Economie

Avons-nous encore besoin de travailler?

Jean Bastien et Nonfiction, mis à jour le 09.04.2017 à 17 h 36

Dans le livre «Sans emploi, condition de l'homme postindustriel», le sociologue Raphaël Liogier propose d'instaurer un revenu d’existence élevé, financé par un impôt progressif sur le patrimoine, couplé à une TVA sociale et écologique... et ainsi de repenser le sens de l'activité.

 Quinn Dombrowski via Flickr CC License by

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Et si la fin du travail devenait réalité? Nous pensons la réalité sociale selon des schémas qui restreignent notre capacité à imaginer ce vers quoi nous voudrions la voir évoluer. Les utopies servent notamment à ébranler ces schémas. On s’attendrait à ce qu’elles se présentent pour ce qu’elles sont, même si l’on sait d’expérience que ce n’est souvent pas le cas, car elles prennent fréquemment la forme d’un diagnostic sur notre époque. On est alors enclin à les juger autant sur les constats et les déductions qu’elles prétendent pouvoir en tirer, que sur les déclinaisons de l’idéal qu’elles proposent.

Le livre Sans emploi, condition de l'homme postindustriel tombe dans cette catégorie. S’appuyant sur une description d’un nouveau mode de production et constatant l’obsolescence de notre système de redistribution de richesse, l'auteur, le sociologue Raphaël Liogier, propose de modifier radicalement le-dit système de redistribution, en instaurant un revenu d’existence d’un montant élevé et un impôt progressif sur le patrimoine destiné à le financer, couplé à une TVA sociale et écologique. Il en espère une libération des énergies, mais également une plus grande efficacité du capital comme du travail, grâce aux mécanismes du marché, qui pourraient alors jouer plus librement.

L’auteur, sans doute en partie parce qu’il n’est pas spécialiste de ces questions, ne se préoccupe guère de positionner ses analyses et ses propositions par rapport aux discussions qui ont cours sur tous ces thèmes, sinon de manière superficielle en enrôlant tel ou tel auteur qu’il utilise alors pour parfaire sa démonstration.

Il produit ainsi une sorte d’OVNI sociologique, dont nous avons essayé de rendre compte de manière charitable (presque à l’opposé donc du long compte-rendu de Jean-Marie Harribey que l’on pourra lire sur son blog) pour laisser le lecteur se faire sa propre idée et décider de l’utilisation qu’il pourrait faire de ce livre.

L’envolée de la productivité

L’auteur, sociologue et philosophe, nous explique tout d’abord que la productivité a atteint un tel niveau dans les pays les plus développés que la production qui peut-être écoulée ne nécessite plus qu’un nombre restreint d’emplois.

Le progrès technique avait jusqu’ici toujours fait émerger de nouveaux domaines d’activités. Ce n’est plus le cas, ou en tout cas pas dans des proportions suffisantes pour compenser les emplois supprimés. Et les choses ne sont pas près de s’arranger sur ce plan si l’on en croit certaines des prévisions réalisées de suppressions d’emplois que pourrait induire le progrès technique dans les années à venir. Ces thèses sont abondamment discutées chez les économistes sans qu’un consensus se soit encore dégagé.

Pour Liogier, la capacité que les robots seraient en voie d’acquérir, de décider, d’une part, et de montrer de l’empathie, d’autre part, est décisive. Elle réduit d’autant le champ où l’homme restera compétitif par rapport à eux (lorsque l’action ne dépendra pas de l’accumulation et du traitement d’informations, qu’elle n’aura pas de précédent ou qu’elle ne ressemblera à rien de particulier…).

Cela dit, à suivre l'auteur, le phénomène le plus gênant si l’on considère l’emploi tel que nous le connaissons aujourd’hui ne serait pas tant celui du non-déversement (des emplois) que le fait que le nouveau mode de production qui se développe limite la production des objets (ce qui favorise un peu plus la disparition des emplois, tout en réduisant le gaspillage), et surtout ne laisse plus guère de place à l’emploi au sens d’occupation exclusive garantie par un contrat de travail.

L’émergence d’un nouveau mode de production

Raphaël Liogier détaille ainsi les caractéristiques de ce nouveau mode de production qu’il relie à l’économie collaborative. A l’origine duquel se trouvent, selon lui, la robotisation intelligente, adaptative et emphatique. Mais aussi la réduction tendancielle du coût des objets fabriqués et des services rendus, favorisée par la disponibilité d’une énergie qui devrait être dans le futur de moins en moins chère parce que renouvelable, et liée au fait que ceux-ci nécessitent de moins en moins de travail humain. L’un des effets de cette baisse tendancielle n’est autre que l’importance prise par la nouveauté et l’esthétique dans le prix des produits; pour une analyse plus fouillée de cet aspect, on pourra consulter Enrichissementle livre que viennent de publier les sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre.

Enfin, l’avènement d’internet, qui offre un espace de rencontre a priori universel et illimité, favorise le partage et l’optimisation de cette pratique. En attendant celui du blockchain, qui devrait ouvrir la possibilité de se passer des plates-formes au profit d’une organisation collaborative décentralisée, fondée sur le marché.

Le développement de ce nouveau mode de production , couplé aux gains de productivité réalisés précédemment, vide de leur sens toutes les politiques de l’emploi visant à préserver celui-ci.

La persistance du chômage de masse, l’accroissement des inégalités, la perspective de nouvelles et très importantes destructions d’emplois liées au progrès technique et pour finir la disparition de l’emploi comme occupation exclusive, conjugués au niveau de création de richesses déjà atteint dans les pays les plus développés et aux perspectives qu’ouvre en la matière le mode de production interactif, décrit ci-dessus, plaident pour la mise en place d’un nouveau système de répartition de la richesse.

Un revenu d’existence élevé

Ce système devrait alors reposer, selon l’auteur, sur trois principes. Premièrement, un revenu d’existence de haut niveau (entre 1 000 et 1.800 euros) permettant à chacun de se procurer les biens et les services de première nécessité mais également de confort dont il aura besoin et le laissant libre de décider pour le reste comment il souhaite participer à la production de richesses.

Notons que cela suppose (hypothèse forte et peut-être même extravagante, mais qui semble être effectivement celle que retient Liogier), que l’essentiel de ces biens et services, à l’exception peut-être de la partie la plus attrayante, puisse être produit par des robots, sans intervention humaine, sans quoi leur fourniture pourrait bien ne pas être assurée.

Ainsi sécurisé, chacun pourra décider à quelle activité il veut se consacrer, poussé en cela par le désir d’être ou de se distinguer, dont l’auteur explique qu’il s’agit de la forte motivation à l’action qui prend le relai chez l’homme lorsque la survie et le confort sont assurés, cela pour le plus grand bénéfice de la création de richesses.

A condition toutefois qu’il trouve pour cela un donneur d’ordres ou sinon un acheteur. Ce qui peut faire douter que la répartition du travail, hautement créatif, qui demeurerait l’apanage des humains dans ce nouveau mode de production, soit beaucoup plus égalitaire qu’aujourd’hui, sauf à faire confiance au marché pour cela.

Un impôt progressif sur le patrimoine et une TVA sociale et écologique

Deuxièmement, un impôt progressif sur le patrimoine d’un niveau assez élevé pour contraindre ses détenteurs à chercher à en tirer un rendement élevé –que l’auteur assimile toutefois trop rapidement à une utilisation efficace–, sauf à accepter d’en être progressivement dépossédés. Il permettra également de contrecarrer le fait que le capital ponctionne une part toujours plus importante de la richesse, comme l’a montré Thomas Piketty. Cet impôt viendrait se substituer à l’impôt sur le revenu (mais également à l’ensemble des autres impôts hors TVA) et financerait le revenu d’existence.

Là encore, l’auteur attribue au marché, comme il le faisait pour le travail ci-dessus, une capacité à orienter le capital vers les emplois les plus efficaces et socialement bénéfiques, avant de se raviser, en précisant qu’il conviendrait d’imposer différemment deux types de capitaux, en surtaxant le capital mort par rapport au capital vivant, qu’il définit comme celui qui serait investi dans les projets créateurs d’activité. Sans mesurer toutefois visiblement toute la difficulté de faire cette distinction dans la réalité.

Liogier reconnaît que sans une étroite coopération internationale contre l’évasion fiscale et sans adoption simultanée au niveau, au minimum, d’une grande région du monde, la mesure resterait néanmoins lettre morte.

Reste à présenter la troisièmement partie de ce projet: une TVA sociale et écologique, destinée à financer la solidarité en matière sanitaire et sociale, qui ne relèverait donc pas du revenu d’existence, à orienter l’économie en faveur du développement durable, et, accessoirement, à taxer les produits issus d’entreprises dont les détenteurs tenteraient d’échapper à l’imposition sur le capital.

Les chapitres consacrés à l’histoire de l’humanité (où le niveau d’exigence minimale a beaucoup monté, comme l'indiquent des travaux récents, notamment ceux de Yuval Noah Harari par exemple) ou encore à la «vraie finalité de la modernité» n’ont pas le même intérêt que le reste du livre, et ne devraient pas susciter beaucoup de discussions.

Jean Bastien
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