Culture

Le noir et blanc inspiré de «Paris est une fête», poème problématique

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 12.04.2017 à 17 h 37

Le nouveau pamphlet lyrique de Sylvain George met en images les injustices et les révoltes qui courent souterrainement dans la capitale, et parfois font violemment surface. Son cinéma impressionne, mais aussi questionne.

© Zeugma Films

© Zeugma Films

Qui a vu les précédents films de Sylvain George reconnaîtra sans mal ce noir et blanc somptueux, lyrique, qui depuis Les Éclats, L’Impossible et Qu’ils reposent en révolte caractérise le style de ce réalisateur.

Le style, ici, ce n’est pas l’homme, c’est le film. C’est l’arme –à double tranchant– de Paris est une fête.


Un système de signes

Paris est une fête se confronte aux dimensions les plus visibles, dans la capitale, de l’injustice et de la violence contemporaines – migrants maltraités, sans-abris en détresse,  misère urbaine, attentats islamistes, violence policière.

Il les inscrit dans un système de signes qui fait clignoter les strass et paillettes de la ville lumière, revenir les souvenirs de Gavroche, deviner les harmoniques entre Carmagnole de la révolution, java des bals popu et rap des cités. Et il cueille des fleurs.

Fleurs de pavé, fleurs de jardins publics, fleurs de luxe, fleurs de lumière écloses en pleine nuit à la surface du canal, du fleuve, du caniveau. Fleurs de poésie, Michaux, Rimbaud…

Organisé en 18 chapitres aux tonalités variables, y compris une chorégraphie abstraite de mains noires dans l’obscurité, ou un entretien journalistique, Paris est une fête rappelle par certains côtés le précédent film de Sylvain George, Vers Madrid.

Le réalisateur y présentait, en contrepoint du récit de l’occupation de la Puerta del Sol par les Indignados, l’itinéraire d’un sans-papiers africain dans la capitale espagnole.

La République, sa place et ses symboles

Cette fois la Place de la République a remplacé la Puerta del Sol, cette place dont Sylvain George sait filmer les statues emblématiques comme Eisenstein filmait les lions de pierre d’Odessa. Et Nuit debout s’est substituée aux Indignados.

Peu à peu les «vagues», les mouvements successifs qui balayaient le pavé parisien, se recentrent autour de la Place où tout fait symbole, viennent battre ce terre-plein où s’amoncellent d’autres fleurs, celles du deuil du Bataclan, d’autres lumières, celles des bougies du recueillement mais aus aussi les gyrophares de l'état d'urgence.

Là se joue le caractère double, problématique (ce n’est pas un défaut) du film. Poème inspiré captant les formes mystérieuses, malheureuses, dangereuses, qui hantent la ville la plus touristique du monde, le film déploie simultanément un discours, un énoncé.

Pour ce faire, il lui faut passer par une autre ressource du cinéma de Sylvain George, son courage physique, qui lui permet de filmer au plus près la réalité d’une brutalité des forces de l’ordre, brutalité inédite et disproportionnée dans les situations d’affrontements dans la capitale, brutalité qui a connu une aggravation majeure sous Sarkozy, et aucune baisse sous Hollande et Valls.

L'insurrection qui vient?

Entre l’enregistrement au long cours de ces face à face, provocations narquoises, matraquages et tabassages, et l’exaltation des foules studieusement assemblées de jour et de nuit, assis et debout, Place de la République au printemps 2016, Paris est une fête ne décrit pas seulement, sur le mode onirique et vibrant qui est le sien, une situation.

Il suggère de manière de plus en plus insistante que ce à quoi on assiste sont les prémisses d’un soulèvement populaire, qu’après 1789, 1848, 1871 ou 1968, un nouvel épisode révolutionnaire majeur est à l’ordre du jour, dont les rassemblements de Nuit debout auraient été les prolégomènes. La fameuse insurrection qui vient, parait-il, comme annoncée en 2007 (10 ans déjà).

Pour le regretter ou s’en réjouir, un regard un peu plus large sur l’état de la société française permet d’en douter. La question devient alors celle de la place, ou même de la fonction d’un artiste comme Sylvain George, et du cinéma tel qu’il le pratique.

Styliste, il donne aux bien réelles abominations qui hantent la grande ville une forme impressionnante de puissance visuelle. Pamphlétaire, il construit un discours où cet art devient argument d’une thèse, sans que rien n’en assure la légitimité.

Nécessité et limite de l'émotion rebelle

C’est l’ambigüité du film. Son mérite est de la garder ouverte, interrogative, du moins pour qui ne se laissera pas entraîner par cet emballement des formes qui, remuant des colères légitimes, n’en aveugle pas moins sur la compréhension des réalités qu’ils s’agit comme disait l’autre non seulement de comprendre mais de transformer.

Paris est une fête devient aussi, pour le meilleur et le moins bon, le symptôme de ce crescendo émotionel, rhétorique (ici la rhétorique des images) qui est à bon droit l'alpha de tout activisme contemporain à visée révolutionnaire, et à bien moins bon droit son omega .

L'émotion de la révolte est une composante de toute mobilisation, de tout élan collectif, mais dont on peut douter qu'à elle seule elle puisse ouvrir les voies des transformations réelles. En misant tout son film sur cette ressource, Sylvain George en trouve aussi la limite.  

Paris est une fête

- un film en 18 vagues

de Sylvain George

Durée 1h35

Sortie le 12 avril

Séances

 

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (460 articles)
Critique