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Les YouTubeurs et la présidentielle: le grand malaise

Vincent Manilève, mis à jour le 10.04.2017 à 13 h 57

Alors que l'élection présidentielle approche, les YouTubeurs les plus connus font de leur mieux pour éviter d'en parler sérieusement.

Image tirée d'une vidéo de Cyprien.

Image tirée d'une vidéo de Cyprien.

Les locaux de Google France abritent le bureau du Président de la République. Vous avez envie de hurler «Fake news»? Pourtant au sein de son YouTube Space, l'espace dédié à la création sur la plateforme vidéo, et mis à disposition des vidéastes les plus importants, le géant américain a monté fin février un décor quasiment identique à celui dans lequel évolue François Hollande. Dorures, horloge, cheminée, détails de marquetterie du bureau... Tout y est, ou presque. Le but: encourager les YouTubeurs comptant plus de 10.000 abonnés à «contribuer au débat politique français» et à «interagir avec leurs audiences sur ce sujet incontournable», si l'on en croit un communiqué Google.

Image fournie par Google France

Une démarche d'autant plus intéressante, que l'audience est jeune, souvent primo-votante. Mais installer un tel bureau est un pari risqué dans le monde de YouTube: les YouTubeurs vedettes sont très mal à l'aise avec la politique.

La peur de faire fuir les fans

On nous l'a fait comprendre pendant l'écriture de cet article, prononcer le mot «politique» provoque immédiatement une réaction allergique. Il suffit de regarder les bribes de réponses qu'ils ont dû laisser échapper sur les plateaux télé ou à la radio. L'année dernière, dans le cadre de la promotion de son one-man-show, Norman est apparu un brin embarrassé sur Europe 1: on venait de lui parler en direct de son rapport au politiquement correct. Il affirme alors adorer la politique, mais refuse catégoriquement d'en parler sur ce terrain glissant nommé internet:

«La politique c'est évidemment un sujet qui me passionne, mais c'est un peu compliqué d'en parler sur internet, parce que c'est une thématique qui divise beaucoup les gens, c'est le principe. Il faut parfois être un peu bien-pensant.»

Encore un peu plus gêné chez «Quotidien» en novembre dernier, il renchérit en expliquant qu'il a bien sûr un avis sur ce qu'il se passe, mais qu'il ne veut pas «faire l'auto-promo des politiques gratuitement en parlant d'eux tout le temps. J'ai pas envie de parler du dernier tweet de Marine Le Pen, ça je m'en fous. Moi je préfère parler des trucs qui m'intéressent vraiment, les vrais gens.» 

Il y a quelques jours, à l'AFP, il déclarait encore: «Si jamais je commence à donner un avis politique, ils vont se dire: “Mais qu'est-ce qu'il fait là? C'est pas pour ça que je le suis.”»

«Il faut considérer les grands YouTubeurs comme des hommes d’affaires, ou en tout cas comme des personnalités qui recherchent à tirer parti de YouTube d’un point de vue marchand, nous explique par téléphone Thierry Devars, Docteur en Sciences de l'Information et de la Communication Chercheur associé GRIPIC et auteur sur INA Global d'un article sur les YouTubeurs dit politiques. De ce point de vue, le champ politique est quand même très particulier, il reste un espace clivant et pas délibérément centré sur le marchand.»

Quand nous l'avons appelé, Cyrus North, YouTubeur spécialisé dans la philosophie, la culture et la politique, a tenu à nous dire qu'il faut être bien armé pour donner son opinion politique sur YouTube. «Si tu es un top créateur [parmi les YouTubeurs les plus suivis] que tu es partisan et que tu as envie de défendre une certaine parole, vu l’influence que tu peux avoir, cela veut dire que tu considères que ton opinion est assez légitime et vraie pour la prêcher auprès de centaines de milliers voire de millions de personnes. Et ça c’est une action très forte. Je comprends que ces YouTubeurs n’aient pas envie de prendre partie.»

À leur décharge, il faut savoir que le moindre lien tissé entre un politique et un YouTubeur peut vite se retourner contre ce dernier. Le 17 mars 2016, lors du Salon du Livre où il dédicace sa première BD, Cyprien tombe sur le ministre de l'Economie de l'époque, Emmanuel Macron. Le politique décide alors de se faire dédicacer l'album du YouTubeur, qui publie ensuite un selfie sur son compte Twitter.

Grave erreur. Très vite, Cyprien est critiqué par certains internautes, qui lui reprochent notamment de publier la photo le jour d'une manifestation de jeunes contre la loi travail, et par Arrêt sur image, qui dresse un parallèle pour le moins grinçant entre les deux hommes. Le YouTubeur a par la suite supprimé le tweet.

Rappelons également ce jour où Kevin Razy, accusé de complotisme, a eu le malheur de tourner une vidéo pour le gouvernement dans le cadre d'un plan de lutte... contre les théories complotistes. Ou ce dimanche de mai 2015 où, sur le plateau du «Supplément» de Canal+, Pierre Gattaz, patron du Medef, a flatté EnjoyPhoenix, également invitée. La jeune vlogueuse expliquait alors, sur invitation du patron des patrons, d'adhérer «bientôt peut-être» au mouvement. Une déclaration maladroite qui n'a pas manqué de mettre mal à l'aise la jeune femme et de faire rire certains téléspectateurs. 

De plus, ces vidéastes populaires sont, ne l'oublions pas, des célébrités françaises comme les autres, et parfois plus exposés que les chanteurs et autres acteurs. Or comme le notait très bien Libération dans un article publié début février, les artistes n'ont plus envie de s'engager. «Quand on voit le niveau de popularité des politiques, on peut se dire qu’il n’y a aucun intérêt à s’afficher», expliquait au journal Arnaud Mercier, politologue et professeur en communication à l’université de Lorraine. Si cela n'est pas valorisant voire souvent destructeur en terme d'image, pourquoi les YouTubeurs s'y risqueraient?  «Il y a aussi chez eux, comme pour le reste de la population, une certaine déception, un scepticisme…», note le politologue. 

Le YouTubeur, un jeune désenchanté comme les autres

Juste avant l'élection présidentielle de 2012, Norman tentait une vidéo pour évoquer son désintérêt pour la politique mais encourager ses millions de fans, dont certains sont évidemment majeurs: «Voter, c'est super important. Et même si vous êtes pas trop sûr de vous, vous pouvez au moins voter pour le candidat qui vous ressemble. Enfin... pas physiquement évidemment.» Malheureusement, et Norman l'a avoué quelques années plus tard sur Europe 1, cette vidéo n'a «pas du tout intéressé les gens, tout le monde s'en fout malheureusement, ils veulent du divertissement.»


Discours sensiblement identique pour Natoo, qui cumule trois millions de fans. Aux Inrocks en 2016, elle expliquait que l'actualité ne la fait pas rire. «La politique par exemple; c’est important mais je suis assez détachée. Depuis que je suis née, j’entends les mêmes problèmes en permanence. Mais je vais quand même voter. Si je n’y allais pas, je me sentirais sale.»

Cette autre explication est en soi très logique: Norman a 29 ans, Natoo 32, et leur public est essentiellement composé d'adolescents et de jeunes adultes. Ils appartiennent, comme leur public, au tiers des 18-34 ans qui se détournent de la politique et des partis, selon un sondage Odoxa-Dentsu Consulting pour France Info paru fin 2016. Dans une contribution au site The Conversation, Anne Muxel, directrice de recherche au Cevipof, écrivait ceci en s'appuyant sur des sondages du centre:

«Bien qu’assez largement intéressés par l’élection présidentielle (73 %), les primo-votants ne manifestent pas de réels signes de mobilisation pour la campagne telle qu’elle se déroule. Tout se passe comme si celle-ci ne déclenchait pas un désir de participation particulier.» 

Ce n'est pas un hasard si, dans sa dernière vidéo, pourtant tournée dans le fameux décor élyséen du YouTube Space, Cyprien a ainsi préféré ramener la fonction de président à celle de YouTubeur plutôt que de s'engager d'un point de vue politique ou citoyen.


«Le regard moqueur des YouTubeurs non-politiques, explique Thierry Devars, quand ils investissent le ce champ, s’inscrit finalement dans l’air du temps. Cela relève selon moi d’une forme de désenchantement et de désintérêt général. Ce défaut d’engagement devient la norme et s’affiche à travers le visage de l’ironie.» 

Le YouTube politique, un territoire qui commence à peine à être exploré

Il y a pourtant sur YouTube des vidéastes qui se sont fait connaître spécifiquement par leur prisme politique avec deux approches: pédagogique ou partisane. On trouve alors des YouTubeurs engagés, essentiellement à gauche comme Osons Causer, Bonjour Tristesse, ou Usul, et des chaînes qui s'efforcent de ne pas prendre parti et de rester dans l'explicatif, comme Accropolis ou Hugo Décrypte. Depuis quelques semaines, comme Cyrus North, Hugo analyse le programme de chaque candidat de la manière la plus impartiale possible. Bientôt, il co-présentera des interviews de candidat avec Jhon Rachid et Vincent Scalera (de Wooshes) dans le cadre de l'initiative Yes We Make.

Pourtant, rares sont les chaînes qui dans ce domaine arrivent à dépasser les 200.000 abonnés. Ce qui fait dire à Thierry Devars que «le YouTube politique reste quelque chose de relativement marginal par rapport aux audiences de YouTubeurs qui s’investissent dans des domaines plus consensuels comme le divertissement ou le lifestyle», confirme Thierry Devars.

Preuve de cette marginalité, le seul «YouTubeur politique» à être présent cette année au Video City Paris, événement lancé en 2015 pour rassembler les vidéastes stars de la plateforme, est justement Hugo Décrypte. Rencontré près de l'espace très surveillé des créateurs, il nous a expliqué être lui aussi scruté par ses abonnés à chaque vidéo.

«Sur ma chaîne, je ne donne pas mon avis, mais dès qu’il y a quelque chose qui suggérerait que je le donne, même une mauvaise tournure de phrase, on me le reproche tout de suite. Le moindre faux pas et on se fait basher. Et c’est encore plus présent pendant la campagne présidentielle.»

S’il ne voit pas Cyprien ou Norman appeler à aller voter, il nous rappelle que le YouTube politique est encore très jeune comparé aux autres thèmes et que la frontière entre ceux-ci évolue sensiblement. «Jenesuispasjolie, alors qu’elle est YouTubeuse beauté à la base, a parlé de moi dans une de ses vidéos pour dire qu’il faut s’intéresser à la politique, et on va peut être faire une vidéo ensemble prochainement.»

Avec la croissance actuelle de ces chaînes politiques et le renouvellement des générations de YouTubeurs, on peut légitimement penser que l'exploration du territoire politique favorisera deux mouvements: un plus grand équilibre des chaînes politisées, avec des YouTubeurs plus ancrés à droite, et une plus grande audace des «gros» YouTubeurs, qui oseront de plus en plus s'emparer de ce thème si complexe et pourtant essentiel pour la société française. Ainsi, l'année dernière, la jeune Adèle (alors âgée de 14 ans à peine) prenait la parole pour parler de ce sujet sensible. «Hey les cocos, je vanne sur la politique mais en vrai c'est hyper important tous ces trucs-là. Faut aller voter. Et puis, tu sais, qu'est-ce qu'on ferait s'il y avait aucune démocratie dans notre pays? Bah tout, et c'est bien ça le problème, on ferait tout et n'importe quoi.»


 

Hasard ou signe du destin: ce dimanche 9 avril, en fin d'après-midi, alors que Video City Paris s'apprêtait à dire au revoir aux adolescents et à leur perche à selfie, d'autres fans, plus âgés, sont venus encourager leur idole à eux: François Fillon, qui tenait un meeting à quelques pas de là pour redonner un nouvel élan l'élection présidentielle. Malheureusement pour lui, aucun YouTubeur n'est passé le voir. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (340 articles)
Journaliste