Double XFrance

Les mesures de Fillon vont précariser les femmes

Aude Lorriaux, mis à jour le 07.04.2017 à 9 h 27

Slate.fr explore le programme, les déclarations et le bilan des candidats à la présidentielle, sous le prisme de l’égalité femmes-hommes. Aujourd’hui François Fillon. [2/6]

François Fillon le 8 mars 2017, invité du mouvement "Les femmes avec Fillon". GABRIEL BOUYS / AFP

François Fillon le 8 mars 2017, invité du mouvement "Les femmes avec Fillon". GABRIEL BOUYS / AFP

Vous vous souvenez de la réaction de François Fillon, après le #PenelopeGate? L’ex-Premier ministre s’est dit immédiatement «scandalisé» par la «misogynie» des articles du Canard enchaîné, et en a appelé aux «féministes», qui selon lui auraient réagi autrement si un homme politique avait utilisé les mêmes propos pour qualifier sa femme. Fillon plus féministe que les féministes?

Si l’on s’en réfère aux seules déclarations, le lecteur aura du mal à trouver dans les archives de nombreuses traces d’un féminisme assumé, d’un féminisme revendiqué comme tel, de la part de François Fillon. «C'est la première fois que François Fillon utilise comme vocabulaire politique les mots de sexisme, de misogynie et ce n'est pas crédible. (...) C'est un petit hold-up sur le féminisme», avait d’ailleurs réagi sur LCI la ministre des droits des femmes, Laurence Rossignol, à la suite des déclarations post-#PenelopeGate de Fillon.

Un bilan fourni, mais pas toujours positif

Ses porte-parole en conviennent du bout des lèvres: l’élu de la Sarthe n’a jamais clamé être féministe. Muriel Réus, qui a fondé le mouvement «Les femmes avec Fillon», concède que «ce n’est pas ce qu’il dit». Mais ajoute aussitôt que pour elle, il l’est assurément, parce qu’il a, juge-t-elle, «fait de grandes choses» pour les femmes. Elle cite l’obligation de la parité dans les conseils d’administration des grandes entreprises, votée en 2011 sous son gouvernement, l’instauration d’un gouvernement paritaire pour la première fois en 2007, ou encore la loi de juillet 2010 contre les violences faites aux femmes (qui offre au juge toute une palette de mesures pour protéger la victime), thème qu’il avait déclaré «grande cause nationale» en 2009. «Je l’ai toujours eu à côté de moi et il l’a démontré», complète Nicole Ameline, ex-ministre déléguée à la Parité et à l'Égalité professionnelle du gouvernement Raffarin (dans lequel François Fillon fut ministre des Affaires sociales puis ministre de l'Éducation nationale), et envoyée par le candidat comme porte-parole au grand débat de la Fondation des femmes (à voir dans la vidéo ci-dessous à partir de -1’09’00). Elle aussi cite des avancées obtenues sous l’impulsion du gouvernement de François Fillon, et notamment l’accord interprofessionnel sur l’égalité professionnelle, signé en 2004, alors que le candidat était ministre du Travail.

Il serait trop long ici de lister toutes les mesures prises par François Fillon qui vont plutôt dans le sens, ou au contraire, plutôt à l’encontre, des droits des femmes. Toujours est-il que cette réalité est mitigée, et qu’il serait caricatural d’en faire, au choix, un vil macho ou un ardent féministe. Au titre des reculs ou refus, et pour compléter les interviews que nous avons faites de ses porte-paroles, rappelons que François Fillon était absent lors du vote de l’ensemble de la proposition de loi sur l’égalité professionnelle, le 2 février 2017. Ses positions sur l’IVG sont assez ambiguës: il s’est dit «philosophiquement opposé» à l’interruption volontaire de grossesse. Il a d’ailleurs voté contre le texte de 2016 qui supprime le délai de réflexion avant une IVG, contre celui de 1993 créant un délit d’entrave à l’IVG et contre la loi qui étend ce délit aux sites Internet et lignes d’écoutes, loi qu’il veut d’ailleurs abroger. Enfin, et c'est sans doute le plus révélateur, François Fillon, qui prétend donner plus de place aux femmes dans la société, ne s'est pas appliqué le même principe. Parmi les 16 conseillers politiques de son équipe, on ne compte que deux femmes, comme le rappellent Les Glorieuses. Et sur les 92 personnes de son organigramme de campagne, révélé mi-décembre, seulement 20 femmes. Examinons maintenant son programme.

Les bons points et les idées originales du programme


 

1.Se préoccuper des familles monoparentales et des «mères isolées»

«Les mères isolées représentent 85% des 1,5 million de familles monoparentales et se retrouvent souvent en situation de précarité», rapporte le programme de François Fillon. C’est vrai, et c’est un véritable problème. Dans la très grande majorité des cas, le juge donne aux femmes la garde des enfants, car les pères bien souvent ne la réclament pas. Pour les mères qui ont des petits salaires et ne peuvent pas payer une nounou ou des baby-sitters tous les jours, elles se retrouvent donc souvent face à un dilemme impossible: travailler ou garder leurs enfants. Ou choisir un travail à temps partiel, moins bien rémunéré… A cause de cela (mais pas seulement), les femmes représentent 57% des allocataires du RSA, 82% des temps partiels et deux tiers des travailleurs pauvres. Et le revenu des familles monoparentales est inférieur de 30% à celui des couples avec enfants (1.184 euros en 2014 pour un équivalent adulte).

Source : Insee, recensements de la population de 1962 à 1999, enquêtes annuelles de recensement de 2004 à 2007.

Pour remédier à cela, François Fillon propose un accès prioritaire des femmes isolées aux logements sociaux, et un accès prioritaire des familles monoparentales aux crèches, priorité qui ne leur est actuellement pas donnée. C’est peut-être, comme certains l’en accusent, une façon de jouer la carte de la «famille», alors que le candidat a misé pendant toute la campagne sur son identité de chrétien. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’un véritable sujet: le nombre de familles monoparentales a doublé ces vingt dernières années. Et Fillon lui accorde une place de choix: c’est à la fois le premier sujet qu’il développe dans son programme pour les femmes, et le premier qu’il a détaillé dans la vidéo que son équipe a sorti à l’occasion du 8 mars, journée internationale des droits des femmes:

2.Trouver des solutions en créant du lien entre les générations

C’est une mesure qui figure également dans son chapitre sur les mères isolées et les familles monoparentales: pour leur permettre de faire garder leurs enfants plus facilement, le candidat propose la création d’une «grande plate-forme d’échange intergénérationnel sous la supervision de l’Etat» pour permettre à des seniors de «décharger les femmes de certaines activités». Rappelons que si les hommes s'occupent de plus en plus des enfants, les femmes réalisent encore l'essentiel des corvées domestiques (72%), dont la garde des enfants et l'aide aux devoirs. Ce sont elles qui majoritairement les habillent et restent à la maison s’ils sont malades. Certains diront que la mesure ne coûte pas chère, et qu’elle est dangereuse en ce qu’elle fait peser sur les citoyens des responsabilités qui devraient être supportées par l’Etat. D’autres ajouteront que les personnes âgées ne sont pas formées pour garder des enfants.

Cette mesure a au moins un double avantage: lutter contre le fléau de la solitude des personnes âgées, et proposer des solutions aux familles (mais pas qu’aux femmes, M. Fillon!) qui ont des difficultés à faire garder leurs enfants. Le tout, dans un esprit d’entraide plutôt sympathique. 

3.Le seul à avoir une mesure contre le sexisme en politique

Et si, pour avoir des politiques antisexistes, on commençait déjà par s’attaquer au sexisme en politique? C’est ce que propose François Fillon, le seul à avoir mis l’accent sur ce sujet dans son programme. Il veut «lutter de manière implacable contre le sexisme en politique, en appliquant une tolérance zéro et en s’engageant à mettre en place des mesures législatives et une politique pénale pour exclure de son mandat et rendre inéligible tout élu ou membre de l’exécutif en cas de condamnation pour harcèlement sexiste ou agressions sexuelles».

Quelques bémols: aucun élu Les Républicains n’ayant jamais été (à notre connaissance) définitivement condamné pour agression sexuelle ou harcèlement sexuel (les poursuites en la matière étant nombreuses mais aboutissant rarement pour de multiples raisons, dont la prescription, comme on l’a vu dans l’affaire Baupin) François Fillon ne prend pas un gros risque… On notera aussi que cette inéligibilité revient à celles, plus larges, prônées par Emmanuel Macron et Benoît Hamon, qui proposent de rendre inéligible tout citoyen n'ayant pas un casier judiciaire vierge (bulletin n°2 du casier judiciaire). Il n’empêche qu’on peut saluer la mention spécifique de ce sujet dans le programme de Fillon.

 

Les points d’interrogation

 

1.Pas d’hébergement d’urgence spécialisé pour les femmes victimes de violence, et un référent qui existe déjà

Le sujet des violences faites aux femmes est le deuxième sujet développé en longueur par François Fillon dans son programme pour les droits des femmes. Et la mesure qu’il propose –«développer l’hébergement d’urgence à destination des femmes victimes de violences» tout en affirmant «le principe d’un fonds réservataire de 2% pour les femmes victimes de violences»– serait une avancée par rapport à l’existant. Mais elle oublie une notion fondamentale, qui est la spécificité des besoins d’hébergement des femmes victimes de violence, qui doivent être protégées de leurs conjoints. Le centre d’hébergement de l’association Une femme un toit offre ainsi un encadrement par du personnel formé et vigilant, qui évitera de transmettre par exemple l’adresse du domicile à un inconnu téléphonant au centre, etc.

Par ailleurs François Fillon propose «un référent formé dans chaque commissariat de police et dans chaque gendarmerie pour accueillir les femmes qui viennent porter plainte pour agression sexuelle ou viol», mais ce dispositif existe déjà, l’idée serait plutôt qu’il soit véritablement appliqué, ce qui suppose des moyens dont l’équipe de François Fillon ne parle pas…

Barbie provoking conversations on gender inequality | Craftivist Collective via Flickr CC License by

2.Punir le harcèlement de rue? Une mesure surtout symbolique

Comme Emmanuel Macron, qui a pondu cette idée après lui, François Fillon veut punir le harcèlement de rue. Plus précisément, il veut une «amende aggravée» pour «toutes les incivilités commises à l’égard des femmes dans l’espace public et les transports en commun». Même topo que pour l’ex-ministre de l’Economie (LIEN): la mesure semble inapplicable, au vu du nombre de femmes harcelées (100%) et inefficace: mise en place à Bruxelles en 2012, la ville n’a traité qu’une dizaine de plaintes par an… «La loi a une vertu pédagogique», estime pour sa part Nicole Ameline.

3.Des mesures qui précariseront les femmes

 

Nombre de mesures portées par François Fillon vont faire porter aux plus précaires le coût du travail. Et les plus précaires, ce sont surtout les femmes! C’est le cas par exemple d’augmentation de la TVA, qui pèsera beaucoup plus sur les petites bourses que sur les plus riches. Idem pour les seuils sociaux, c’est-à-dire le nombre d’employés dans une entreprise à partir desquels se déclenchent un certain nombre de droits pour les salariés, que le candidat veut relever de 10 à 20 et de 50 à 100. «En relevant ces seuils sociaux, il exonèrera un nombre considérables d’entreprises en matière d’obligations liées à l’égalité professionnelle», prévient l’association Osez le féminisme, pour laquelle «sa volonté de vouloir réaliser l’égalité professionnelle ne tient pas».

 

4.Un lien problématique entre islam et droits des femmes 

 

Lire entre les lignes d’un programme, regarder ses absences (ici sur la PMA pour les femmes seules, ou l'IVG...), son plan et sa construction est parfois tout aussi instructif que de lire les mesures proposées. Prises isolément, certaines peuvent se révéler excellentes, mais prennent un drôle de sens lorsque l’on regarde l’endroit où elles ont été disposées. Les mesures à destination des enfants du candidat Fillon semblent pertinentes («Faire de la non-assistance à mineur en danger une circonstance aggravante du délit de non-assistance à personne en danger») mais pourquoi pardi les avoir accolées avec celles concernant les femmes?! Il y a là un drôle d’effet d’infantilisation, ou de cantonnement au rôle de mère...

Capture écran du site fillon2017.fr

C’est un peu la même chose pour ce qui concerne l’Islam radical et les droits des femmes. Alors que nombre de représentants de l’Eglise catholique prônent une vision sexiste, avec pour mission de renvoyer les femmes au foyer, comme l’a (mal) montré récemment un reportage sur un camp de masculinisation mis en place par des membres de la Communauté de l’Emmanuel, seul l’Islam radical est pointé du doigt dans le texte de Fillon. Certes, le texte fait heureusement la différence entre islam et islam radical, mais cette focale unique, qui ignore l’intégrisme catholique, induit un bizarre biais de perception.

Alors que les autres parties du programme de François Fillon sont largement étayées par des chiffres, cette partiea ausssi pour défaut d'être très peu documentée et paraît beaucoup plus idéologique. «Il y a des quartiers dans lesquels les hommes vivent en maîtres et règnent par la peur, entravant la liberté de circulation de leurs femmes, de leurs soeurs et de leurs filles»: mais quels quartiers? et pourquoi s’agirait-il de quartiers liés à l’Islam, alors que 100% des femmes subissent du harcèlement de rue? Sur quelles études s’appuie une telle affirmation? Au contraire, les spécialistes du genre et de la ville comme Yves Raibaud estiment plutôt qu’il n’y a pas de pas de corrélation entre immigration et harcèlement de rue, qui est un phénomène «systémique». Pourquoi ces quartiers supposés «islamisés» devraient-il être traités séparément?

Le programme de Fillon est plutôt sérieux, et en grande partie bien documenté. Mais il souffre d’imprécisions et de biais idéologiques. Et puisqu’il repose sur une politique qui accentue la pression économique sur les plus précaires, qui sont en grande majorité des femmes, il risque fort d’augmenter les inégalités de genre, plutôt que de les réduire...

Slate.fr explore le programme, les déclarations et le bilan des candidats à la présidentielle, sous le prisme de l’égalité femmes-hommes. Déjà publié: À quel point Macron est-il féministe? 

Aude Lorriaux
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