France

Dans une élection aussi serrée, il n'est plus l'heure de voter selon son cœur

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 20.04.2017 à 14 h 31

Vous votez Hamon ou Dupont-Aignan? Vous jouez la présidentielle avec des mauvaises règles.

Une quinte flush au poker, via Wikimédia Commons.

Une quinte flush au poker, via Wikimédia Commons.

En 1962, quand il a obtenu des Français, contre l’avis de la plupart des notables, l’élection du président de la République au suffrage universel direct, De Gaulle jubilait: «Les soi-disant chefs des soi-disant partis auraient bien sûr préféré continuer à jouer à la belote, mais, moi, je les ai obligés à jouer au poker. Et, là, je suis le plus fort.» Un demi-siècle plus tard, on en est au même point: la présidentielle reste une partie de poker, même si on peut s’obstiner à la jouer comme une belote.

Au poker, il n’y a qu’un vainqueur par «mène». Quatre joueurs peuvent abattre un carré, si le cinquième a une quinte flush, c’est lui, et lui seul, qui ramassera tous les jetons mis en jeu. À la belote, en revanche, le gagnant d'une «mène» n'empoche pas forcément tous les points, pour peu que son adversaire ait quelques bonnes cartes.

Le 23 avril, 15 à 20% des électeurs devraient choisir de ne pas voter pour un des quatre candidats en tête des intentions de vote, entre qui les écarts sont tellement faibles que chacun d’entre eux peut encore espérer être en lice le 7 mai. Ils vont jouer la présidentielle comme on joue une mène de belote quand l’adversaire «prend» et qu’on espère, avec un jeu pauvre, gagner deux ou trois plis, faire passer un as ou un dix. Les 80 à 85% restants vont la jouer au poker, et même pour une partie d’entre eux, les plus déterminés ou ceux qui n'apprécient qu'un des quatre grands candidats, faire tapis.

Il ne s’agit pas de dire que les premiers ont tort et les seconds raison (j'évolue entre les deux catégories au fil des jours) mais d’avoir la lucidité de se rendre compte que les premiers jouent une partie essentielle pour l’avenir de notre pays avec des mauvaises cartes et des règles du jeu différentes. Sauf à éprouver un rejet total et viscéral des quatre grands candidats, vouloir exprimer un vote de pure «conviction» dans une élection aussi toxique pour notre vie politique, et qui a cette année prouvé sa dangerosité d’une manière inégalée, est aussi estimable qu’inutile. Les électeurs hamonistes qui veulent garder la «vieille maison» face à l'ascension de Jean-Luc Mélenchon, ou peser sur un possible quinquennat du candidat «En Marche», de même que ceux de Dupont-Aignan qui veulent voir Fillon président mais veulent aussi lui «passer un message», auront les mains pures le 23 avril, mais n’auront peut-être plus de mains.

Les partisans de Benoît Hamon protesteront en disant que l’obsession de la campagne pour les sondages et le vote utile a massacré leur candidat: si c’est le cas, comment expliquer que les électeurs de Mélenchon, qui était donné par ces mêmes sondages derrière Hamon il y a un peu plus d'un mois, ne se soient pas transférés petit à petit sur le vainqueur de la primaire, si celui-ci était le mieux placé pour se qualifier pour le second tour et l’emporter le 7 mai? La vérité, c’est que, si son parti risque de voir son score divisé par trois, c’est qu’il est coupé (au moins) en deux, et meurt de ses divisions.

En 2002, les électeurs des petits candidats de gauche (j’avais voté Noël Mamère) voulaient envoyer un message au gouvernement sortant (plus d’écologie, ou plus de social, ou plus de républicanisme...), de même que ceux des petits candidats de droite voulaient égratigner Jacques Chirac. Le message que cette élection leur a envoyé, à ces près de 50% des électeurs qui n’avaient voté ni Chirac, ni Jospin, ni Le Pen, tient dans la formule lancée par le président sortant à François Bayrou (6,84% des voix) quand il l’a pris au téléphone le 21 avril au soir: «Allô, François? Je voulais te dire que je t’emmerde.» En 2002, au second tour, on votait «plutôt escroc que facho»; en 2017, ceux qui seront privés au second tour du ou des «grands» candidats qu’ils jugent digne de la fonction risquent de devoir imaginer d'autres slogans. On entend déjà les «Plutôt Pénélope que Marine» en cas de second tour Fillon-Le Pen, ou «Plutôt En marche qu'Insoumis» (ou l'inverse) en cas de Mélenchon-Macron...

Et pourtant, pour ces électeurs-là, la partie de belote finira par arriver: les élections législatives des 11 et 18 juin. Ces dernières années, elles étaient devenues aussi passionnantes que de regarder une partie de patience dans une maison de retraite, mais pour une fois, la donne pourrait être plus serrée.

Ce texte est paru dans notre newsletter hebdomadaire consacrée à la crise de la démocratie. Pour vous abonner, c'est ici. Pour la lire en entier: 

 

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (889 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).