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Cher François Fillon, Vercingétorix nous enseigne surtout le sens de la défaite

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 08.04.2017 à 20 h 06

L'homme dont le candidat de droite se sert comme emblème de la victoire inattendue a surtout appris à la France la défaite, et ses ambiguïtés.

Détail de «Vercingétorix jette ses armes aux pieds de Jules César» de Lionel Royer (1899).

Détail de «Vercingétorix jette ses armes aux pieds de Jules César» de Lionel Royer (1899).

«J’apprécie d’être à quelques kilomètres d’un lieu historique, le plateau de Gergovie. Là-bas, il y a quelques siècles, un rebelle gaulois, Vercingétorix, infligea une défaite magistrale à Jules César… qui était pourtant le favori des sondages!» Vendredi 7 avril, lors de son meeting à Clermont-Ferrand, François Fillon a flatté le public local en se comparant au héros gaulois vainqueur des légions romaines, en 52 avant J.-C. Bien évidemment, les internautes n'ont pas manqué de lui rappeler dans la foulée que le même Vercingétorix, quelques mois après, était vaincu à Alésia, avant d'être exécuté à Rome après plusieurs années de prison. Le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, a d'ailleurs filé la métaphore en déclarant: «On sait où est Gergovie. Mais on ne connaît pas Alésia. On ne connaît pas la défaite.»

On connaît pourtant le site d'Alésia (que les Gaulois d'Astérix ne savaient pas situer), que des recherches archéologiques de grande ampleur et le consensus des historiens spécialistes ont situé à Alise Sainte-Reine (Côte-d'Or), même si le débat ressurgit encore parfois au gré d'hypothèses très critiquées. François Fillon le connaît, d'ailleurs, puisque le 22 mars 2012, en pleine campagne présidentielle, il avait, en tant que Premier ministre, inauguré le Centre d’interprétation du MuséoParc Alésia à Alise-Sainte-Reine.

«Il est des défaites fondatrices, et la nation française trouve dans ce mythe d’Alésia l’image de l’adversité qui l’a si souvent frappée, et dont elle s’est toujours relevée par l’esprit de résistance qui l’anime. À Alésia, il y a plus de 2.000 ans, des peuples de Gaule étaient vaincus, leur chef déposait les armes aux pieds du vainqueur, et des Gaulois partaient en esclavage. Qui pouvait prédire que la France, héritière de ces tribus gauloises et de tant d’autres, allait progressivement naître, progressivement s’unir et finalement marquer le monde de sa trace étonnante?»

Ce discours avait alors été critiqué par l'historien et archéologue Jean-Paul Demoule, qui jugeait «étrange de plaider pour une histoire mythique alors que c’est au nom de mythes qu’ont été accomplis les pires massacres de l’histoire». Ce même Jean-Paul Demoule qui, dans son livre On a retrouvé l'histoire de France, rappelle que la scène de Vercingétorix vaincu jetant ses armes aux pieds de César, née sous la plume de Plutarque et immortalisée par une toile célèbre du peintre du XIXe siècle Lionel Royer, est fausse: «Elle est aussi plausible que si, après sa défaite, Saddam Hussein était venu en personne, au volant de son automitrailleuse (ou de l'une de ses Rolls-Royce), se présenter devant George Bush et ses troupes, par exemple dans la green zone de l'aéroport de Bagdad.»

L'homme qui a fait «don de sa personne à la Gaule»

Dans l'histoire de France, la scène glorieuse de Gergovie qu'évoque François Fillon pour motiver ses supporters est paradoxalement moins importante que celle d'Alésia. La récente Histoire mondiale de la France dirigée par Patrick Boucheron consacre, sous la plume de l'historien Yann Potin, un chapitre stimulant à cette autre bataille, intitulé «Alésia ou le sens de la défaite».

Alésia, cette «fantasmagorie à valeur toute mythologique», a été construite à partir du XIXe siècle par la «République des instituteurs», Vercingétorix devenant alors le personnage fondateur de l'histoire de France, rôle jusque-là occupé par Clovis. Pour De Gaulle, il est tout simplement «le premier résistant de notre race», un défenseur de la patrie dans une lignée où viendront ensuite Jeanne d'Arc ou les soldats de Valmy. Dans son ouvrage Le Mythe national, récemment réédité (et offert à Fillon lors de son passage à «L'Émission politique» par l'historienne Laurence de Cock), Suzanne Citron relève que, dans les célèbres manuels scolaires d'Ernest Lavisse, on peut lire «Vercingétorix meurt pour la patrie» ou «Dans les guerres, on n'est jamais sûr d'être vainqueur; mais on peut sauver l'honneur en faisant son devoir de bon soldat».

«Comment la célébration d'une défaite a-t-elle pu être investie d'une telle puissance fondatrice? Pourquoi la France du XIXe siècle a-t-elle imaginé l'origine de la nation à travers le motif de l'intégration à la mondialisation romaine?», s'interroge Yann Potin. Car Alésia est aussi décrite comme une défaite nécessaire, purificatrice. «Tout en honorant la mémoire de Vercingétorix, il ne nous est pas permis de déplorer sa défaite, écrit l'empereur Napoléon III dans son Histoire de Jules César. N'oublions pas que c'est au triomphe des armées romaines qu'est due notre civilisation.»

Une description qui va réussir à unir des camps opposés. En 1930, dans La France et son armée, De Gaulle se félicite que, après Alésia, «pendant cinq cents ans, Rome [ait imprimé] dans nos lois, nos mœurs, notre langue, comme dans nos monuments, routes et travaux d'art, la marque de la règle et de l'autorité». Douze ans plus tard, le 30 août 1942, à Gergovie, à moins de cent kilomètres de Vichy, la Légion française des combattants et des volontaires de la Révolution nationale célèbre Vercingétorix, celui qui a fait «don de sa personne à la Gaule», comme Pétain a fait don de la sienne à la France «pour atténuer son malheur».

«On livre Vercingétorix, on jette les armes»

Vercingétorix a donc surtout enseigné à la France le sens de la défaite, plus que celui de la victoire. Un sens lui même construit, mythifié, ambigu. Dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, César se contente de résumer la fin de la bataille en quatre mots: «Vercingetorix deditur, arma proiciuntur» («On livre Vercingétorix, on jette les armes»).

«Par qui Vercingetorix fut-il livré?, interroge Yann Potin. L'histoire ne le dira pas. À cet égard, et compte tenu de notre dépendance au texte de César, tout est imaginable, y compris le fait que Vercingétorix, ancien otage et ami de César, ait pu être l'allié objectif, sinon l'agent indirect, des ennemis de César à Rome. [...] Les quelque soixante-dix “cités-États” qui couvrent le territoire “gaulois”, les Gaules plutôt que “la” Gaule, n'ont pas été conquises par Rome après une farouche résistance pour défendre leur liberté. Elles se sont livrées à Rome en toute liberté.»

La défaite n'est pas seulement résistance glorieuse ou point de départ d'une purification, elle peut aussi ressortir de trahisons ou être librement consentie. «La défaite aurait ceci de supérieur à la victoire dans l'histoire de France: elle enracine l'union nationale», ajoute Yann Potin. Pas sûr que cela marche pour un parti politique en cas de défaite électorale.

Cet article a été mis à jour le samedi 8 avril à 20 heures avec des précisions sur le «débat» entourant la localisation exacte du site d'Alésia.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (906 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).