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Quatre vérités sur les enfants tirées de la série «Big little lies»

Nadia Daam, mis à jour le 16.04.2017 à 11 h 18

Cette géniale série HBO met les enfants sur un pied d'égalité avec les personnages adultes, et nous raconte ce qu'ils sont dans la nuance.

©HBO

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Il n'y a pas mille façons de le dire: Big Little Lies, la mini-série de la chaîne HBO, est un putain de bijou. Adapté d'un roman de Liane Moriarty par David E. Kelley et Jean-Marc Vallée, les sept épisodes sont d'une finesse et d'une intelligence rares dans ce format-là. Et la B.O. et la photographie. Et le casting, nom de Dieu. Tout frôle la perfection.

Shailene Woodley dans Big Little Lies

Nicole Kidman et Alexander Skarsgård

Reese Witherspoon

Et pourtant, sur le papier, la série ne paraissait pas particulièrement prometteuse: une plongée dans les arrières cours de maisons familiales plantées au milieu d'une petite ville un peu paumée. On en avait déjà bouffé avec Desperate Housewives ou dans un autre genre, beaucoup plus sombre et anxiogène, la série britannique Broadchurch. Bref, on avait pigé le concept «ne pas se fier aux apparences des banlieues tranquilles et proprettes» et bien évalué le potentiel dramatique des relations entre voisins. Mais comme Boris Bastide le décrit ici, Big Little Lies est bien plus que ça. C'est «une invitation à en finir avec notre désir de perfection, de domination, notre attachement aux apparences, toutes ces fausses images sources de tant de violence pour laisser place à la solidarité, la bienveillance, le pardon».

Mais ce qui nous préoccupe ici c'est que série explore aussi, presque avec discrétion mais précision, le terrain de l'enfance, de la parentalité, et des rapports entre parents et enfants, au moins aussi complexes que les relations de couple. Il y a autant de malentendus et de faux-semblants entre les mères et leurs enfants qu'entre les femmes et leurs époux. Ici, les enfants ne sont pas des personnages secondaires. Ils sont, au contraire, le noeud autour de quoi tout s'articule: névroses, tensions, espoirs, impuissance.

On peut tirer au moins quatre grands enseignements de ce qui se joue dans Big Littles lies; en ce qui concerne les enfants et tout ce qu'on leur colle inconsciemment sur les épaules.

1.Il n'y a pas d'endroit idéal où grandir

Tous les parents de Big Little Lies semblent avoir fait le choix de s'installer à Monterey, Californie, pour les enfants. Un peu comme, ici, en France, on se décide à emménager dans un pavillon avec jardin pour que les enfants puissent s'ébrouer dans leur propre jardin, plutôt que de faire des patés de sable dans un square coincé entre deux parkings. Et pour cause, la ville a tout du petit paradis pour parents soucieux de faire pousser leurs enfants dans un environnement favorable. La mer, le soleil, une école huppée, publique, mais qui a tout de l'école privée. Une ville suffisamment petite pour que les enfants puissent développer leur propre réseau d'amis, jouer ensemble après l'école; ne pas souffrir de l'anonymat des grandes villes et des écoles géantes, mais pas étriquée au point que ces derniers aient le sentiment de grandir dans un trou perdu dont il faudra vite s'échapper.

Quiconque a des enfants et regarde les premiers épisodes se dit immanquablement «putain, ça a l'air génial de grandir ici, au grand air» et culpabilise d'élever ses mômes dans une ville où les enfans slaloment entre les merdes de chiens pour aller à l'école et dont la chambre donne sur un local poubelles. Jane Chapman a d'ailleurs emménagé à Monterey pour son fils Ziggy, et espère y prendre un nouveau départ.

Très vite, on comprend que cette idée selon laquelle, il y a des bons et des mauvais endroits où grandir, ne repose en réalité sur rien d'autre que sur les fantasmes que l'on accole sur n'importe quelle carte postale. Ce n'est pas parce que les enfants longent la mer en voiture pour se rendre à l'école, qu'ils sont scolarisés dans une école en apparence bienveillante, et que leurs parents se connaissent tous, que leur environnement est un cocon qui va les protéger.

Ils ne sont en réalité en rien épargnés par l'insécurité et la violence: les enfants du couple Céleste Perry, sont aux premières loges de la violence conjugale, Ziggy découvre l'exclusion sociale quand Renata appelle les parents à interdire à leurs enfants de jouer avec lui, Chloe joue avec Ziggy, issu d'un viol, l'adolescente Abigail n'est pas moins imbuvable et hostile à ses parents que n'importe quel ado qui n'a pas eu la chance de grandir au grand air.

Kathryn Newton dans le rôle d'Abigail Carlson

Quand aux mères qui ont sacrifié leur carrière pour être mères au foyer et être présentes à la sortie de l'école, elles suintent la frustration. Madeline se mêle de tout ce qui concerne la ville pour conserver un rôle social, et Céleste réalise que son métier d'avocate lui manque cruellement et que beurrer les tartines de ses jumeaux ne la comble pas. Tout ceci remet sérieusement en question les shémas que l'on a tous plus ou moins intégrés et qui reposent sur l'idée que des enfants élevés au grand air avec des parents au garde à vous à la sortie de l'école sont necessairement plus épanouis.

2.Les enfants ne sont pas si cons

Leurs enfants ont beau être au centre de tout, les parents de Big Little Lies agissent comme si les gosses étaient sourds et aveugles. Ainsi, Perry fout bruyamment sur la gueule de sa femme alors que ces derniers sont dans la pièce d'a côté, sans jamais imaginer que leurs deux enfants puissent sinon entendre clairement, du moins comprendre, que leur papa tape leur maman. Ni même percevoir dans les voix de leurs parents, et leur attitude, la tension et le ressentiment. Céleste apprendra dans l'épisode 7 que non seulement l'un de ses jumeaux a tout pigé des rapports entre ses deux parents, mais qu'en plus, il a reproduit le comportement violent de son père à l'école en violentant la fille de Renata.

Quant à Madeline, elle semble oublier que sa fille est à l'arrière de la voiture, sanglée dans son siège auto, et disserte donc allègrement du viol de son amie Jane ou de sa rancoeur contre son ex-mari, sans paraitre imaginer que Chloe s'imbibe de tout ce qu'elle entend. Cette dernière a d'ailleurs tellement appréhendé les tensions qu'elle va tenter de les désamorcer en leur diffusant la chanson «River» de Leon Bridges, qui parle de rédemption et de pardon.

Jane, elle, a caché à son fils qu'il était issu d'un viol; et occultera toutes les interrogations de Ziggy, qui lui, a saisi, que sa naissance et son histoire différaient de celle de ses camarades et qu'elle constituait un poids pour sa mère. Finalement, les enfants sembent être dans la série, ceux qui, avec le plus d'acuité, ont saisi l'anxiété et l'insatisfaction que leurs parents essayent vainement de mettre sous le tapis. Ce sont d'ailleurs ceux qui, en osant prendre la parole, vont dénouer les fils d'un conflit: Ziggy va avoir le courage de dire que ce n'est pas lui qui a harcelé et étranglé la fille de Renata mais Max, qui va lui-même confesser être le coupable.

Et c'est tout le paradoxe exposé dans la série: les parents, tout en niant les capacités de compréhension de leurs enfants et en diminuant leur rôle dans la société, vont aussi apporter une extrême importance à leur parole et hésiter à la remettre en question. Quand Amabella accuse Ziggy de l'avoir violentée, sa mère Renata Klein va la croire sur parole et tout faire pour ostraciser ce dernier. Quant à la maman de Ziggy, Jane, elle prendra le temps de questionner son fils et même de le soumetre à un entretien avec un psychologue, mais est, dès le début, farouchement du côté de son fils. Ceci symbolise à la perfection le conflit de loyauté que suppose la parentalité: je crois à la parole de mon enfant jusqu'à ce que vous me prouviez que je me trompe. Tant que cela ne concerne pas mes propres agissements.

Devant l'école, Céleste (Nicole Kidman) avec ses deux fils et Renata (Laura Dern)

3.L'école, terre de fantasmes

C'est un peu le coeur et le choeur de la tragédie: là, où, comme dans le théâtre grec, est résumée l'intrigue. L'école est le seul espace qui échappe au contrôle des parents et en particulier des mères. Ce dont elles s'accomodent tant que les enfants vont bien. Elles ont perpetuellement l'oeil sur leur progéniture; dans le rétroviseur, quand les enfants s'égayent sur la terrasse, jouent avec leurs camarades lors d'un goûter d'anniversaire. Même quand elles sont au téléphone ou picolent du blanc avec leur copine , les enfants restent soumis à leur regard.

Omniscience à laquelle échappent l'école et la cour de récré. La maitresse et le directeur deviennent des sortes de prestataires de services dont on exige l'efficacité, à qui on peut exiger des comptes comme des jardiniers ou des femmes de ménage. Et qui écopent de l'hostilité des parents d'élève en cas de conflit, que ce soit pour Renata ou Jane. On parle là de mères au foyer qui ont abandonné leur activité professionnelle pour être présentes en permanence (ou culpabilisent de ne pas l'avoir fait) et qui, du coup, entretiennent une forme de méfiance malsaine envers quiconque endosse un rôle éducatif avec leur progéniture. On notera aussi l'empressement des enfants de la série à quitter la voiture familiale pour rejoindre leur salle de classe. Comme si cette omniscience leur pesait, et que l'école représentait un espace de liberté.

Sans habiter Monterey, nous sommes sûrement nombreux à entretenir le même rapport à l'école. Un espace necessaire (libérateur: comment alez boire des cafés avec des copines si les enfants n'étaient pas avec leur maitresse?) mais qui suscite tout à la fois méfiance et confiance. Les affaires de harcèlement vont d'ailleurs complètement chambouler la grille de lecture des mères: elles comprendront que leur enfant ne se comporte pas necessairement de la même façon à l'école que dans leur foyer et constateront leur impuissance à régir un espace sur lequel elles n'ont aucun droit.

4.Les enfants vont bien

Chloe Mackenzie (Darby Camp)

C'est à mon sens, le personnage le plus intéressant de la série. Et cela va être probablement en contradiction avec tout ce qui vient d'être énoncé. Certes, les enfants de Big Little Lies prennent cher, et ne sont pas des parangons d'équilibre. Mais le personnage de Chloé McKenzie (fruit du second mariage de Madeline avec Ed), montre qu'un enfant peut être parfaitement heureux et équilibré, même dans un contexte aussi complexe et toxique que celui de la série. Du haut de ses 8/9 ans, Chloé est le personnage le plus équilibrée de la série. Elle trouve ses sources de plaisir et d'épanouissement dans la musique, dans la provoc' et dans la distance qu'elle va prendre avec tous les drames familiaux. Sa demi-soeur s'écharpe avec sa mère et finit par quitter le foyer? Ses parents de disputent? Son copain Ziggy est ostracisé? Elle n'en est pas moins sereine et déterminée. À faire carrière dans la musique. À s'amuser avec ses copains. À se coucher le plus tard possible. Elle parvient à être joyeuse et à élaborer des projets de vie sans se sentir entravée par les drames familiaux qui se jouent autour d'elle. Ce personnage démontre qu'il existe des enfants suffisament costauds pour ne pas se laisser tirer vers le bas. Tout en se mêlant de tout comme sa mère, elle en a rien à foutre. Et murit ses projets pour elle–même. C'est le personnage le moins déterminé par son lieu de vie et son histoire familiale.

Ce n'est pas une licorne. Beaucoup d'enfant sont suffisament sereins et confiants pour graviter autour de leur famille comme des astres destinés à aller voir ailleurs si la vie est plus cool tout en s'accomodant de leur famille relou.

Et c'est sûrement ce qu'on peut retenir de Big Little lies: il n'y a pas plus de de fatalité que de perfection.

Nadia Daam
Nadia Daam (181 articles)
Journaliste