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Pour guérir de notre «présidentiélite», regardons outre-Manche!

Jérôme Perrier et Telos, mis à jour le 19.04.2017 à 11 h 15

Si l'on veut éviter qu'une nouvelle présidentielle ne commence à la minute où la précédente se termine, il faut rééquilibrer nos institutions sur le modèle britannique.

François Hollande et la reine d'Angleterre Elizabeth II à l'aéroport de Villacoublay, le 7 juin 2014. YOAN VALAT / POOL / AFP

François Hollande et la reine d'Angleterre Elizabeth II à l'aéroport de Villacoublay, le 7 juin 2014. YOAN VALAT / POOL / AFP

À lire une partie de la presse, certains leaders de la droite française ont déjà tiré un trait sur l’élection présidentielle d'avril-mai 2017 et se projettent, qui sur les législatives de juin, qui sur 2022! Il en est d’ailleurs de même à gauche, et notamment au Parti socialiste (où par exemple Manuel Valls semble jouer l’après-Hamon, et peut-être même l’après-Macron); tout comme il n’est pas exclu qu’à l’extrême droite, certain(e)s responsables du FN planchent déjà sur l’après-Marine… À peine passée l’élection d’un chef de l’État, l’échéance suivante point déjà à l’horizon –de la classe politique et des journalistes hexagonaux– dans un maelstrom d’autant plus étourdissant qu’il a été aggravé par l’instauration du quinquennat et par la précarité croissante des lunes de miel entre l’exécutif et l’opinion.

La France se retrouve en campagne électorale permanente et notre vie politique est phagocytée par la question de savoir qui sera calife à la place du calife. Tous les débats; toutes les prises de position partisanes; tous les calculs électoraux; toutes les analyses fournies par le complexe médiatico-sondagier; bref toute la dramaturgie politique française tourne désormais autour de cette échéance devenue la clé de voûte de notre vie publique. Avec des conséquences particulièrement fâcheuses.

Une présidentielle fleuve

D’abord, il est bien difficile de ne pas deviner une arrière-pensée présidentielle tapie derrière le moindre positionnement (on se souvient par exemple du ralliement inattendu de Laurent Fabius au camp du non lors du référendum européen de 2005, où beaucoup ont vu un pur mouvement tactique en vue de la présidentielle suivante). Ensuite, une fois désignés, les candidats rivalisent aussitôt de démagogie en multipliant à l’envi les promesses inconsidérées, ne serait-ce que parce qu’ils doivent «tenir» durant de très longs mois de campagne, et n’ont donc d’autre choix que de multiplier les annonces (chèque à l’appui) chaque fois qu’ils sentent un trou d’air sondagier. Tout le monde se souvient ainsi de l’inénarrable taxe à 75% («Cuba sans le soleil», selon une formule devenue fameuse) sortie du chapeau de François Hollande le 27 février 2012 sur un plateau de télévision dans le but à peine dissimulé de relancer sa campagne en remobilisant le peuple de gauche. Aujourd’hui, d’aucuns soupçonnent Emmanuel Macron d’un calcul de même nature lorsqu’il annonce de larges exonérations de taxe foncière ou l’instauration d’un ersatz de service militaire, soit deux mesures aussi impromptues qu’onéreuses.

Il s’agit moins ici d’incriminer les candidats que d’évoquer une donnée structurelle de notre vie politique: comment un aspirant élyséen peut-il arpenter le pays pendant six mois (au bas mot) et s’adresser successivement à tous les pans de la société, sans se sentir obligé d’accumuler les promesses sectorielles? N’est-ce pas la configuration même de notre présidentielle-fleuve (a fortiori depuis qu’il faut y ajouter les primaires!) qui est destinée à générer structurellement une prodigalité publique sans limite? D’autant que ce mode d’élection présente ce paradoxe étonnant d’être tout à la fois un scrutin ultra-personnalisé (la rencontre d’un destin individuel et d’un pays toujours en quête de sauveur, quoi qu’il en dise) et un concours Lépine du catalogue de promesses le plus détaillé (qu’on se souvienne du procès fait naguère à Emmanuel Macron sur le thème du candidat sans programme) et le plus généreux. Une double réalité engendrant tout à la fois des dépenses publiques déraisonnables et des déceptions post-électorales éternellement recommencées.  

Or, cette dérive démagogique et dépensière n’a rien d’inévitable, comme le confirment du reste les réactions médusées de maints observateurs étrangers. On peut en effet aisément trouver ailleurs en Europe des systèmes électoraux inclinant à plus de raison (ou tout au moins plus de parcimonie), notamment dans les régimes parlementaires; à commencer par le plus ancien d’entre eux, outre-Manche.

On ne peut pas être l'arbitre et le leader

Précisons d’emblée, et par souci d’honnêteté, que l’auteur de ces lignes est de très longue date un fervent admirateur du système de Westminster, qu’il considère sinon comme le meilleur au monde, en tous les cas comme le moins mauvais. Essayons de dire pourquoi en quelques mots. Au risque de heurter quelques bonnes consciences républicaines, nous dirons qu’une monarchie parlementaire offre l’avantage d’avoir un chef de l’État placé par nature au-dessus de la mêlée; ce que bon nombre de Français ont le plus grand mal à comprendre, comme le montre le reproche que d’aucuns ont cru devoir faire l’an dernier à Elizabeth II de ne pas avoir pris parti lors de la campagne du Brexit, alors même qu’il lui était tout bonnement interdit de le faire par une pratique institutionnelle remontant à l’époque victorienne. C’est précisément parce qu’il ne peut jamais exprimer une position politique que le souverain britannique est l’objet d’un respect universel, ou tout au moins très largement majoritaire, et qu’il peut donc incarner aisément l’unité du Royaume; là où notre Président –qu’on le veuille ou non– est élu par une partie des Français (contre une autre). On se souvient des sifflets destinés à François Hollande à l’occasion du 14-Juillet, et qui ont choqué ceux pour qui il est nécessaire de toujours distinguer la fonction du chef de l’État, symbole de l’union nationale, et le président en place, élu par une simple fraction du pays.

En réalité, notre système présidentialiste conduit inéluctablement à une forme de schizophrénie, alors que le régime parlementaire (qu’il soit monarchique ou républicain) permet au contraire de distinguer clairement le chef de l’État, personne d’expérience restant au-dessus de la mêlée et donc apte à présider avec neutralité aux grandes cérémonies officielles dont toute vie civique a besoin; et le chef de gouvernement, issu d’un courant donné, et donc cible inévitable de critiques partisanes. Croire que le Président de la Ve République peut être l’un et l’autre (sage, arbitre et leader) s’avère ainsi une pure illusion, comme le montre du reste la véritable détestation (le mot n’est pas trop fort) que Nicolas Sarkozy et François Hollande ont chacun suscité dans le camp adverse.

Le système britannique présente cet autre avantage que le Premier ministre, véritable chef de l’exécutif (à la tête du Cabinet), doit en permanence rendre des comptes, à la différence de notre monarque républicain qui daigne tout juste s’adresser de temps à autre à ses sujets, à l’occasion de solennelles interventions télévisées prononcées depuis les salons dorés du palais de l’Élysée. Deux fois par semaine, le locataire du 10 Downing Street doit faire face à une houleuse séance de questions à la Chambre des Communes, à l’occasion de laquelle il est interpellé sans ménagement, notamment par le leader de l’opposition, situé en face de lui, à moins de trois mètres. Il suffit ainsi de lire les mémoires d’Anthony Eden ou de Tony Blair pour se rendre compte qu’il ne s’agit pas là d’une simple formalité, mais bien d’une véritable épreuve physique, qui se trouve être au cœur même du régime de liberté qu’a été et que reste le parlementarisme britannique. L’exécutif y doit en effet continuellement s’expliquer et, tel un étudiant passant un oral d’examen, montrer tous les égards nécessaires envers une Chambre des Communes qui est tout sauf un club de députés godillots (que l’on pense par exemple au camouflet reçu il y a quatre ans par David Cameron lorsque des élus issus partiellement de son propre parti ont interdit à son gouvernement d’engager les forces britanniques en Syrie).

Mais le modèle britannique comporte une dernière vertu, peut-être encore plus riche d’enseignements pour nous Français; à savoir que les campagnes électorales y durent en moyenne six semaines (et non pas six mois ou davantage comme chez nous!). En effet, il est admis outre-Manche que la date des prochaines élections générales est une prérogative du Premier ministre sortant qui peut décider de dissoudre les Communes lorsque le moment lui paraît le plus propice à la reconduction de sa majorité. Cette dissolution de convenance a dès lors comme conséquence que l’opposition doit être prête à tout moment à affronter une véritable «blitzkrieg» électorale; ce qui implique que la question du leadership (et du programme) doit être réglée immédiatement après une élection générale. Le parti ayant perdu ladite élection remplace alors illico celui ou celle qui l’a conduit à la défaite, si bien que le nouveau leader et son shadow cabinet peuvent se mettre tout de suite au travail, c’est-à-dire mener une opposition constructive au pouvoir en place, au lieu de s’entre-déchirer comme chez nous durant cinq ans pour savoir qui décrochera finalement la timbale –ce qui, une fois encore, fausse la sincérité de tous nos débats.

Une Ve République bis?

Michel Debré, l’un des principaux inspirateurs de la Constitution de 1958, était un fervent admirateur du régime britannique (et notamment de son mode de scrutin majoritaire qu’il jugeait comme le moyen le plus sûr d’asseoir l’autorité du gouvernement, tout en offrant à l’opposition un statut et une tribune propres à limiter le pouvoir en place par le droit d’interpellation). C’est dans cet esprit qu’il a conçu le texte de 1958, même si celui-ci apparaît fort éloigné de la pratique institutionnelle inaugurée par le général de Gaulle, et théorisée dans la célèbre conférence de presse du 31 janvier 1964 –soit presque deux ans après l’adoption de la réforme qui a radicalement changé la nature de nos institutions: l’élection du chef de l’État au suffrage universel direct. Cela veut-il dire pour autant que la Ve République est définitivement devenue un régime présidentialiste (et non présidentiel, ce qui supposerait un Parlement autonome et bien plus puissant que le nôtre)? Ce serait oublier qu’il existe des pays (comme le Portugal ou l’Autriche) où le président est élu comme chez nous par l’ensemble des citoyens, sans pour autant détenir les rênes du pouvoir, placées entre les mains du gouvernement et de son chef.

Ce serait aussi négliger que les élections législatives –via la cohabitation– peuvent transformer le présidentialisme français en un système primo-ministériel (ou plus exactement en un «exécutif à deux têtes», pour reprendre une expression jospinienne). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard, si cette année plus que jamais dans notre histoire récente, nombre d’observateurs estiment que l’avenir politique du pays se jouera in fine à l’issue de quatre tours de scrutin (et non de deux), dès lors qu’aucun des prétendants à l’Élysée n’est assuré d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale au mois de juin prochain. Si tel était le cas, il est probable que nous nous acheminerions vers une forme de Ve République-bis, aux contours certes incertains mais dont l’un des principaux mérites serait sans doute de remédier à la «présidentiélite» qui empoisonne depuis tant d’années notre vie politique.

Jérôme Perrier
Jérôme Perrier (2 articles)
Agrégé et docteur en histoire
Telos
Telos (77 articles)
Agence intellectuelle regroupant universitaires et professionnels