Culture

«Les Sauteurs», avec ceux qui regardent au loin, filmés par l'un d'eux

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 05.04.2017 à 18 h 06

Muni d'une caméra légère, un jeune Malien qui cherche à rejoindre l'enclave de Melilla au Maroc filme le quotidien et les rêves de ces hommes d'Afrique qui veulent échapper à la fatalité.

Crédit photo: Wide

Crédit photo: Wide

L’affiche indique que les réalisateurs de ce film sont Moritz Siebert et Estephan Wagner, avec un co-réalisateur, Abou Bakar Sidibé. C’est inexact et choquant. Du moins si on considère que le réalisateur d’un film est celui dont ce film porte le regard.

Les Allemands Siebert et Wagner ont eu l’excellente idée de confier une caméra à un parmi les centaines de jeunes hommes qui tentent de franchir la barrière de l’enclave espagnole de Melilla au Maroc pour entrer en Europe. Ce faisant, ils sont les producteurs (au sens plein, qui n'est pas financier) des Sauteurs, et ils en sont aussi les monteurs. Mais son auteur est sans aucun doute possible celui qui l’a filmé, le Malien Sidibé.

Il y a exactement 50 ans, Chris Marker donnait sa caméra aux ouvriers en grève de l’usine Rhodiaceta, il ne lui serait en aucun cas venu à l’idée de signer de son nom les films que les grévistes réalisèrent ainsi. Ce geste de réappropriation aux forts relents néocoloniaux est problématique, mais pour le reste, Les Sauteurs est un film remarquable.

Melilla mon amour

Doté de sa caméra, celui que tout le monde appelle Abou montre le fonctionnement de ce gigantesque campement composé uniquement (pour ce que l'on en voit) de jeunes hommes noirs, sur les hauteurs marocaines au-dessus de Melilla, la ville objet de leur convoitise. Entre détritus et camaraderie, entre bricolage et découragement, lui-même s'y trouve depuis 15 mois.

Il raconte et donne à voir la tension permanente, les assauts répétés contre cette barrière à la fois très réelle et quasi-mythologique, la violence des forces de l’ordre, marocaines en-deça, espagnole au-delà. Il laisse aussi percevoir peu à peu l’imaginaire qui habite ces garçons venus de toute l’Afrique occidentale sub-saharienne, imaginaire composé d’espoir et de désespoir indissolublement mêlés, de lucidité et de volonté, d’énergie et de fierté.

Pour être juste, il faut sûrement créditer Moritz Siebert et Estephan Wagner d’avoir enrichi le film d’images hallucinantes, qu’ils n’ont elles non plus pas filmées puisqu’elle proviennent des caméras de surveillance à vision nocturne de la police espagnole.

Ombres blanches progressant dans la forêt, foule se lançant à l’assaut de la triple barrière, scènes dantesques stylisées par le dispositif de vision nocturne.

Le lendemain matin, il faut panser ses blessures, parfois appeler la famille d’un ami qui n’a pas survécu.

Mais en filmant, Abou raconte plein d’autres choses, qui ne cessent d’enrichir cette tension cruelle qui anime tous ceux qui sont là. Il raconte l’organisation de la vie collective, la structure selon les origines nationales, chaque communauté groupée autour d’un «président» et de ses «ministres» qui coordonnent les assauts. Il raconte les complots pour changer de leadership, il évoque la religion, les matches de foot, les rêves, les fantasmes sexuels, la magie, les récits de famille, la violence contre ceux qui trahissent, les astuces qui réinventent la survie, peut-être la victoire.

Un filmeur

Il raconte, mais surtout il montre, attentif aux corps, aux visages, aux gestuelles. Lui qui n’avait jamais touché une caméra, qui a d’abord accepté de s’en servir parce que la proposition de Siebert et Wagner s’accompagnait d’une somme d’argent, se révèle un excellent «filmeur» –exactement au sens qu’Alain Cavalier a associé à ce mot depuis que lui-même filme seul avec une caméra légère, fut-ce dans des contextes infiniment différents.

Abou Bakar Sidibé, le véritable auteur des Sauteurs

Mieux, Abou se fait simultanément le chroniqueur de la vie sur les flancs de ce mont Gurugu qui domine l'enclave de Melilla et le chroniqueur de sa propre métamorphose, découvrant comment la caméra le change et change son rapport aux autres et à la réalité qu’il affronte.

N’hésitant pas à laisser l’appareil à un compagnon de temps en temps pour que lui-même puisse occuper toute la place qui lui revient, protagoniste et cinéaste, y compris en s’exposant entièrement nu, il occupe ainsi une place particulièrement forte et active dans son film –tout en continuant de participer aux travaux du camp, et aux éprouvants assauts contre la barrière.

Grâce à Abou, donc aussi bien sûr grâce à Siebert et Wagner qui lui en ont donné la possibilité, Les Sauteurs, malgré son titre idiot, se révèle un assez extraordinaire objet de cinéma. Un objet où la liberté d'un ânon, la protection tutellaire des chiens, la promesse du reflet de la lune sur la mer, la grâce d'une chanson oubliée et retrouvée ont elles aussi leur place.

Témoignage, expérience, aventure

Le film gagne dès lors sur plusieurs tableaux. Il est un rare témoignage approfondi de la situation matérielle et mentale de ces personnes qui cherchent à atteindre l’Europe, de leur propre point de vue. Il est une expérience sensorielle singulière, où le document, la chronique et des formes de stylisation composent un objet plastique singulier. Et une belle aventure initiatique, narrant en acte un devenir cinéaste.

Malgré quelques réussites mémorables, telles Fuocoammare, cette tragédie centrale de notre temps que sont les gigantesques mouvements migratoires peinent à trouver des représentations adaptées –aussi bien dans les médias, sans parler des discours politiques, que dans les films et les autres types d’œuvre. À la liste brève des contributions majeures à la mise en forme partageables de ces expériences humaines massives et lourdes de sens, il convient désormais d’ajouter Les Sauteurs.     

Les Sauteurs

de Moritz Siebert & Estephan Wagner en coréalisation avec Abou Bakar Sidibé.

Durée: 1h22. Sortie le 5 avril.

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Jean-Michel Frodon
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