Culture

Quel regard portent les spectateurs sur le film «Gangsterdam»?

Vincent Manilève, mis à jour le 06.04.2017 à 10 h 15

Une large partie de la presse et nombre d'associations dénoncent un film homophobe et faisant l'apologie du viol; le regard du public est parfois très différent.

Gangsterdam | Copyright Marie Genin - Les Productions du Trésor - Studiocanal - France 2 Cinéma - Lunanime BV

Gangsterdam | Copyright Marie Genin - Les Productions du Trésor - Studiocanal - France 2 Cinéma - Lunanime BV

La critique est presque unanime. Gangsterdam, en plus d'être un mauvais film, véhicule de terribles idées auprès du public que son marketing vise, à savoir les adolescents fans de Kev Adams et les jeunes adultes amateurs de comédies potaches. Et cela s'est retrouvé au box-office: le jour de sa sortie, seules 50.178 personnes se sont déplacés pour voir les aventures enfumées de Kev Adams. Un chiffre qui pose néanmoins une question: ces spectateurs, qui se sont déplacés en salle, ont-ils vu le problème?

 

«Adominable»

Bien avant sa sortie le 29 mars et la campagne promotionnelle autour de son acteur principal, Kev Adams, Gangsterdam, réalisé par Romain Levy –à qui on devait pourtant le très prometteur Radiostars– essuyait déjà des attaques frontales via les réseaux sociaux. Les premiers échos de journalistes étaient inquiétants, et dès le 14 mars l'un d'entre eux explicite le problème: la manière dont le film favorise la culture du viol

Une scène de viol, tout simplement. Mais attention, un viol "cool", un viol fun, un viol LOL quoi.

— Pablo Maillé (@PabloMaille) March 14, 2017

La culture du viol? Selon une définition proposée par le site Madmoizelle, c'est très précisément «un environnement social et médiatique dans lequel les violences sexuelles trouvent des justifications, des excuses, sont simplement banalisées, voire acceptées».

Voici les deux passages les plus gênants du film. Dans le premier, le personnage de Durex (acolyte d'Adams présenté comme raciste, homophobe et antisémite), propose à son ami de violer la petite amie d'un dealer, chez qui il viennent d'arriver en secret. On lui répond non, on lui demande de ne pas faire de bruit, mais Durex insiste: «On s’est mal compris, je te parlais d’un viol cool, pas du viol triste où ça chiale, ça crie, ça porte plainte.» Dans une autre scène, les héros décident que, plutôt que de tuer le méchant, ils vont le forcer à pratiquer une fellation à son homme de main et filmer la scène pour la diffuser en cas de représailles. 

Si l'on ajoute à ces deux scènes des «blagues» racistes, sexistes et homophobes, Gangsterdam ne pouvait décemment pas recevoir un accueil favorable de la part des critiques de comédies françaises, qui venaient d'affronter le terrible Si j'étais un homme et s'apprêtent à subir le nauséabond A bras ouverts. Par exemple, 20 Minutes a titré «Adominable» en Une et le Huffington Post a publié la tribune d'un étudiant en cinéma, qui explique avoir «pleuré de dégoût» devant le film. Sur internet, les avis étaient partagés, entre les fans unanimes de Kev Adams, les micro-critiques acerbes ou agacées et les tweets de personnes n'ayant pas vu le film. 

 

«C'est hardcore pour les ados»

Un certain nombre de spectateurs, avec qui nous avons pu échangé, ont été interpellés par la classification de Gangsterdam, à savoir «Avertissement: certaines scènes peuvent heurter le jeune public». Sur la page Allociné du film, où la note moyenne est de 1,6/5, c'est pire que celle des critiques, une certaine «chloé V» n'hésite pas«N'emmenez pas vos enfants! Vu en avant-première dans une salle bourrée d'enfants (certains très jeunes). Ceci n'est pas un film pour petits.»

Sofiène, 27 ans, professeur dans un collège parisien, nous a expliqué via Twitter ne s'être pas ennuyé devant Gangsterdam, mais s'être posé beaucoup de questions sur le public visé. «Pour un film tout public je trouve ça assez mal venu et maladroit, comme le passage de la boîte de nuit avec cinquante plans seins par seconde... [Il y a] des vannes un peu trop sexuelles qu'il aurait fallu atténuer je pense, c'est hardcore pour des ados.» «Franchement j'ai jamais vu ça dans un film, c'était choquant, a pris la peine d'écrire «Lumiane», sur Allociné. La salle où j'ai été aussi apparemment, parce que personne n'a ri, et en tout cas je suis allée avec des amis, et elles aussi ont trouvé ça gênant» 

Nous avons également recueilli via Twitter l'opinion de Guillaume, 26 ans, étudiant en cinéma à Strasbourg. S'il reconnaît un certain «panache» au début de Gangsterdam, il avoue sans peine que le second long-métrage de Romain Levy se «vautre dans une mise en scène on ne peut plus plate… Mais aussi et surtout dans un humour vulgaire et malhabile». Surtout lors des fameuses scènes polémiques. «J'ai entendu des gens souffler très fort quand Durex évoque le “viol cool”. On peut aborder des sujets très graves avec humour, là n'est pas le problème. Il me semble que Gangsterdam le fait mal, c'est tout, et ce n'est pas l'affaire du siècle. Il y a d'autres bons films qui se font à côté. Mais essayons de comprendre ce qui ne marche pas dans Gangsterdam, et pourquoi beaucoup de comédies françaises sont comme ça aujourd'hui.»

L'avis de Claire, 19 ans et habitant à Lille, est d'autant plus intéressant qu'elle-même se déclare fan de Kev Adams. «En soi le film est drôle, mais il y beaucoup de passages choquants. Faut savoir que la majorité des fans de Kev sont des adolescentes donc je ne pense pas que c'est approprié pour leur âge de regarder tout ça.»

«La scène finale n'est pas considérée comme un viol!»

Car si le public du film est composé de jeunes, et en particulier de jeunes femmes et jeunes adolescentes, c'est «à cause» de lui: Kev Adams trône en tête d'affiche et le marketing a largement tourné autour de sa personne. Les producteurs misaient énormément sur sa base de fans qui, par le passé, a rassemblé des millions de Français pour des comédies comme AladinFiston ou Les Profs

Ces mêmes fans qui nous ont répondu le plus rapidement quand nous avons sollicité l'avis de spectateurs, la plupart du temps étant déterminés à défendre le film et l'acteur. Cassandra, 16 ans, de Thonon-Les-Bains, n'a pas été choquée une seule fois. «J'ai pris ça au second degré, comme ma mère qui est venue le voir avec moi. Elle a adoré et rigolé du début à la fin.» Lola, fan de 15 ans originaire d'Avignon, affirme également avoir vu des enfants de huit ou neuf ans et des personnes âgées dans la salle, et qu'ils «se sont tous autant marrés que moi».

Laura, 23 ans, d'Aubagne, est catégorique sur les différentes «blagues»: «Dans le film quand ces blagues sur le viol, les homosexuels, les Arabes, les Juifs sont faites, il y a toujours une personne pour répliquer et pour apaiser la lourdeur de la blague.» Quant à la scène finale, où un viol a lieu entre le méchant et son homme de main, Géraldine, âgée de 24 ans et vivant à Arcueil, se demande «en quoi ce serait plus choquant qu'une scène de meurtre». En expliquant ne pas être «fan» à proprement parler de Kev Adams, elle estime que «les gens sont choqués par tout de nos jours et on ne peut plus rire de rien. Si à la place ils l'avaient tué, est-ce qu'on aurait crié au scandale parce que le film fait l'apologie du meurtre? Je ne pense pas.»

A voir le film, il est fort probable que le réalisateur, qui réalise une comédie rappelons-le, a voulu éviter qu'un héros ne tue quelqu'un de sang-froid dans son film. Ce serait un ressort scénaristique trop «dur» pour une comédie portée par Kev Adams. Le viol apparait donc ici comme le choix d'une option moins grave, plus légère: ce n'est donc précisément pas pareil qu'un meurtre. Et ce même si le réalisateur a affirmé qu'il s'agissait d'un code classique de la mafia.

Cette perception du viol comme ressort humoristique valable nous a particulièrement marqué en recueillant ces témoignages. Victoria, 17 ans et originaire du 94, est catégorique: «Je ne comprends pas du tout cette polémique sur les blagues homophobes et sur le viol! Il y a eu à aucun moment dans le film des blagues homophobes ou même sur le viol. Peut être qu'il y a eu quelques blagues délicates, comme la blague sur le roux au début du film, mais c'est à prendre au au second degré.» Même certitude quand on lui demande si la scène finale est, selon elle, un viol: «Pour moi, la scène finale n'est pas considérée comme un viol, pas du tout! J'ai perçu cette scène comme un jeu certes un peu bizarre et osé.»

Si Lola reconnaît que, selon la loi «oui c'est un viol», la scène finale ne l'a pas choquée non plus. «Je trouve que l'expression “culture du viol” est beaucoup trop violente pour ce film, ajoute-t-elle, il y a quoi, deux-trois scènes où on parle de viol et encore.» 

Dans ces ressentis de spectateurs réside tout le problème de Gangsterdam: un message dangereux sur la définition du viol, bien caché derrière le visage réconfortant de Kev Adams, et un public jeune qui n'a pas toujours les repères nécessaires pour comprendre ce qu'il se passe devant leurs yeux. 

En 2016, Libération rapportait les résultats navrants d'une étude Ipsos sur la représentation du viol en France: 24% des sondés considéraient qu’une fellation forcée (comme dans le film donc) relève de l’agression sexuelle, non du viol. 26% jugeaient aussi que «lorsqu’une victime ne résiste pas aux menaces de son assaillant, ce n’est pas un viol, mais une agression sexuelle». 41% des Français sous-estiment le nombre de viols: le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes estime que chaque année, en moyenne 84.000 femmes de 18 à 75 ans et 14.000 hommes sont victimes de viols ou de tentatives de viol.  

Libération notait: «Au fond, cette enquête révèle le poids persistant de ce qu’on appelle la “culture du viol”». Justement celle qui émane de Gangsterdam.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux.
> Paramétrer > J'accepte