase complète. Il me dira «truc» et je comprendrai. 
J'espère qu'on arrivera jamais à «tr»

Et donc j'ai compris. J'ai soupiré, tendu la main pour attraper mon ordi, pris la télécommande de l'autre. Hop. BFM. Ils parlent de Jean Lassalle. Twitter, «Champs-Élysées». Et la suite, on la connaît tous. Se retenir de tweeter n'importe quoi. Regarder les «infos» contradictoires défiler. Se dire que si on les compilait toutes, ça ressemblerait à un mauvais Tarantino. (Un terroriste tire sur un camion de flics, pendant que deux gangsters font un braquage qui dégénère en règlement de compte à 10 mètres de là.) Attendre les infos officielles. Écouter une meuf de BFM au téléphone qui ne sait pas comment faire comprendre à la présentatrice qu'elle n'a rien à dire, qu'elle ne sait rien. (Ce moment où la présentatrice, un peu agacée, lui a suggéré «mais vous ne pouvez pas aller voir des commerçants? Des passants? Les interroger?» alors que l'autre était sur place, coincée par les cordons de flics et lui a rétorqué «et bien non, les commerçants ont fermé et les gens s'enfuient».)

Qui suit le psy de Molins?

Zapper sur France 2. Voir Nicolas Dupont-Aignan prendre un air mélancolique et doux en tournant une petite statuette qu'il avait apportée. Rigoler un peu. Se demander ce que fait Jean-François Copé. (Quand un politique me fait rire, je pense toujours à Copé.) Ne pas vouloir trop penser à la famille des policiers. Penser plutôt au policier. Renoncer à compter combien de flics sont morts dans des attentats depuis deux ans. Mais voir le visage de Ahmed Merabet, Clarissa Jean-Philippe. Se rappeler le couple de policiers aussi. Ne pas penser à leur gamin. Se demander si François Molins a un psy. Et dans ce cas, est-ce qu'un psy suit le psy de Molins? 

Ouvrir le site sur lequel je fais la newsletter et me voilà. On est jeudi soir, je n'ai aucune information supplémentaire. Mais dimanche, on vote toujours. Alors je vais me contenter de quelques réflexions dans le désordre. 

- Dans cette élection, même le vote utile n’est plus clair. Avant, quand quelqu’un disait «je vais voter utile» avec l’air résigné d’un labrador sur le bord de l’autoroute, on savait ce que ça voulait dire. Mais maintenant, ce n’est plus du tout suffisant comme indice. Les soutiens de Mélenchon disent aux soutiens de Hamon que voter utile, c’est voter Jean-Luc. Puis les soutiens de Macron disent aux soutiens de Mélenchon que voter utile, c’est voter Emmanuel. La chaîne alimentaire du vote utile. Le vote totalement utilitariste. Le vote un peu utile mais pas complètement mais bref en fait on n’en sait rien. Et pareil pour certains à droite j'imagine. «Vote utile, vote Fillon, déconne pas»«Bah non, vote utile, vote Macron»

L'amour est mort

- Il y aura eu au moins un truc bien dans cette non-campagne : on aura à peu près foutu la paix aux musulmans. Il y a quelques mois, j’étais convaincue qu’on allait bouffer du débat raciste pendant deux mois. Un truc vraiment sale et obsessionnel. Jusqu'à présent, ça nous a été presque épargné. Presque hein, faut pas non plus déconner. Mais je ne parierai rien sur ce vendredi par contre. 

- N'essayez pas de vous réconforter en pensant «allez, plus que deux jours». Pas du tout. D’abord, la soirée même risque d’être longue. Et si les scores étaient trop rapprochés pour un résultat ferme à 20 heures? Too close to call. Ensuite, les deux semaines d’entre-deux tours vont être interminables. (Et le nombre d’engueulades possibles infini.) Le 7 mai, on aura un/e président/e. Annonce du ou la Premier/ère ministre. Après, le 14 mai, on a la passation de pouvoir et la cérémonie d'investiture. On ressort les calculatrices. En fonction des résultats de la présidentielle et des sondages pour les législatives, le/la chef d'état doit-il former un gouvernement d'ouverture? Nouveau gouvernement.

Vers le 20 mai, début de la campagne pour les élections législatives. On vote le 11 et le 18 juin. Là, on entre dans le flou. Le/la chef de l’État n’aura peut-être pas de majorité. Tractations intenses. Au pire, nomination d’un nouveau gouvernement. Ils ont à peu près tous promis qu’ils allaient révolutionner nos vies avant le 15 août prochain donc série d’ordonnances à prévoir en juillet. Septembre, mauvaise nouvelle. (Ok, je ne sais pas laquelle, mais je le sens comme ça. Guerre, crise, hausse des taux d'intérêt que sais-je.) 24 septembre élections sénatoriales (on ne vote pas directement). 

De toute façon, que penser d’une élection pour laquelle Natacha Polony dit qu’elle hésite entre Nicolas Dupont-Aignan et Jean-Luc Mélenchon?  

Et puis Jean-Luc Duez (lisez son portrait dans Libé il est super, le mec était fou en fait), cet homme qui écrivait Amour sur les trottoirs de Paris et de la banlieue proche, un message dont j'étais instinctivement persuadée qu'il m'était adressé, cet homme est mort, alors c'est vraiment une semaine de merde.  

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