Culture

J'ai une histoire avec Paul Auster

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 01.04.2017 à 13 h 18

Le dernier roman de Paul Auster, 4 3 2 1 vient de sortir en Amérique. Je l'ai lu et j'ai tout compris mais je ne vous dirai rien !

 Flickr-Annie Mole/Paul Auster Interview - Ignite 2011

Flickr-Annie Mole/Paul Auster Interview - Ignite 2011

Généralement quand il m'arrive de lire un roman dans sa version anglaise, je situe mon niveau de compréhension autour des soixante-dix, quatre-vingt pour cent. Ce n'est pas assez pour en retirer un réel plaisir mais suffisant pour continuer ma lecture: il y a beaucoup de frustration, il existe des phrases entières dont le sens me reste caché, parfois je souffre plus que de mesure, la langue se trouve être trop élaborée pour que je sois à même de la déchiffrer, je reste alors en rade et attend l'arrivée d'une éclaircie, généralement un dialogue, pour repartir au combat.

Et puis il y a Paul Auster.

Quand je lis un roman de Paul Auster en anglais, je comprends tout. La lecture m'est aussi aisée que si je le lisais en français. Aucune anicroche. Aucune phrase dont le sens m'échappe. Aucun paragraphe qui reste sourd à ma compréhension. Aucun chapitre dont je me demanderais, une fois sa lecture achevée, ce qu'il a bien pu raconter.

Tout est facile, cristallin, accessible.

On dirait un livre pour enfants.

La langue est simple, les adjectifs tout sauf savants, les verbes usuels et pourtant la phrase n'est jamais plate, convenue ou vulgaire, elle garde toujours cette part de mystère propre à tous les romans de Paul Auster.

Elle pourrait apparaître comme banale mais elle ne l'est jamais: elle emprunte à Kafka cette merveilleuse limpidité de la langue qui, sans s'encombrer d'adjectifs superflus ou d'adverbes redondants, lui permet de décrire l'état du monde sous la forme d'une inquiétante étrangeté, d'autant plus étrange qu'elle reste d'une parfaite normalité dans sa construction linguistique.

Est-ce pour cela que pendant longtemps Paul Auster a été un de mes auteurs fétiches, c'est possible, c'est probable.

Je me souviens encore de mon émotion quand pour la première fois je tombai sur l'un de ses livres: ce devait être le premier tome de sa Trilogie new-yorkaise, il paraissait chez Actes Sud sous ce merveilleux format allongé, avec sa couverture dessinée, son papier élégant, son classicisme si contemporain; j'aimais le livre avant même de l'avoir lu.

Et quand je le terminai j'avais l'impression d'avoir trouvé un frère en littérature. Je devais avoir vingt ans, je n'étais encore rien (je le suis toujours!) je n'aspirais à rien, j'étais un simple jeune homme qui savait que sa vie d'une manière ou d'une autre se passerait dans le monde secret et merveilleux de la littérature.

Et à sa manière Paul Auster m'a montré la voie à suivre.

Je me procurai ses livres aussitôt parus en français, la suite de la Trilogie, La Musique du hasard, Moon Palace, autant de chefs d’œuvres que je plaçai si haut dans mon panthéon personnel qu'il me fallut à un moment écrire à son auteur pour le remercier de ces instants de grâce: ce ne m'était jamais arrivé, cela ne m'est jamais arrivé depuis mais cela m'apparaissait comme la seule chose à accomplir.

Tous les autres auteurs que je chérissais alors étaient morts tandis que lui vivait à mon époque, c'était presque un miracle, tant pis si je perdais mon temps mais j'allais lui écrire!

J'ai dû lui écrire en français, il me semble. Ou peut-être pas. Je ne sais plus. J'ignore ce que j'ai bien pu lui raconter, des banalités probablement, ma vie d'alors, mes espoirs, mes doutes, ma reconnaissance infinie. La seule chose dont je me souviens c'est que quelques semaines plus tard m'attendait dans la boite aux lettres une enveloppe postée de New-York, avec mon adresse écrite à la main, et le nom de Paul Auster figurant à son dos.

J'ai dû perdre les eaux au moment de sa découverte.

C'était comme si je recevais une lettre de Faulkner ou de Virginia Woolf ou encore de Malcolm Lowry; c'était tout simplement inouï.

J'ai dû encore lui écrire une ou deux fois et à chaque fois il a pris le soin de me répondre. Puis j'ai commencé à travailler en tant que critique littéraire pour des journaux et tout naturellement, quelques temps après, lors de la sortie de Léviathan, je l'ai rencontré à Paris pour un long entretien.

Après quoi nous sommes restés en contact, il m'arrivait de le voir quand il venait à Paris et lorsque j'ai cherché un éditeur pour mon premier roman, c'est évidemment vers Actes Sud que je me suis tourné.

Par la suite, je l'ai un peu perdu de vue, j'aimais moins ses romans je crois, j'ai déménagé, j'ai vécu ici et là, j'ai pris mon envol qui a ressemblé plutôt à un interminable vol plané, et je ne lui ai plus jamais écrit.

Et puis la semaine dernière alors que je me morfondais au lit, victime de mes légendaires hémorroïdes, j'ai lu son dernier roman à paraître bientôt en français, enfin j'imagine: 4 3 2 1.

Je ne vous dirai pas ce que j'en pense ni de quoi il en retourne mais bien qu'il comporte près de huit cents pages, je l'ai lu sans aucun effort.

Finger in the nose!

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (69 articles)
romancier