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À quel point Macron est-il féministe?

Aude Lorriaux, mis à jour le 05.04.2017 à 15 h 07

Slate.fr explore le programme, les déclarations et le bilan des candidats à la présidentielle, sous le prisme de l’égalité femmes-hommes. [1/6]

Emmanuel Macron au Women's forum, le 2 décembre 2016. CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Emmanuel Macron au Women's forum, le 2 décembre 2016. CHARLY TRIBALLEAU / AFP

«I am a feminist» a lancé fièrement Emmanuel Macron, le 2 décembre 2016, au Women’s Forum for the Economy & Society. Tout en ajoutant que l’essentiel pour lui était surtout, plutôt que de se dire féministe, d’être reconnu comme tel par les femmes (voir la vidéo ci-dessous, à partir de 32’40). 


Un bilan maigre, voire négatif...

Mais suffit-il de se dire féministe pour l’être? Si l’on regarde le bilan du candidat, la réponse est moins claire. Emmanuel Macron n’a pas à son actif pléthore de mesures en faveur des droits des femmes. Certes, il a une excuse: sa carrière politique est beaucoup plus récente que celles de François Fillon, Benoît Hamon ou Jean-Luc Mélenchon, qui ont eu des responsabilités pendant longtemps, et ont pu accrocher à leur palmarès un certain nombre de ces mesures.

Au menu du maigre bilan on peut néanmoins noter qu’il a accepté d'intégrer à sa loi du 6 août 2015 pour la «croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques» l’obligation de la «remise d’un rapport sur les conséquences du marketing différencié en fonction du sexe, les écarts de prix selon le sexe du consommateur et les inégalités pesant sur le pouvoir d’achat des femmes et des hommes», autrement dit la «taxe rose» – une proposition qui émanait de plusieurs parlementaires.

Mais la même loi Macron a aussi conduit à étendre le travail le dimanche, qui touche très majoritairement des femmes (56%) et «tout particulièrement les jeunes femmes des quartiers populaires», selon le Haut Conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes (HCEfh), qui l’a épinglée.

Super maman au supermarché | Happy Worker via Flickr CC License by

Les bons points et les idées originales du programme

 

1.Le «name and shame»

Dans son programme, le candidat d’En marche! dit vouloir publier la liste des entreprises qui ne respectent pas l’égalité salariale entre les femmes et les hommes. Une idée qui impliquera de contredire la parole du gouvernement auquel il appartenait, qui avait de son côté affirmé qu’une telle divulgation était impossible, à cause de la loi du 17 juillet 1978 interdisant de communiquer à des tiers des documents qui divulgueraient le comportement d'une personne, physique ou morale, pouvant porter préjudice à cette personne. Pas sûr que la mesure marchera autant sur les petites entreprises que sur les plus grosses, qui ont le plus à craindre pour leur réputation. Mais Marlène Schiappa, référente d'Emmanuel Macron sur ces sujets, veut y croire: «Quand on est une PME, la réputation, c’est un bien précieux».

2.Une vraie parité en politique

 

Emmanuel Macron a déployé des efforts assez remarquables jusqu’à présent pour inciter les femmes à se présenter aux législatives. Alors que son mouvement avait reçu seulement 15% de candidatures féminines, il a lancé un appel sur les réseaux sociaux dans une vidéo qui a été vue plus de 800.000 fois: «Réveillez-vous, discutez en, réfléchissez jusqu’au bout, l’engagement politique ça n’est pas toujours pour les autres». Objectif: 50% de candidates non pas dans toutes les circonscriptions, mais dans les circonscriptions gagnables, ce qui devrait logiquement aboutir à ce que la moitié des élus d’En Marche! soient des élues. Et son appel a été entendu, car à la suite de cela, En Marche! est passé à 35% de candidatures à la candidature, et même 45% aujourd’hui, ce qui devrait logiquement lui permettre d’y dénicher les 288 perles rares. «On veut montrer que les partis politiques auraient pu le faire», clame sa porte-parole, qui fait partie de la commission d’investiture, composée de six femmes pour trois hommes.

 

Si d’aventure Emmanuel Macron était élu, il a aussi promis de «diminuer le financement public des formations politiques qui auront une représentation déséquilibrée en termes de parité», sans qu’on sache encore de combien sera l’amende, mais «l’idée est d’avoir des amendes suffisamment dissuasives», promet sa porte-parole. Un gouvernement paritaire est aussi prévu. Quelques bémols tout de même: son équipe rapprochée d’une quinzaine de personnes ne compte que quatre femmes. Et sur les quatre cents spécialistes qui ont planché sur le programme du parti, un tiers sont des femmes, expliquait Cheek à la mi-mars.

3.Un gros effort sur les places en crèche et plus de transparence dans leur attribution

Emmanuel Macron souhaite, de manière assez floue, un «effort massif de construction de places de crèche». Mais pour Marlène Schiappa, présidente de l'association «Maman travaille», il y a des raisons précises au fait de n’avoir pas chiffré ce nombre de places: «Pour ce qui relève exclusivement du président ou du gouvernement, la question du congé maternité par exemple, on sait combien cela va coûter. En revanche, les crèches, c’est une incitation en direction des collectivités locales, ça dépendra des besoins de chaque collectivité. Il y a une différence entre ce qui ne dépend que de nous et ce qui ne dépend pas que de nous.» En plus de cet effort qualifié de «massif», le candidat veut obliger les communes à publier en ligne leurs critères d’attribution, qui varient en fonction des communes.  

grouch | greg westfall via Flickr CC License by

Les points d’interrogation

 

1.Punir le harcèlement de rue de manière symbolique

Si l’on trouve de bonnes idées dans la programme d’Emmanuel Macron, on trouve aussi beaucoup de mesures qui laissent sceptique. Comme François Fillon, l’ex-ministre de l’Economie veut punir «d’amendes immédiates et dissuasives» le harcèlement des femmes et augmenter les amendes pour «incivilité». Une expression qui a fait bondir Osez le féminisme (OLF): «Macron assimile le harcèlement de rue à une incivilité sanctionnable d’une amende. Or dans la rue, les femmes subissent des agressions sexuelles (punissables de 5 ans de prison) ou des propos de haine sexiste qui vont au delà de simples incivilités», écrivent-elles sur un site dédié au programme des candidats.

Mais surtout, cette mesure déjà mise en place à Bruxelles en 2012 et étendue à toute la Belgique en 2014 semble inapplicable: 100% des femmes étant victimes de harcèlement de rue, il faudrait en quelque sorte un policier derrière chaque femme. Comme l’a montré Libération, en 2012, la ville de Bruxelles, soit 177.307 habitants, a traité seulement 3 dossiers d’injures sexistes, puis «13 en 2013, 16 en 2014, et 8 en 2015».

«On est conscients qu’au vu du nombre de femmes harcelées, chaque femme ne sera pas protégée», se défend Marlène Schiappa, qui espère surtout voir cette mesure provoquer un effet de «dissuasion et de pédagogie»:

«C’est le rôle de l’Etat de dire qu’il y a des choses interdites, cela contribue à lutter contre la culture du viol. Cette mesure a valeur d’exemple, et la meilleure communication contre le harcèlement de rue c’est l’exemplarité.»

Capture écran de 10 Hours of Walking in NYC as a Woman

2.Armer le Défenseur des droits, sans pouvoir de sanction

Le programme d’Emmanuel Macron annonce vouloir favoriser via le Défenseur des droits «les opérations de contrôle aléatoires et imprévus à grande échelle sur les politiques salariales et de ressources humaines», et ensuite «rendre publics les résultats». Fort bien, mais comme le souligne le site connaissance-de-causes.fr, mis en place par des chercheuses et féministes, «aucune sanction réelle n’est proposée, alors que l’égalité salariale est une obligation légale». «Le Défenseur des Droits est une autorité administrative indépendante dont les avis ne sont aucunement contraignants, sans réels moyens d’intervention», souligne aussi OLF.Le Défenseur des droits n’a effectivement pas de pouvoir de sanction, mais il peut toutefois demander des sanctions disciplinaires à l'autorité qui en a le pouvoir. Il a de réels pouvoir d’investigation et d’information, et il est par ailleurs spécialiste des questions de discrimination. Reste que pour que la mesure soit efficace, il faudra augmenter de beaucoup ses effectifs, tant le nombre d’entreprises qui ne respectent pas la loi est élevé. Et là-dessus, le programme d’Emmanuel Macron ne dit rien de concret...
 

3.Des mesures floues sans chiffrage

D’autres mesures dans le projet d’Emmanuel Macron semblent cosmétiques, peu efficaces et ne sont pas budgétées: il est donc difficile d’en percevoir l’ampleur. Comme la «campagne nationale de communication et de sensibilisation sur le sujet du harcèlement et des violences faites aux femmes», qui n’est «pas encore chiffrée», concède Marlène Schiappa, qui jure qu’il ne s’agira pas d’une «campagne ponctuelle avec trois autocollants» et qui la compare à la campagne pour la sécurité routière initiée par Jacques Chirac, qui avait réussi à faire baisser de manière conséquente le nombre de morts sur les routes. Ou la généralisation du téléphone grand danger, appelé «téléphone d’alerte» dans le programme, une mesure déjà annoncée en 2014 par le gouvernement, qui en a déployé 500 depuis 2014.

La porte-parole affirme vouloir en renforcer les aspects techniques, pour qu’il soit disponible dans les endroits où il n’y a pas de réseau, mais aussi en «améliorer le financement», actuellement «trop aléatoire» selon elle, et d'après les associations et les élus locaux qu’elle a consultés. Mais là non plus, aucun chiffrage précis n’est prévu, et impossible de savoir combien de téléphones seront donc in fine déployés. «On n’a pas encore de montant à délivrer, ce n’est pas un catalogue de mesures mais des objectifs qu’on chiffre sérieusement une fois que le gouvernement est installé», se défend-t-elle dès qu’on lui demande des éléments plus précis. «L'objet du travail sera justement de déterminer de quel montant la généralisation doit disposer et comment elle est prise en charge financièrement. Ça, on ne peut pas le savoir et donc pas le décider avant d'avoir mené ce travail d'état des lieux chiffré avec tous les acteurs et partenaires locaux…».

Slate.fr explore le programme, les déclarations et le bilan des candidats à la présidentielle, sous le prisme de l’égalité femmes-hommes. [1/6]

* — Cet article a été amendé le 4 avril à 12h24

Aude Lorriaux
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