Culture

Le jour où j'ai visité Buchenwald, ce camp où la mort était chez elle

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 14.04.2017 à 10 h 57

[BLOG] À Buchenwald, la mort frappait à toute heure, à chaque minute du jour et de la nuit dans une symphonie funèbre qui continue de nous hanter. 

Buchenwald | Lars K Jensen via Flickr CC License by

Buchenwald | Lars K Jensen via Flickr CC License by

Pour les besoins d'un roman qu'il écrira peut-être un jour, il se rend à Buchenwald. Il prend l'avion, il prend le train, il prend une chambre à Weimar, cette petite ville de Thuringe où s'installa et mourut Goethe, où vécurent Schiller, Liszt, Bach, Nietzsche et tant d'autres encore. Là où a battu le cœur de ce génie allemand qui émerveilla par sa richesse et son raffinement l'Europe toute entière. Là où à quelques kilomètres, sur une colline en hauteur de la ville mais dissimulée d'elle par une épaisse forêt, le régime nazi a construit le camp de concentration de Buchenwald.

Ce n'était pas un camp d'extermination: il n'existait pas de chambres à gaz, juste un four à crématoire utilisé pour brûler les cadavres des prisonniers.

Un mercredi, il prend le bus 6 qui part de Weimar et dessert Buchenwald. C'est un court trajet, il faut à peine une vingtaine de minutes pour se rendre de la maison de Goethe à cette maison des morts bâtie par les premiers prisonniers du camp en 1937.

Il n'y a pas grand monde, juste quelques groupes de lycéens accompagnés de leurs professeurs. Bien qu'on soit en avril, il fait froid, le ciel est gris, la bise qui souffle sur le plateau agresse le visage et oblige le corps à rentrer en dedans de lui-même afin de se protéger des assauts du vent.

Les arbres alentour sont encore nus, la nature est en retard ou elle a oublié de se manifester, il est facile d'imaginer dans un décor pareil comment ne serait-ce que survivre à un seul hiver, nourri d'une soupe rudimentaire et d'un quignon de pain, sous le joug de tortionnaires sans foi ni loi, loin des hommes, loin du monde, loin de tout, relevait déjà de l'exploit.

Du camp en lui-même il ne reste plus grand chose: la façade avec son inscription en fer forgé Jedem das Seine –à chacun son dû–, la ligne des barbelés qui courent sur des centaines de mètres avec deux miradors à leurs extrémités, plus loin, la petite bâtisse toute simple qui servait tout à la fois de chambre de torture, de salle d'expérimentations et de four à crématoire; à l'extérieur du camp, les vestiges d'une voie ferrée d'où arrivaient et partaient les trains saturés de déportés, le chenil où de temps en temps, afin de se distraire et de tromper la routine, on livrait à des chiens volontairement affamés un détenu coupable de rien.

C'est tout.

Le reste, tout le reste, les baraquements, l’hôpital, le bordel, les fossés qui servaient de latrines ne sont plus là: ne demeurent que leurs fantômes et leurs souvenirs qui ont laissé sur ces lieux une empreinte d'autant plus indélébile qu'ils ont disparu, forçant l'esprit à les ressusciter.

Il marche longtemps dans ces travées désertes. C'est immense. Le silence assomme le paysage. Pas un bruit, pas le caquètement d'un oiseau, pas le bruissement des feuilles dans les arbres, rien, juste l'immémorial silence d'un monde englouti où par milliers des hommes, des enfants, des vieillards, des opposants politiques, des détenus de droit commun, des homosexuels, des Tziganes, des Roms, des Juifs, ont connu le pire de ce que la nature humaine peut produire.

Ici, la mort était chez elle, elle frappait à toute heure, à chaque minute du jour et de la nuit: elle arrachait à la vie ceux qui n'en pouvaient plus de survivre, ceux dont le corps n'était plus rien, juste une machine à respirer, à cracher de la souffrance, à pleurer du désespoir froid comme des cendres, ceux qui étaient arrivés au bout de leur nuit, de ce voyage insensé au cœur des ténèbres, là où il ne pouvait exister plus aucun espoir, si ce n'est celui de tenir, de tenir encore, de tenir sans même savoir ni comprendre pourquoi son propre corps s'obstinait de la sorte à ne pas céder à l'appel de la mort.

Il pense à tout ceux-là.

Et à ceux qui miraculeusement en sont revenus.

En sont revenus tout en restant prisonniers à jamais de cet univers concentrationnaire qui a abîmé d'une manière si profonde la condition humaine que jamais elle ne s'est vraiment relevée de cet affront-là.

La condition humaine.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (90 articles)
romancier