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On refait le match (enfin, le débat)

Yannick Cochennec, mis à jour le 05.04.2017 à 12 h 34

La métaphore sportive a été filée par journalistes et candidats au cours des premiers débats. Avons-nous assisté à un match de foot? Pas vraiment, les échanges faisaient plutôt penser à un longue rencontre à Roland-Garros.

Les dix candidats lors du débat présidentiel, le 4 avril 2017 | Lionel BONAVENTURE / AFP

Les dix candidats lors du débat présidentiel, le 4 avril 2017 | Lionel BONAVENTURE / AFP

Lors du débat sur BFMTV et CNews, ils étaient onze et auraient évidemment pu constituer une équipe de football. Sauf qu’entre eux, ils n’étaient parfois d’accord sur rien ou souvent sur pas grand-chose et qu’ils passaient une partie de leur temps à tenter de se faire des croche-pieds. Sauf qu’il aurait fallu imaginer une sorte de football mixte en mêlant à la fois neuf hommes et deux femmes pour y inclure Marine Le Pen et Nathalie Arthaud.

Parmi les rares sports mixtes autorisés en compétition officielle, l’équitation et la voile permettent de mettre hommes et femmes face à face sur un pied d’égalité. Dans cette course d’obstacles politiques et sur la mer parfois déchaînée d’une campagne électorale où «il faut garder le cap», cliché éculé de la parole politique, Marine Le Pen et Nathalie Arthaud ont parfois dû sortir la cravache ou virer de bord de droite ou de gauche, selon leurs techniques éprouvées pour s’opposer face à leur mâle concurrence.

L’élection présidentielle, et la campagne qui y mène, constitue à l’évidence une épreuve sportive à elle seule avec tous les ingrédients liés à la compétition et toutes les métaphores qui l’accompagnent. Les poncifs des commentaires politiques puisent abondamment dans le verbiage sportif. La balle est toujours dans le camp du gouvernement ou de l’opposition, le président «passe à l’offensive», tel ou tel «tacle machin» qui «botte en touche» ou «transforme l’essai» s’il n’est pas déjà dans les cordes.

Marquer des points

Lors du premier débat à cinq, puis lors des échanges à onze de cette élection présidentielle, les figures de style sportives n’ont donc pas manqué, avant, pendant et après cette empoignade sur le ring médiatique où chacun, après avoir repéré le terrain préalablement lors d’un bref échauffement télévisé, a tenté de marquer des points par rapport aux autres dans une course aux arguments où il était important, entre autres, d’être plus rapide et percutant que son voisin de couloir.

Selon Arlette Chabot, sur LCI, lors du premier rendez-vous à cinq, Benoît Hamon avait ainsi eu «un côté boxeur qui a fait craquer sa nuque et ses doigts» après que la journaliste eût évoqué «des candidats qui avaient joué un peu fond de court pendant la campagne». Lors du deuxième débat élargi à onze, les «petits candidats» ont soudain et évidemment fait leur apparition dans la logorrhée des journalistes animant, avant le coup d’envoi des hostilités, une sorte de «Canal Politique Club» sur BFMTV avec Christophe Barbier pour remplacer Pierre Menès dans l’excès ou la provocation en jugeant quasiment illégitime la présence d’un Philippe Poutou au cœur de cette partie alors qu’Anna Cabana critiquait la tenue «trop décontractée», pas très réglementaire, du candidat NPA (jean, polo manches longues). Bernard Sananes, analyste-sondeur, a alors tranché comme lors d’un tour de Coupe de France: «Vous êtes au Stade de France ce soir. Il y a ceux qui ont l’habitude d’affronter ce type de stade et les autres, les petits poucets

Ces «petits poucets» qui, bien sûr, «n’avaient rien à perdre, mais tout à gagner» quitte même à afficher une sorte d’insolente décontraction à quelques minutes du coup d’envoi comme Jean Lassalle, arrivé dans un taxi ralenti par les embouteillages à la stupéfaction du Laurent Paganelli politique venu à sa rencontre une fois la portière fermée. Un bon débat? «En tout cas, on te le souhaite», aurait-on presque juré d’avoir entendu.

Un petit côté Roland-Garros

Mais au cours de ces échanges de bonne tenue, parfois vifs entre les uns et les autres, avec ces entourages soigneusement rangés derrière leur champion, ces pauses comme des changements de côté pour reprendre son souffle et ces arbitres élégantes, très «Lacoste» sur leur chaise pour donner le score ou plutôt égrener les temps de parole, il y avait comme un petit côté Roland-Garros, Open de France de la politique plus chic que choc. Plus de quatre heures d’un match marathon émaillé de coups d’attaque ou de défense, de quelques longs tunnels d’ennui qui vous dirigent vers la porte du frigidaire et de soudaines fulgurances stimulantes avec quelques lobs et contrepieds inattendus avant, pour finir, les habituelles poignées de main crispées. Et après tout, ne s’agit-il pas au cours de cette élection, de conquérir la terre de France que chaque candidat, chemise trempée et chaussures parfois crottées, continuera de sillonner de part en part jusqu’au bout de cette campagne?

Le tableau de la présidentielle 2017, pas tout à fait imaginaire, pourrait d’ailleurs se présenter de la sorte à moins de 20 jours de l’élection:

Macron-Qualifié

Mélenchon-Hamon

Le Pen-Dupont-Aignan

Fillon-Lassalle

Qualifications (2 tours):

Asselineau -Cheminade
Arthaud -Poutou

Un tableau avec Emmanuel Macron, devenu tête de série n°1 et favori de la compétition, qui se demande à ce stade s’il sera un Gustavo Kuerten ou un Mikael Pernfors. Rappelons-nous. Comme Macron, tous les deux étaient pour ainsi dire de parfaits inconnus au seuil de la compétition et ils sont devenus célèbres l’espace d’une «quinzaine» à Roland-Garros en 1997 et 1986. Alors qu’il n’était que 66e mondial, le premier, Brésilien transfiguré l’espace de deux semaines, avait fait le ménage en coupant des têtes couronnées comme Thomas Muster, Yevgeny Kafelnikov et Sergi Bruguera et en créant l’une des plus grandes sensations du tennis moderne. Le second, venu de Suède et mignon comme un cœur avec ses cheveux en brosse –au point de devenir la coqueluche de tout le central transi d’amour pour lui–, s’était débarrassé sans gêne de Stefan Edberg, Boris Becker et Henri Leconte avant d’être durement ramené à la raison de son statut de «jeune espoir» par l’impitoyable Ivan Lendl, vainqueur en trois sets en finale. Alors, Macron-Kuerten ou Macron-Pernfors?

Fillon qui promet de la sueur, du sang et des larmes

Et comment, d’ailleurs, ne pas trouver des analogies entre François Fillon et ses faux-airs d’Ivan Lendl? Les amateurs de tennis des années 80 n’ont pas oublié combien Lendl aimait l’argent. Véritable stakhanoviste des courts à l’époque où il existait deux circuits professionnels concurrents (ATP et WCT), le Tchécoslovaque courait le cachet et les garanties, ces primes données avant même le premier coup de raquette et qui servent aux organisateurs de tournois à étoffer leur affiche. A l’époque, ces pratiques n’étaient pas toujours officielles comme aujourd’hui et les dessous de table étaient même courants. A l’instar d’un Fillon qui promet de la sueur, du sang et des larmes, Lendl n’était pas non plus très drôle, doux euphémisme, avec son visage fermé comme le mur de Berlin. Mais Lendl n’avait cure de l’opprobre générale à son égard et creusait son sillon comme un laboureur de la terre de Roland-Garros. La plus légendaire de ses victoires reste, bien sûr, la première, en 1984, quand il s’était retrouvé mené deux sets à rien par John McEnroe, comme enchaîné à un funeste destin et non à un canard, avant de complètement renverser la vapeur devant un public médusé qui n’avait pas vu le coup arriver. Lendl, qui avait l’habitude de s’arracher les poils des sourcils avant de servir, aurait probablement regardé l’épaisseur de ceux de Fillon avec gourmandise.

Et Marine Le Pen qui nous rappellerait presque que le tennis féminin, comme la politique, en a connu tellement des filles à papa dans un sport où les géniteurs ont souvent gendarmé le destin de leurs progénitures. Marine Le Pen, sorte de Marion «jamais sans mon père» Bartoli qui, souvenons-nous, ne tapait que des coups droits avec son jeu à deux mains.

Qui peut être Roger Federer?

Et Jean-Luc Mélenchon, gaucher parfois aussi génial que John McEnroe en raison de son talent naturel, mais aussi de sa capacité à l’«ouvrir» à la terreur des arbitres –«You cannot be serious Ruth!». Benoît Hamon, gaucher plus laborieux ou attendu, mais au jeu de jambes solide et récitant bien ses gammes et qui se rêve en une sorte d’Andres Gomez que personne n’avait vu venir à Roland-Garros en 1990 en dépit de sa 4e place mondiale. Jean Lassalle au jeu relativement indéchiffrable qui endort l’adversaire tel un Fabrice Santoro imprévisible. Nathalie Arthaud qui crie sa colère sur chaque frappe de balle comme une Monica Seles ou une Maria Sharapova pleine de rage et de détermination. Ou encore Philippe Poutou, joueur parfois brouillon, mais capable de plongeons spectaculaires -«on n'a pas d'immunité ouvrière» ou «Marine Le Pen vous êtes contre l’Europe mais vous piquer dans les caisses européennes»- qui font lever les foules tel un Dustin Brown rasta de l’arène politique.

Poutou qui, selon la journaliste Anna Cabana, arbitre décidément des élégances sur BFMTV, se serait «conduit de manière irrespectueuse» à la limite de la disqualification. «On était les yeux sur l’horloge» finira par avouer de son coté Ruth Elkrief bien au-delà de minuit –l'image des chronos décomptant le temps de parole avait rythmé la soirée. Nous aussi, mais les nôtres se fermaient carrément. Lorsqu’ils se sont rouverts à 6h45 le lendemain avec le buzzer du radio-réveil, Jean Lassalle était en direct dans le studio de France-Info. Le match, interminable, continuait encore avec, cette fois, le décryptage des statistiques de la rencontre incapables de nous signifier qui avait gagné ou perdu. Vivement alors la finale du 7 mai pour nous le dire à quelques jours du vrai Roland-Garros. Hélas, en nous prenant pour un Christophe Barbier-Nelson Monfort du commentaire un peu rapide, on se permettra déjà de dire qu’il aura manqué un Roger Federer à cette campagne électorale…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (566 articles)
Journaliste
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