Culture

Le soir où Mario Vargas Llosa fit un œil au beurre noir à Gabriel Garcia Marquez

Elise Costa, mis à jour le 20.04.2017 à 20 h 16

Comment deux Prix Nobel de la littérature en sont arrivés à ne plus avoir assez de mots pour se haïr.

Gabriel Garcia Marquez, le 7 décembre 1982 à l'aéroport de Stockholm pour recevoir le Nobel AFP / UPI PHOTO JAN COLLSIOO

Gabriel Garcia Marquez, le 7 décembre 1982 à l'aéroport de Stockholm pour recevoir le Nobel AFP / UPI PHOTO JAN COLLSIOO

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Si vous suivez la série des mystères d’écrivains depuis le début –merci!–, vous avez pu lire entre les lignes que les rivalités sont légion dans le monde littéraire. Charles Dickens vs. Hans Christian Andersen. Bret Easton Ellis vs. David Foster Wallace. Stephen King vs. James Patterson. L’objet de la discorde, toutefois, ne porte pas toujours sur le talent surestimé de l’un ou sur l’écriture de l’autre. Le conflit peut être personnel et raconter, alors, une simple histoire humaine.

L’affaire se déroule le 14 février 1976. Dans le palais des Beaux-Arts situé dans le centre historique de Mexico City, la foule se presse pour assister à la projection de L’Odyssée des Andes, le film d’Alvaro Covacevich contant un terrible fait divers survenu quatre ans plus tôt. Le scénario est signé Mario Vargas Llosa, écrivain péruvien dont la parution du roman La Ville et les chiens en 1963 lui confère une aura internationale.

«Mario!»

Gael Garcia Marquez, autre figure de la littérature américano-latine, s’avance, les bras ouverts, pour enlacer son vieil ami. Voilà des années qu’ils ne se sont pas croisés. La petite troupe amassée autour de Mario Vargas Llosa voit son visage changer d’expression. L’auteur arrache la bouche en cœur de son confrère colombien à coups de poings. Garcia Marquez est jeté à terre.

«Comment tu peux oser venir ici et me saluer après ce que tu as fait à Patricia à Barcelone!»

Tous l’entendent prononcer ces mots. Patricia Llosa est la femme de Mario depuis une douzaine d’années. Pourtant, personne ne relève vraiment ce que l’écrivain vient de dire. Après les avoir séparés, les questions fusent. Sont-ils en froid pour des raisons politiques? Car tout le monde sait que Vargas Llosa a décidé de ne plus soutenir Fidel Castro pendant que Garcia Marquez s’en rapproche de plus en plus. Pourquoi deux hommes de cette stature en viendraient à perdre leur sang-froid, si ce n’est pour des motifs immenses? Il ne peut y avoir d’autres fondements que des prétextes géo-politiques. Pour les calmer, Vargas Llosa acquiesce. Personne ne relève ce que lance l’épouse de Garcia Marquez dans son coin: «Mario est un mari idiot et jaloux.»

Les deux écrivains ne s’adresseront plus la parole, nourrissant par là l’intérêt du public.

En 2007, trente-et-un ans plus tard, une photo prise deux jours après l’attaque ressort dans un journal mexicain, La Jordana. Le cliché, jamais publié jusqu’alors, montre Gael Garcia Marquez souriant avec un bel œil au beurre noir. Le photographe, Rodrigo Moya, a accepté de la céder au journal pour célébrer les 80 ans de l’écrivain. Il accompagne la photo en noir et blanc d’un texte: «J’ai décidé qu’assez d’eau avait coulé sous les ponts.»

«Ca n’a pas été facile de prendre une photo où il soit bien dessus. J’ai d’autres clichés où on dirait qu’il a été vraiment roué de coups, comme passé à tabac par la police mexicaine.»

Moya rappelle cette soirée de la saint-Valentin 1976 à Mexico City, et les raisons qui ont poussé Mario Vargas Llosa à frapper son ex-ami.

L'origine de la brouille

À la fin des années 50, les deux écrivains vivaient avec leurs épouses respectives à Paris. Mais le couple Vargas Llosa battait de l’aile. Mario aurait même quitté un temps Patricia pour batifoler avec une amie suédoise. Patricia se serait alors confiée au couple Garcia Marquez. Gael lui aurait conseillé de divorcer. La rumeur, que Moya ne confirme pas, veut qu’il l’ait un peu trop consolée. Mario et Patricia se sont rabibochés (ils divorceront finalement en 2015) mais l’écrivain péruvien ne pardonnera jamais à l’auteur colombien de l’avoir jeté sous le bus.

En 2010, ils sont tous deux invités à un festival colombien. Se recroiseront-ils? Vont-ils enfin se parler? L’espoir est vain. Ils s’éviteront cordialement durant tout le séjour.

À la mort de l’auteur de Cent ans de solitude en 2014, Mario Vargas Llosa est le premier à parler. «Un grand auteur nous a quittés. Ses œuvres lui survivent et continueront à conquérir des lecteurs à travers le monde. Toutes mes condoléances à sa famille.»

On lui reparle alors de sa fameuse dispute avec Gael Garcia Marquez. Il répond en riant:

«Garcia Marquez et moi avons fait un pacte, celui de ne pas alimenter les rumeurs sur nos relations, ainsi, il est mort en tenant parole et je mourrai en tenant parole. (…) Nous avons des biographes, des historiens, qu'ils découvrent la vérité, mais elle ne sortira pas de nos bouches.»

Un pacte qui montre que leurs retrouvailles avaient peut-être eu lieu en privé. Après tout, Vargas Llosa n’était-il pas lui-même, dans sa prime jeunesse à Paris, fasciné par la dispute liant Sartre et Camus?

Elise Costa
Elise Costa (96 articles)
Journaliste