France

Y a-t-il véritablement un vote FN des enseignants?

Laurent Frajerman, mis à jour le 20.04.2017 à 10 h 34

Incontestablement, les intentions de vote FN progressent chez les enseignants. Cependant, la vague est bien plus forte dans l’ensemble de la population.

Najat Vallaud-Belkacem s'adresse à des professeurs, le 31 août 2015 à Dijon | JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

Najat Vallaud-Belkacem s'adresse à des professeurs, le 31 août 2015 à Dijon | JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

Une partie des enseignants est sensible aux sirènes du Front national. Le nombre de ses électeurs augmente dans cette profession, les syndicalistes signalent la banalisation de propos tendancieux contre les étrangers dans certaines salles des maîtres ou des professeurs, en lien avec les difficultés du métier. Le sujet d’une possible «lepénisation» des enseignants passionne, et l’on comprend que les médias s’en soient emparés.

Outre l’effet d’attraction/répulsion provoqué de façon générale par le FN, l’opinion est également très intéressée par le positionnement des enseignants de l'Education nationale. Leur travail auprès des jeunes joue en effet un rôle décisif pour l’avenir du pays, et on leur attribue volontiers un devoir d’exemplarité. Jusqu’où faut-il accorder de l’importance à la question du vote Front national parmi eux?

Si le monde enseignant fait preuve d’originalité en matière politique, ce serait plutôt par une plus grande résistance à la pénétration des idées frontistes, comparé à d’autres catégories professionnelles. C’est le constat que l’on peut tirer des dernières enquêtes du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) sur les intentions de vote pour Marine Le Pen (graphique 1).

Graphique 1 : les intentions de vote pour Marine Le Pen en mars 2017. Vagues 11 et 11bis de l’Enquête électorale française, Cevipof, février et mars 2017

Or une recherche Google actualités avec les mots-clés «enseignants Marine Le Pen»générait 106.000 résultats le 13 avril, contre seulement 57.500 avec «enseignants Emmanuel Macron», par exemple. Ce dernier recueille pourtant quatre fois plus d’intentions de vote dans la profession que la première. Un décalage révélateur.

Une fascination exagérée

Le chercheur en sciences politique Alexandre Dézé évoque une «lecture hyperbolique de la réalité frontiste» par les médias. Il déplore que l’analyse journalistique se réduise souvent «à un exercice d’anticipation consistant à prophétiser une évolution toujours plus spectaculaire du Front national». Ainsi, en septembre 2016, RMC annonce un quadruplement du vote FN chez les enseignants. Le point de comparaison choisi est celui du sondage Cevipof donnant le chiffre le plus faible, en 2007. Notons, au passage, que le sondage de 2016 est doté d’une marge d’erreur confortable de 2,7 %. En choisissant d’autres bornes, la progression se révèle beaucoup moins impressionnante. De 5 % en 2002 à 7,5 % en 2017, les intentions de vote FN augmentent… de seulement 50 % en 15 ans.

À l’inverse, quand le Cevipof a donné Marine Le Pen en recul chez les enseignants, les intentions de vote passant de 9 à 7,5 % entre janvier et février 2017, le deuxième chiffre a été cité, mais la baisse n’a pas été relevée. La nouvelle ne cadrait pas, sans doute, avec la grille de lecture dominante.

Lorsque le FN tient sa convention sur l’éducation en septembre 2016 à Paris, il n’y a «qu’une centaine» de participants dans la salle, dont beaucoup d’étudiants. Aucun autre parti n’obtient une telle couverture médiatique quand il lance la simple branche départementale de son mouvement enseignant, par exemple dans le Nord en 2015. Nul besoin de présenter un large auditoire ; une conférence de presse avec les responsables locaux du FN, et un ou deux enseignants, généralement des élus du parti, suffisent.

Peu d’enseignants de terrain cités dans les médias

Faute de trouver des enseignants de terrain prêts à témoigner –même sous couvert d’anonymat, les journalistes donnent le plus souvent la parole au petit nombre de cadres du parti exerçant cette profession, qui ont ainsi accédé rapidement à la notoriété. À commencer par le responsable du collectif enseignants du FN, Racine, Alain Avello. Il est également secrétaire départemental du FN de Loire-Atlantique et conseiller régional. Ou encore Aymeric Durox, secrétaire départemental du FN de Seine-et-Marne et probable candidat aux élections législatives.

De nombreux reportages présentent l’engagement d’enseignants aux côtés du FN comme un évènement en soi. Historiquement, pourtant, l’extrême droite a toujours compté un petit nombre de professeurs dans ses rangs. Le FN avait d’ailleurs lancé dans les années 1990 une structure équivalente au collectif Racine, le Mouvement pour une éducation nationale.

Un milieu finalement peu réceptif à son discours

Incontestablement, les intentions de vote FN progressent chez les enseignants. Cependant, la vague est bien plus forte dans l’ensemble de la population. Ainsi, depuis 2002, la proportion du vote FN est entre 2,5 et 4 fois plus élevée dans la société française, comparée aux intentions de vote FN chez les seuls enseignants. Dans le cas d’une véritable percée de l’extrême-droite dans cette profession, on aurait vu cet écart diminuer. Or la comparaison des courbes montre un parallélisme des formes (graphique 2).

Graphique 2 : les intentions de vote Front national chez les enseignants et le vote FN des Français, selon les enquêtes Cevipof et le ministère de l’Intérieur.

Si les enquêtes récentes se confirment dans les urnes, les enseignants ne représenteront que 0,6 % de l’électorat du Front national au premier tour de l’élection présidentielle. En effet, en tablant sur 7,5 % de votants FN chez les 850.000 enseignants et une abstention de 20 %, ils donneraient 50.000 voix au FN sur un total de 7.800.000 voix attendues pour ce parti (pour un score de 25 %, avec une abstention lors du scrutin de 30%). Signe que l’enjeu est avant tout symbolique.

Une autre source permet de relativiser l’influence des idées du Front national dans le milieu enseignant. Le sociologue Luc Rouban, directeur de recherche au Cevipof, a élaboré un indice de «libéralisme culturel», à partir de questions portant sur la peine de mort, le nombre d’immigrés et le sentiment que l’immigration soit, ou non, une source d’enrichissement culturel (note 14, mars 2016). Cet indice montre que, parmi d’autres catégories socioprofessionnelles, les enseignants sont les plus hostiles aux idées véhiculées par l’extrême droite (graphique 3).

Graphique 3 : indice de libéralisme culturel dans différentes catégories socioprofessionnelles, selon le Cevipof, mars 2016.

D’où viennent les nouveaux sympathisants du FN chez les enseignants?

Luc Rouban a montré sur The Conversation que le vote frontiste enseignant aux élections régionales de 2015 est «clairement alimenté par les voix qui se portaient sur les candidats Les Républicains ou Union des démocrates et indépendants (UDI)» lors de la présidentielle de 2012.

La plupart des reportages omettent de rappeler cette origine du transfert de voix, insistant plutôt sur le passé chevènementiste des leaders du collectif Racine, guère représentatifs. Ce décalage montre à quel point la représentation de la vie politique française est imprégnée de mythes. De même que tous les ouvriers ne votaient pas communiste dans les années 1950-1970, les enseignants ne sont pas tous de gauche –une minorité de droite a toujours existé. La nouveauté est qu’une partie de ce camp se radicalise.

Un storytelling à succès

Pour expliquer l’intérêt des médias et des chercheurs pour ce phénomène, il faut revenir sur le débat sur la normalisation du FN. Alexandre Dézé note que la «dédiabolisation est ainsi devenue le principal angle de traitement du parti, l’étalon de mesure de son évolution en même temps qu’un support propice à sa scénarisation». Dans l’imaginaire collectif, les enseignants restent les «hussards de la République», ses plus ardents défenseurs. Si même eux se mettent à voter FN, alors l’idée qu’il ne s’agit plus d’un parti défendant des idées racistes gagne en crédibilité. Le FN d’aujourd’hui, qui se positionne contre la privatisation des services publics, se différencie de celui des années 1980, très favorable à l’école privée. Il a abandonné le discours anti-étatiste de Jean-Marie Le Pen ; cela en fait-il, pour autant, un parti nouveau?

Le doute est permis, à lire les commentaires publics du compte Facebook d’Alain Avello, membre du conseil stratégique de la campagne de Marine Le Pen, cités par le site Buzzfeed. Les féministes des Femen seraient des «putes dégénérées» dont il aimerait «défoncer le crâne à coup de pompes», écrit-il en 2013. À un ami qui évoquait Christiane Taubira, Alain Avello suggérait: «Tu devrais essayer la zoophilie, c’est nice!» –une ancienne candidate du FN a été condamnée l’an dernier pour avoir comparé l’ex-ministre à un singe. Le chef du collectif Racine a assuré avoir été victime d’un piratage de son compte.

Paradoxalement, c’est aussi le doute sur la véracité de l’assimilation des valeurs républicaines par le FN qui renforce l’intérêt pour ses représentants. La figure du professeur d’extrême droite trouble. Comment enseigner à des élèves de toutes origines si l’on est raciste? Peut-on assumer l’éducation de la jeunesse, développer son esprit civique et humaniste, quand on adhère soi-même à une idéologie de haine et d’exclusion de l’autre ? Ce cas de conscience est illustré par ce dessin d’Aurel pour Le Monde, reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Illustration d’un article consacré au collectif Racine, Le Monde, 11 octobre 2013. Aurel pour Le Monde.

L’existence transgressive d’enseignants votant Marine Le Pen interpelle tous les médias. Nul besoin que ces sympathisants de l’extrême droite soient nombreux pour que certains y voient un raz-de-marée. Au risque d’instaurer une prophétie autoréalisatrice, l’annonce répétée d’un vote fort des enseignants pour le FN encourageant les hésitants à franchir le Rubicon.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

 

Laurent Frajerman
Laurent Frajerman (1 article)
Chercheur spécialiste de l'engagement enseignant, Centre d’histoire sociale du XXème siècle, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne