Culture

«Les Initiés» à l'écoute du séisme des désirs réprimés

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 19.04.2017 à 14 h 24

Dans une communauté sud-africaine, un rite initiatique traditionnel devient l'occasion d'une plongée dans les courants sous-terrains qui irriguent les relations humaines, et que les règles collectives dénient, engendrant violence et souffrance.

© Pyramide Distribution

© Pyramide Distribution

Dans la pénombre, de jeunes hommes noirs. Ils souffrent. Ils rient. Ils se provoquent. Ils sont nus, à l’exception d’un grand pagne blanc rayé de rouge profond. Leurs corps et leurs visages sont peints en blanc.

Ce sont des adolescents xhosa, en train de participer au rituel qui fera d’eux des hommes adultes, selon les usages de leur communauté. Là, dans les montagnes, le rituel est rude, il dure plusieurs jours.

 

Les Xhosas ne sont pas une tribu perdue où survivraient des pratiques d’un autre âge. C’est l’un des principaux groupes ethniques d’Afrique du Sud, qui a donné à son pays Nelson Mandela, Desmond Tutu, Myriam Makeba. Mandela a raconté l’Ukwaluka, l’initiation xhosa, dans ses mémoires.

Un garçon venu de la ville

Parmi le groupe de jeunes gens du film, si les autres sont des paysans et des bergers, l’un, Kwanda, est arrivé de la ville en voiture, amené par son père aux allures d’homme d’affaires cossu, mais pas moins imbu de tradition et de culte de la virilité.

À Kwanda comme aux autres, les anciens ont rappelé les règles, avant qu’un groupe d’hommes ne les prenne en charge, pour les accompagner au long d’une suite d’épreuves, dont la première est la circoncision. Les instructeurs sont, eux, vêtus de jeans et de t-shirts.

Et tout de suite il y a eu la sensation de ce qui est là: les corps, les contacts, les regards, la nature, la peur et l’excitation, la chaleur et le froid. Un monde sensoriel et pulsionnel, d’une intense présence.

Entre ces garçons, entre eux et leurs initiateurs, bien des échanges sont susceptibles d’arriver, et arrivent. Défi, complicité, domination, désir. Autour du garçon venu d’ailleurs, de la ville, se crée un champ de forces plus actif, plus violent. C’est aussi ce qu’enregistre la caméra, mobile, souvent comme emportée par les élans de ceux qu’elle filme.

Dans ce monde qui survalorise la masculinité tout en astreignant de jeunes corps à l’entre-soi s'accumulent des énergies qui peuvent échapper au contrôle du groupe, et de ses règles qui dénient et répriment brutalement le désir homosexuel, alors même qu’il sature inévitablement ces situations de confinement.

Nakhané Touré (Xolani) et Bongilé Mantsai (Vija)

D’autant que parmi les adultes initiateurs, un au moins est prêt au passage à l’acte, comme il l’a déjà fait en secret lors de précédents rituels. Cet homme, Xolani, solitaire et complexe, est comme l’épicentre vertigineux du séisme qu’accompagne le film.

Le cinéaste sud-africain John Trengove n’est pas xhosa. Il est blanc. Cela importe-t-il ? Oui. Est-ce un obstacle ? Non. Cela importe ni plus ni moins que de savoir s’il est homosexuel.

Ce qui importe est la manière dont son film fabrique un point de vue, constamment redéfini –non-assigné par une appartenance, irrévocablement instable – pour rendre sensible la multiplicité des enjeux, l’incertitude des réponses.

Pas un film gay

Les Initiés est un film d’une grande beauté, d’une grande tendresse, d’une grande brutalité. Scène après scène, dans les landes montagneuses ou dans l’obscurité de la hutte où a lieu cette retraite, ce sont les relations conflictuelles entre des rapports au monde («traditionnels» et «modernes»), entre générations, entre émotions contradictoires qui se déploient.

Ainsi le film réussit cet exploit, exploit toujours à réinventer au cinéma, d’être à la fois puissamment ancré dans une réalité ô combien spécifique, et de plain-pied avec des enjeux qui excèdent infiniment la situation particulière, ce lieu, ce moment, ce rite, ce groupe de personnes.

L’intelligence de ce premier film, jusqu’aux confins du fantastique et du thriller, pulvérise aussi le communautarisme cinématographique. Les Initiés n’est pas un film gay. C’est un film qui, dans un contexte singulier, affronte avec difficulté et attention la réalité des désirs chez tous (et toutes), leur ambivalence, leur puissance dangereuse, mortelle et vitale.

Il y a du mythologique et de la chronique, de l'ethnographie et du pamphlet, de l'amour et de l'aventure dans la composition des Initiés. Le mouvement général du film, mouvement de cinéma, emporte en un souffle commun ses composants divers, le local et l'universel, le droit de vivre sa sexualité et le sens de la loi commune, l'opacité et la nécessité des liens humains. 

Les Initiés

de John Trengove, avec Nakhané Touré, Bongilé Mantsai, Niza Jay Ncoyini, Thobani Mseleni.

Durée: 1h28.

Sortie le 19 avril

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Jean-Michel Frodon
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