Culture

Pourquoi il faut prendre la franchise «Fast & Furious» très au sérieux

Vincent Manilève, mis à jour le 12.04.2017 à 15 h 28

En seize ans, la saga s'est débarrassée de l'étiquette «tuning et femmes légèrement vêtues» pour proposer et installer dans le cinéma d'action un genre à part entière.

Image extraite du film «Fast & Furious 8», via Allociné.

Image extraite du film «Fast & Furious 8», via Allociné.

Des voitures tunées, des pneus fumants, et des femmes en petite tenue... Voilà les images mentales que suscitent peut-être en vous l'évocation de Fast & Furious, franchise cinématographique lancée en 2001, dont le huitième volet sort ce mercredi 12 avril. Il est très facile en effet de ricaner, ou de détester, ces films, de considérer qu'ils ne se résument qu'à un triste triptyque de voitures bariolées, d'hommes déterminé à obtenir leur diplôme de virilité et de femmes hyper-sexualisées. Sauf que Fast & Furious n'a plus grand chose à voir avec ses débuts, vieux de seize ans maintenant. Il n'y a qu'à jeter un œil aux bandes annonces du nouvel épisode de la saga. Qui aurait cru un jour, par exemple, qu'on passerait des simples crissements de pneus du premier film au colosse Dwayne Johnson déviant une torpille de sous-marin avec sa main gauche?


 

En réalité, la saga a opéré une évolution très intéressante il y a de ça plusieurs années pour conquérir le cœur des spectateurs et devenir l'une des franchises les plus efficaces du cinéma d'action.

Un néon dans le néant

Quand The Fast and the Furious débarque au cinéma en 2001, le public découvre dans des jantes en alu le reflet de Point Break, transposé ici dans le milieu des courses de voitures sauvages. On y suit l'histoire du policier Brian O'Connor (Paul Walker) qui tente d'infiltrer un gang de braqueurs mené par Dominic Toretto (Vin Diesel) et opérant à bord de bolides. Au final, par amour pour la sœur de Dom, Brian finit par épouser la cause des hors-la-loi.

À l'époque, le film s'inscrit dans une série de thrillers plus ou moins motorisés quelque part entre 60 Secondes chrono (2000) et Le Transporteur (2002). S'il introduit le grand public à l'univers du tuning, le scénario est aux abonnés absents et les images de synthèse plombent la crédibilité des courses de rue. Mais, grâce à ce premier volet qui récolte un peu plus de 200 millions de dollars au box-office mondial, on découvre Paul Walker, chez qui le réalisateur Rob Cohen voyait l'émergence du nouveau Steve McQueen, et comprend que Vin Diesel peut donner une nouvelle facette au stéréotype du personnage «badass». Ces deux hommes formeront bientôt le socle de la «famille» Fast & Furious.


Malheureusement, ce petit espoir suscité par le premier volet de la saga vole en éclats en 2003 et 2006, avec 2 Fast 2 Furious et The Fast and the Furious: Tokyo Drift. Dans les deux cas, les producteurs ont fait (une nouvelle fois) l'impasse sur la case scénario, pensant que les courses-poursuites suffiraient à combler le public. De plus, 2 Fast 2 Furious doit faire sans Vin Diesel et Tokyo Drift sans Paul Walker. CBS n'a pas oublié cette scène de Tokyo Drift où le public d'une course entre le héros et son rival hurle de joie quand ce dernier subit un accident de la route, symbole de l'absurdité du film et du passage à vide de ce qui n'était encore qu'une trilogie. Après un box-office satisfaisant pour 2 Fast 2 Furious, qui atteint 236 millions de dollars, Tokyo Drift met en péril la franchise avec seulement 158 millions de dollars de recette.

L'art du saut dans le vide

La seule vraie bonne nouvelle, en plus du nouveau personnage Han, c'est l'arrivée de Justin Lin à la réalisation. Dès lors que la saga ne pouvait pas tomber plus bas, il décide avec les studios de «recommencer» la franchise sans pour autant renier les films précédents.

En 2009 sort donc Fast & Furious (un titre épuré qui n'a rien d'innocent et qui fait depuis office de référence), avec le retour en fanfare de Paul Walker et Vin Diesel, dont les personnages sont «forcés» de travailler ensemble. Si l'on oublie une horrible scène d'action entièrement créée par ordinateur et une histoire peu intéressante qui lui vaudra une note de 28% sur Rotten Tomatoes, le quatrième opus permet à la saga de récolter 363 millions de dollars dans le monde et de faire chauffer le moteur avant d'entamer un virage très intéressant vers le film de genre. Tout en démesure.


 

Pour y arriver, Justin Lin réussit à obtenir quarante millions de dollars de budget en plus afin de réaliser Fast Five, soit 125 millions contre 85 pour Fast & Furious. Il fait passer le format du film de 105 minutes environ à 130 minutes, une durée rare pour ce genre de films au début des années 2010, appelle les énormes bras de Dwayne Johnson en renforts, fait le plein de C-4 et décide d'éviter dès que possible les images de synthèse (CGI), fruits de nombreuses critiques par le passé. Début 2011, sur le tournage, il expliquait à Screen Rant son choix:

«On peut devenir gourmand, et ce que j'ai appris, c'est que la CGI ne remplace jamais ce qui est réel. Il y a quelque chose de très spécial et d'unique dans le fait de faire crasher une voiture.» 

Paradoxalement, cette quête de réalisme entraîne une course à la surenchère en matière d'action. Fin février, Inverse se rappelait ainsi d'une scène déterminante dans l'histoire de la saga. Après une collision entre un train et une camionnette, l'on voit Brian et Dom tomber dans le vide, pendant quinze longues et invraisemblables secondes.


 

«Ces quinze secondes ont changé Fast & Furious pour toujours, écrivait le site. Depuis, les films ont tenté de retrouver ce souffle coupé provoqué par la chute, à l'aide de ficelles toujours plus grosses.» 

De Mission impossible à mission suicide

Ce n'est pas un hasard si Roman Pearce, ami d'enfance du personnage de Brian interprété par Tyrese Gibson, lâche cette réplique, symbolisant à elle seule le tournant opéré par la franchise: «This shit just went from mission impossible to mission freakin’ insanity», que l'on pourrait maladroitement tenter de traduire par «Ce bordel est passé de Mission Impossible à Mission Suicide». Pari gagnant: 626 millions de dollars sont récoltés au box-office mondial.

Ce motif du saut dans le vide revient ensuite à plusieurs reprises, dans Fast & Furious 6, avec toujours la volonté de repousser les limites du réalisme et d'assumer le second degré de cet univers.  

Pour le septième opus, sorti en 2015, James Wan prend la relève de Justin Lin mais n'oublie pas les leçons de son prédécesseur: plus c'est gros et plus ça passe, l'essentiel étant d'assumer sa propre invraisemblance. D'ailleurs, les producteurs lui confient 250 millions de dollars de budget, c'est plus que des films comme Avatar, Avengers ou The Dark Knight Rises. Roman Pearce résume très bien la situation au détour d'un dialogue méta, rappelant au passage les exploits passés de la bande: «D'abord un tank, puis un avion, et maintenant on a un vaisseau spatial?» [Pour l'anecdote, les rumeurs autour d'un nouveau film dans l'espace est envisageable, y compris pour l'un des scénaristes de la saga, ndlr] 

C'est pour cela que l'on voit les héros sauter de gratte-ciel en gratte-ciel à bord d'une Lykan Hypersport, ou depuis un avion... toujours au volant de leur voiture équipée de parachute. Ces scènes ont d'autant plus participé à la légende du film qu'un storytelling très efficace a été mis en place autour de leur réalisation. La production a publié des vidéos de making-of et des experts en cascade ont expliqué en détail pourquoi le spectateur doit être impressionné

 


Cette double évolution vers l'excès, à la fois réalisme technique et surréalisme scénaristique permet à Fast & Furious de trouver enfin une identité qui lui est propre dans le monde des blockbusters ainsi que de dépasser le milliard et demi de dollars au box-office (sixième plus gros succès de tous les temps)... Et de développer une forte connivence avec son public. La saga Fast & Furious devient un véritable plaisir coupable assumé. Dans un article élogieux publié sur le site américain Complex en 2015, le journaliste Julian Kimble raconte son indifférence pour la franchise à la sortie du premier volet et le plaisir croissant pris avec son groupe d'amis à revoir chacun des films comme si quelque chose de fort s'était noué au fil du temps et des revisionnages amusés. Au point de créer de part et d'autre de l'écran, une famille.

La «famille» Fast & Furious  

Le 30 novembre 2013, alors que le tournage de l'épisode sept n'était pas encore fini, des centaines de milliers de fans à travers le monde ont fait part de leur émotion sur internet lorsque les médias ont annoncé la mort de Paul Walker dans un accident de la route. Certaines personnes, qui n'étaient pas familières de Fast & Furious, ont pu être «surprises» face à l'ampleur du deuil. Mais quand on regarde les films les uns après les autres, il est impossible d'ignorer le lien qui a été tissé entre les personnages, les acteurs, et leur public.

Depuis six ans maintenant, la franchise a transformé une bande de braqueurs, venus d'horizons différents, en une famille unie. De nombreux spectateurs sont sensibles à la composante post-raciale du casting, rappelle Complex. Comme un véritable reflet de la diversité ethnique de l'Amérique, voire de la planète, où chacun serait invité au banquet quelles que soient ses origines. Où prime avant tout les liens du cœur, l'amitié. Le personnage de Dom, en 2011 dans Fast Five, s'exprimait ainsi devant ses proches:

«Les personnes les plus importantes dans la vie ont toujours été celles présentes dans cette salle, ici et maintenant. Salute mi familia.»

C'était la naissance de la «Fast & Furious Family», qui travaillait ensemble et cultivait cette proximité en dehors des plateaux.  Après le décès de Paul Walker, la fin de Fast & Furious 7avec l'aide de ses frères, a été modifiée pour rendre un hommage appuyé à l'acteur. Inutile de lire entre les lignes, le discours de Dom (Vin Diesel) dépasse alors largement le cadre fictionnel: «Tu seras toujours avec moi, et tu seras toujours mon frère.» 

 

Depuis ce drame, la franchise et ses personnages ont pris encore une autre dimension dans le cœur des spectateurs, plus intime, plus personnelle. Elle est loin l'époque où l'on pouvait encore percevoir ce film comme une simple référence nanardesque pour amateurs de voitures tunées. Aujourd'hui, Fast & Furious a su s'imposer comme objet rare dans la culture populaire en proposant un univers riche et auto-conscient, en créant un genre d'action à part entière, et en nouant un lien, aussi tragique qu'indéfectible, avec ses fans et sa propre sa famille.

Un lien qui est au cœur de Fast & Furious 8, puisque l'intrigue tourne autour de la trahison de Dom, qui met en péril sa famille en rejoignant le camp des méchants, menés ici par l'actrice Charlize Theron. Ce nouvel opus est donc l'occasion parfaite pour comprendre un peu mieux la recette gagnante de Fast & Furious et accorder à la franchise un peu plus qu'un simple regard désapprobateur. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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