Parents & enfants

L'école, ce sont les mauvais élèves qui en parlent le mieux

Louise Tourret, mis à jour le 12.04.2017 à 11 h 39

Dans un documentaire, d'anciens mauvais élèves font une description sévère et passionnante de l'école.

Image tirée du documentaire «Mauvais élèves» | Copyright Régie Sud Audiovisuel

Image tirée du documentaire «Mauvais élèves» | Copyright Régie Sud Audiovisuel

Le documentaire Mauvais élèves (en salles ce 12  avril) donne la parole à ceux qui ont beaucoup souffert à l’école, s’y sont immensément ennuyé, se sont révolté et ont beaucoup, beaucoup, réfléchi au système scolaire, à la pédagogie et à la condition d’élève.

Écouter les mauvais élèves et anciens élèves, c'est s'exposer à une description sévère de l'école. Un endroit dans lequel on entre très tôt dans sa vie et où l’on va passer une énorme partie de son enfance. Or, quand la scolarité est une souffrance, quand l’école est le lieu de l’échec, les répercussions sont plus importantes qu’on ne le croit dans la vie des individus. L’identité de «mauvais élève» est perçue par des enseignants (pas tous), par certains parents, par les enfants eux-mêmes comme un échec ou une incapacité personnelle et cela laisse tes traces profondes sur la construction des personnalités.

Donner la parole

Le principe du documentaire de Nicolas Ubelmann et Sophie Mitrani est tout simple: il s’agit de tendre le micro à d’anciens mauvais élèves, de les laisser s’exprimer sur ce passé qui passe si mal. Les témoins choisis sont issus de différents milieux, exercent des professions très différentes et n’ont pas le même âge. La caméra nous emmène aussi chez les gens, dans des salles de classe, des faubourgs, mais la question est traitée avec le choix d’une certaine diversité qui ne délimite pas la «qualité» de mauvais élèves à un type de quartiers ou à des origines sociales spécifiques. Seul point commun, un passé scolaire horrible et beaucoup, beaucoup à dire sur l’école, mais toujours à la première personne. Le documentaire est largement tourné dans le Lot et en Ardèche, ce qui donne un côté assez bucolique au film. Nicolas Ubelmann explique que le point de départ était de parler des mécanismes d’apprentissage et des neurosciences.

«Au début, nous avions contacté des experts mais on s’est vite aperçu que les vrais experts étaient justement les élèves qui étaient aux derniers rangs des salles de classe. Ce sont eux qui parlent le mieux du fait que l’école n’a pas fonctionné pour eux, du manque de désir d’apprendre, de leur problème. Trente ans après les blessures sont encore fraîches et les mots, les attitudes des enseignants (négatives comme positives) gravés précisément dans la mémoire des gens.»

Le label «mauvais élèves» est avant tout un véritable boulet. Un souvenir brûlant dans le cœur et l’âme des individus. On comprend en écoutant les personnes interviewées qu’ils traînent ce stigmate toute leur vie comme une blessure d’amour-propre, comme si c’était leur intelligence qui avait été mise en cause pour toujours. Comme s'ils devaient encore faire leur preuve et montrer qu’ils ne sont pas ceux que les notes et commentaires des enseignants décrivaient comme paresseux et incapables. Souvenirs cuisants et extraordinairement présents, ainsi Isabelle Mérault, qui a mené la vie dure à tous ses profs, a gardé tous ses bulletins et les relit devant la caméra–et ce n’est pas la seule. Ce qui est conservé chez tous, comme cryogénisé, intact, ce sont les mauvais souvenirs liés à l’école.

Traumatisés au premier jour

Au fond, il n'y a rien de plus personnel que le vécu scolaire, pourtant commun à tous, tout le monde n’a pas détesté l’école, loin de là, et, personnellement, j’ai presque toujours adoré la classe et la collectivité. Ainsi, le récit de certains des témoins du film qui parlent de l’école comme d’un lieu d’oppression, et ce, dès le début de leur scolarité, à la maternelle est édifiant. Des quadragénaires interrogés dans le film se souviennent avec une grande précision du sentiment d’abandon éprouvé le premier jour d’école, à trois ans. «Pourquoi m’as-tu laissé?», demande un des témoins à sa mère des décennies plus tard. Une autre se souvient s’être accrochée aux grilles de l’école et avoir versé des litres de larmes. Ce choc, intact, cette injustice ressentie ne vous est peut-être pas étrangère: on voit souvent des petits de «première section» pleurer dans les reportages à la télévision le jour de la rentrée. Dieu merci, ils ne s’acheminent pas tous vers un destin scolaire difficile, mais je note que plusieurs de mes proches m’ont confié ce genre de souvenirs:

«Premier jour dans une nouvelle école, à six ans, mes parents me disent: “on revient tout de suite” et tournent les talons. Je les ai attendus toute la journée, ma mère est revenue à 17h… Je lui en veux encore.»

Ou encore ce témoignage d'une mère, justement:

«Mon fils avait, je pense 4 ans, il prenait son bain, détendu, il avait l’air de réfléchir et m’a sorti cette phrase percutante: “En fait Maman, l’école, c’est une prison à enfants”.»

Ces histoires m’ont toutes deux été racontées plusieurs fois, attestant d’un traumatisme, y compris pour la mère, maintes fois ressassé. Cette mauvaise expérience et les mauvaiss souvenirs accumulés aboutissent pour un des témoins du film à cette conclusion terrible: «J’ai détesté être enfant».

La révolte

Mais les mauvaises années passées à l’école ne le sont pas sans révolte. Silencieuse ou exprimée haut et fort, parfois contre des professeurs qu’on imagine désemparés, elle est à la hauteur de la blessure infligée par les mauvaises notes, les appréciations désolées des enseignants. Ce qui reste chez beaucoup d’adultes interrogés, c’est bien la conscience enfantine d’être enfermé, contraint à rester assis beaucoup, beaucoup, trop d’heures dans la journée.

L’un des témoins parle des petits oiseaux (allégorie de la liberté s’il en est) observés longuement par la fenêtre, mais un autre évoque l’insupportable immobilité des heures de classe, contrainte du corps, mais aussi de l’esprit. Adulte, il s’empresse de montrer le film The Wall à ses enfants.

Ce sentiment d’enfermement, voire de révolte, nous l’avons aussi tous éprouvé enfant, je pense même que l’école nous l’apprend en nous contraignant beaucoup et qu’elle nous inculque aussi par là un désir de liberté, c’est ce qui ressort des témoignages du film.

Certes, toutes les classes ne fonctionnent pas comme des casernes, on peut s’y parler et poser des questions à certains moments, les temps d’exercices sont aussi des temps d’activité mais, demeurer des heures assis et silencieux, n’est pas à la portée de tous. Essayez pour voir: peu d’adultes y parviendraient. Ce n’est pas dire du mal de l’école que d'invoquer ce souvenir, mais passer sous silence la contrainte –qui est aussi une discipline du corps qu’il faut apprendre–, reviendrait à ne s'interroger sur l’échec de cette manière de faire avec tant (trop) d’enfants, qu’ils s’ennuient en silence ou s’expriment bruyamment. 

Qui choisit ce qu'il faut savoir?

Autre gros point noir pour l’école d’après ses anciens mauvais élèves: on ne comprend pas pourquoi on apprend ce qu’on apprend. «À quoi ça sert». Une scène est à ce titre particulièrement géniale: un petit garçon dit à son père ne pas comprendre pourquoi la guerre de 1870 doit lui importer, pourquoi il doit apprendre cela. Le papa, dont on apprend qu’il est pratiquement pris pour un demeuré par sa famille car il n’a pas eu son bac, lui explique doctement que c’est l’horreur de cette guerre, puis de la guerre de 14, les conflits pour la domination de l’Europe, et enfin de la Seconde Guerre mondiale qui ont justifié la construction européenne, soit le visage du contient dans lequel vit l'enfant aujourd'hui. L’enfant semble tout à coup comprendre, son visage s'éclaire. Les réalisateurs m'ont expliqué que la scène n’avait pas été préparée. Pourtant, c'est un véritable condensé: l’absence d’intérêt pour un savoir abstrait et lointain, puis le plaisir de comprendre et d'accéder à un savoir qui a du sens.

Si tout est dit à travers cet extrait, c'est que l'absence de sens attribué au fait d'apprendre quelque chose est à la source de bien des malentendus scolaires. Il ne s'agit pas de dire que tous les savoirs sont en lien avec la vie car le but de l'éducation est bien d'emmener les enfants vers l'abstraction, une des plus grandes forces de l'esprit humain. Mais rendre les objectifs de l'école explicite semble bien être un besoin bien identifié chez les mauvais élèves. Et, la plupart du temps, de manière non explicite, à travers les actes plus anodins de la vie, ce sont bien, bien trop souvent, les parents qui transmettent l’idée que les apprentissages scolaires ont du sens pour les individus. Et c’est bien l'absence de clarté des attendus scolaires qui explique une vraie «spécialité» française: la reproduction sociologique de la réussite scolaire et, même, la grande réussite des enfants… d’enseignants! Les anciens mauvais élèves appuient donc là où ça fait mal, ils n’ont pas trouvé à l’école de bonnes raison d’apprendre et de comprendre que c'était non seulement à leur portée mais intéressant pour eux. L’histoire d’un rendez-vous manqué en somme.

Enfin peut-être pas totalement raté pour les protagonistes du documentaire. Car le sentiment d’avoir mal appris, d’être passé à côté du savoir débouche sur une réflexion profonde sur la pédagogie, l’art d’enseigner chez les anciens cancres ce qui a surpris les réalisateurs:

«Ils s’emparaient du sujet pour refaire l’école à leur sauce, telle qu’ils l’auraient rêvée. À travers leur histoire personnelle, ils dessinaient les contours d’une école idéale où ils auraient pu trouver leur place. Leurs revendications sont simples et peu coûteuses pour la plupart. Vous le verrez en regardant le film…»

Pour l’une, c’est de mieux incarner les savoirs dans la vie: la géométrie n’est pas inutile pour réaliser une construction ou faire de la couture.

Pour une autre, c’est de connecter les savoirs entre eux qui permettrait de mieux apprendre, «si Pythagore était quelqu’un, racontez-le nous!», explique l’une des interviewées. Faire du lien entre les disciplines peut, à son sens, donner du sens aux apprentissages. On y revient. Et le film de faire la démonstration d’un fait qui m’a semblé quand j’ai enseigné se présenter comme une évidence autant qu’une injustice: parmi les élèves considérés comme les plus faibles, on rencontre des enfants dont on sait, dont on voit, qu’ils sont intelligents et plus encore, pertinents, aiguisés, sensibles et pour qui on ne peut que déplorer le gâchis, que constitue ces années d’école passées à apprendre si peu et si mal.

Un hommage aux enseignants

Enfin, loin d’être une charge unilatérale contre l’école, le documentaire, à travers les témoignages, rend hommage aux enseignants. Les professeurs à qui il donne la parole, mais aussi ceux dont parlent les témoins: «une enseignante m’a proposé un jour de participer à une pièce de théâtre. Je n’ai pas accepté, mais cette proposition a changé ma vie en me donnant confiance en moi», explique un éducateur musical. Quant aux retrouvailles d’Isabelle, la plus terrible des mauvais élèves du film, avec une ancienne institutrice, c’est un moment d’une rare humanité que je vous laisse découvrir, je peux parier sans risque que les larmes vous monteront aux yeux.

Ce film et ses «chagrins d’école» renverront aussi chaque spectateur à des souvenirs personnels et à une partie de son enfance. En nous projetant dans l’univers mental des enfants qu’ont été ces mauvais élèves, le documentaire nous permet de nous replonger dans la condition d’enfant à l’école et d’adopter le point de vue sensible des enfants sur l’école. C’est à mon sens ce qui rend ce film particulièrement profond.

Enfin, c’est l’aspect le plus politique et engagé de ce film qui donne beaucoup à penser, il démontre que personne n’aime passer à coté du savoir, qu’apprendre est un désir profond, anthropologique, et que le rendez-vous raté avec le savoir à l’école (qui, Dieu merci, peut se rattraper) est une injustice faite aux individus mais aussi à l’école elle-même et à sa mission première: transmettre.

Louise Tourret
Louise Tourret (155 articles)
Journaliste