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L'homme qui a critiqué le président de l'Équateur et a commencé à avoir peur

Grégor Brandy, mis à jour le 04.04.2017 à 8 h 19

Crudo Ecuador créait des mèmes sur internet. Et puis, Rafael Correa s'en est pris explicitement à lui.

RAFAEL CORREA | Agencia de Noticias ANDES via Flickr CC License by

RAFAEL CORREA | Agencia de Noticias ANDES via Flickr CC License by

Certains chefs d'État utilisent plus Twitter que d'autres. Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, le président américain Donald Trump n'hésite pas à passer par le réseau social pour faire passer ses mots doux, et sautes d'humeur. Mais il ne s'est encore jamais pris à un utilisateur qui s'amuse de lui.

Pour trouver un tel exemple, il suffit de se rendre quelques milliers de kilomètres un peu plus au sud, en Équateur, où le peuple sud-américain vient de voter pour son successeur: Lenin Moreno, candidat du même parti, dans une élection si serrée que l'opposant, le conservateur Guillermo Lasso, refuse pour l'instant de reconnaître le résultat et a appelé à recompter les voix.

Et dans cette campagne, un compte Facebook s'est amusé régulièrement à se moquer du vainqueur avec des mèmes, et des vidéos. Son nom: Crudo Ecuador, «Équateur cru», en français. Pourtant, la personne derrière ce compte aurait toutes les raisons du monde de se tenir loin de la politique, voire loin d'un ordinateur après la mésaventure qui lui est arrivée au début de l'année 2015.

Tout commence en juillet 2012 lorsqu'il lance sa page Facebook avec une quinzaine de mèmes. Petit à petit, il gagne des abonnés et de la visibilité. Il couvre alors une large variété de sujets, de mèmes sur la Saint-Valentin à d'autres sur la police, le football ou la politique.souligne le podcast Radio Ambulante, qui a consacré un épisode à Crudo Ecuador pour raconter son parcours incroyable.

«Ne t'inquiète pas chérie, j'ai déjà mon rendez-vous pour 2020»

L'un des mèmes qui a fait son succès et qui est repris par les podcasts Radio Ambulante et Reply All, concerne la santé. Car, avec le temps et sa notoriété grandissante, les gens ont commencé à lui envoyer des documents. Ce jour de novembre 2014, il reçoit une lettre envoyée par l'Institut national de la santé à un homme, qui lui indique qu'il aura un rendez-vous en 2020, plus de cinq ans plus tard. Crudo vérifie l'information, et ajoute à la photo de la lettre une photo Stock d'un homme en train de se tenir la poitrine comme s'il était victime d'une crise cardiaque.

«Sur la lettre, il était écrit “Veuillez arriver quinze minutes avant votre rendez-vous. Crudo a posté la lettre et a ajouté quelque chose comme “Ne t'inquiète pas chérie, j'ai déjà mon rendez-vous pour 2020”.»

Le lendemain, le même homme le contacte pour lui demander de supprimer le mème. Apparemment, tout venait de s'arranger, et c'était juste un petit désagrément. Visiblement, explique Radio Ambulante, quelqu'un de l'Institut a vu l'impact du mème de Crudo, et a indiqué qu'il fallait corriger tout cela. C'est là que Crudo se rend compte de son pouvoir.

«Ils appellent cet homme et lui disent de se rendre à l'Institut de Sécurité sociale, et lui donnent un rendez-vous pour dans deux heures. Ce qui devait avoir lieu cinq ans plus tard, ils lui ont fait deux heures plus tard.»

Correa touché, mais loin d'être coulé

Mais le mème le plus fort de Crudo est publié un mois plus tard, à la fin du mois de décembre 2014, quand il prend pour cible le président équatorien. Ce n'était pas la première fois, mais c'est celui-là sera le plus marquant.

Pour le comprendre, il faut remonter quelques mois plus tôt, quand Rafael Correa et son gouvernement font passer une taxe de 42 dollars sur tous les achats sur internet sur des produits étrangers, rappelle Reply All, «une façon d'empêcher les gens de contourner l'économie équatorienne».

C'est dans ces conditions que Rafael Correa part en voyage aux Pays-Bas, se rend dans un grand magasin et tombe sur deux Équatoriens qui demandent à prendre une photo avec lui. On peut y voir le président un sac à la main, entouré par deux hommes souriants devant une boutique Chanel.

«C'est un peu deux poids, deux mesures, non? Comme si je vous disais “Comment est-ce que vous pouvez manger de la nourriture étrangère” et que le lendemain, vous me trouviez dans un McDo.»

Crudo décide donc d'en faire un mème. En tête, une photo de Correa indiquant qu'il n'allait pas autoriser les Équatoriens à acheter des produits étrangers. En-dessous, la photo du président dans la magasin néerlandais. Le tout accompagné de ce texte:

«Pour les “gros bonnets” qui achètent sur internet et diminuent la production nationale... une taxe de 42 dollars. Mais être surpris en train de faire ses courses dans un grand magasin européen luxueux... Ça n'a pas de prix.»

Correa, lui, assurera plus tard qu'il était en train d'acheter un objet pour une amie de sa fille.

La réponse de Correa à Crudo

Ce que Crudo Ecuador n'avait visiblement pas prévu, c'est que Rafael Correa verrait lui-même passer ce mème, et déciderait de lancer une cabale contre Crudo. Dans l'une de ses adresses hebdomadaires, au début de l'année 2015, il s'en prend à la page qu'il accuse d'être dirigée par ses opposants politiques.

 

Une semaine plus tard, il va beaucoup plus loin et révèle l'identité de plusieurs utilisateurs qui s'en prenaient à lui sur Twitter. Ces trois personnes (qui tweetaient parfois sous un pseudonyme) voient leurs noms, visages, âges et la région où ils vivent, révélés lors d'une émission télévisée. Le tout avant que l'homme le plus puissant du pays ne s'attaque à Crudo Ecuador, et appelle ses supporters à trouver qui il est réellement.

«On va trouver qui est cette personne et si elle rigole toujours autant quand tout le monde saura qui elle est.»

Crudo, qui était serein jusque-là, commence à déchanter quelque peu. Il faut dire que même Donald Trump –dans ses pires sorties depuis qu'il est président– ne s'en est encore jamais pris à une personne qui fait des blagues, ou à un internaute qui l'attaquait.

Interrogé par la BBC, Crudo explique alors ne pas vraiment comprendre ce qui est en train de se passer.

«Je n'ai jamais imaginé que Crudo Ecuador ferait de moi l'un des hommes les plus recherchés par le gouvernement équatorien. Le président a un programme télévisé, financé avec mes impôts, et il l'utilise pour me discréditer, parce que je donne juste un avis.»

Cette histoire est tellement folle qu'elle traverse l'Atlantique et fait l'objet de quelques articles sur l'antenne de France 24, le site de la BBC, de La Libre en Belgique, ou encore d'une séquence par l'humoriste britannique John Oliver, dans son émission sur HBO, «Last Week Tonight» aux États-Unis.

 

Sans surprise, Correa n'apprécie pas ce passage télévisé et s'attaque à l'animateur via son compte Twitter, en se demandant par exemple si un humoriste anglais, ça existe vraiment (pour lui, c'est un oxymore), avant de s'en prendre aux talk-shows de «gringos» qui sont aussi «antipathiques qu'un diurétique».

Conséquences limitées pour certains

La BBC a beau souligner quelques jours plus tard que les conséquences des révélations sur l'identité des trois personnes ne sont pas aussi terribles qu'elles auraient pu l'être pour les autres utilisateurs (plusieurs insultes, mais pas autant qu'on aurait pu l'imaginer, explique le site, mais aussi des messages de soutiens), on en vient à se demander ce qui pousse un chef d'État à s'en prendre ainsi à des personnes sans aucun véritable pouvoir. Pour un journaliste de Radio Ambulante, la raison est en réalité assez simple:

«Il semble que le président Correa ne peut pas s'en empêcher. Il ressent le besoin de répondre à tous ses critiques, que ce soit des citoyens équatoriens qui font des mèmes ou des comédiens britanniques qui ont une émission télévisée.»

Pour en revenir à Crudo Ecuador, son identité finit par fuiter. Selon Radio Ambulante, ce serait parce qu'en 2014, Crudo avait choisi de protéger sa marque en l'enregistrant grâce à l'aide d'un avocat qui se trouve être le frère d'un homme qui s'était présenté pour être vice-président lors de la précédente élection. Crudo se retrouve donc vite accusé d'être un agent du parti politique CREO, une chose que le podcast n'a cependant pas réussi à prouver. Et quand les documents qui n'auraient jamais dû être rendus public se retrouvent sur Twitter, mis en ligne par un compte pro-gouvernemental, le monde découvre une partie de l'identité de Crudo.

«On y voit mon numéro de téléphone, mon adresse, mon numéro d'identité, et des choses comme ça. Et puis ils commencent à publier des informations de l'état civil: les noms de mes parents... Et c'est là qu'ils ont commencé à violer mes droits.»

En plus de ces informations, est publiée une photo de Crudo prise dans un centre commercial. Reply All raconte que Crudo se rend rapidement compte que cette photo ne vient pas de son compte Facebook. Sa femme lui fait remarquer que c'est là où ils sont allés quelques jours plus tôt.

«Là, on voit qu'ils me suivaient pour prendre ma photo.»

La lettre, la menace et la fin de Crudo Ecuador

Ce «ils», on ne sait jamais vraiment qui c'est. Mais Crudo commence à prendre peur, à regarder si des voitures étranges ne le suivent pas. Sa famille a peur elle aussi, et il décide de partir quelque temps. Mais, quelques jours après son arrivée dans une nouvelle ville, quelqu'un sonne à la porte et lui remet une lettre avec un bouquet de fleurs à son nom, son vrai nom: Gabriel Gonzales. On peut y lire le nom de sa femme, et de ses enfants, avant ceci:

«C'est satisfait que je dois confesser que c'est pour moi un vrai plaisir que de vous trouver dans la province de Guyas à profiter de vacances bien méritées, qui vous amèneront un moment de relaxation et une pause par rapport au stress qui vient de vos “activités pas très morales”. Croyez-moi quand je vous dis que vous pourrez toujours compter sur notre intérêt tant que votre courage tient. Cordialement.»

La lettre n'est pas signée, mais elle est conclue par le logo de Crudo Ecuador. Quelques heures plus tard, Crudo poste un nouveau message sur sa page Facebook: «Vous avez gagné», et annonce que c'en est fini pour lui. La page ne sera plus alimentée.

 

Crudo porte plainte, mais sans succès. De son côté, Rafael Correa s'excuse des excès, rappelle cependant qu'il y en a eu des deux côtés, et insinue que les personnes qui ont envoyé les fleurs sont celles qui veulent faire du mal au gouvernement. Un mois plus tard, Crudo passe à la télévision, où il montre pour la première fois son visage et donne son nom, Gabriel Gonzales, un homme de 32 ans, et accorde une interview à Radio Ambulante. Il détaille que les menaces ne se sont pas arrêtées quand lui a cessé d'alimenter la page. Mais après son passage à la télé, où il a pu expliquer ce qu'il faisait, les choses se sont arrangées, affirme-t-il.

«J'ai vu des commentaires de nombreuses personnes qui ne comprenaient peut-être pas ce qui se passait, et qui viennent juste de réaliser ce qui a eu lieu. Beaucoup avaient de moi l'image que le président avait créée: que j'étais un déstabilisateur dangereux, quasiment un agent secret, ou quelque chose comme ça. Et ils ont réalisé que j'étais juste un citoyen normal.»

«Liberté d'expression de plus en plus contrôlée»

Il raconte son histoire au New York Times magazine en 2015 et souligne qu'il continuera à alimenter la page si le gouvernement accepte de la protéger, mais que les autorités évitent ce problème. Il parle également d'une «liberté d'expression de plus en plus contrôlée. Nous perdons des espaces où nous exprimer, que nous ayons raison ou tort».

Et puis, après une longue période sans rien publier sur internet, Crudo s'y est remis, a récemment noté Reply All, dans une mise à jour de son podcast. On y apprend qu'il s'est longtemps retenu, frustré de ne rien pouvoir écrire par peur des représailles. Jusqu'à ce qu'un groupe de journalistes qui étaient sur le point de monter un site le contactent.

«Il y a environ un an [soit environ un an après son dernier message public], j'ai recommencé lentement, parce que j'avais toujours peur, à faire des mèmes pour le site 4Pelegatos.»

Il publie une première série de mèmes le 17 janvier 2016. Anxieux, chaque semaine, Gabriel écoute le discours du président pour savoir si Rafael Correa va l'attaquer. Mais rien ne se passe pendant près de trois mois, quand un article rapporte que les membres du site –sur lequel il travaillait avec le groupe de journalistes– travaillent en fait pour la CIA. Mais cette fois-ci, personne ne semble avoir mordu à l'appât. Pour lui, c'est en partie parce que Rafael Correa a perdu en popularité ces dernières années, et que les gens ne lui font plus une confiance aveugle. 

Et en décembre de cette même année, Crudo estime que c'est le moment pour son retour sur Facebook et Twitter. Nous avons essayé de le contacter via différentes plateformes, il n'a jamais répondu.

 

Un retour pile à temps pour l'élection présidentielle, à laquelle ne peut participer Rafael Correa, qui a déjà effectué trois mandats. Au delà de Correa, Crudo a donc une nouvelle cible, Lenin Moreno, candidat du parti.

Mais visiblement, tout le monde n'est pas content de son retour.  Crudo raconte qu'une voiture reste stationnée dans sa rue, avec des gens qui regardent depuis l'intérieur.

«Correa ne peut plus être président, mais toutes les personnes autour de lui vont rester. Les mêmes législateurs, les mêmes procureurs, les mêmes responsables. [...] Il y aura encore beaucoup à faire après l'élection. La seule chose qui change c'est la tête. Pour les autres, ça restera pareil.»

Aucun des deux candidats ne partait vraiment favori, dans cette élection. Malgré un premier tour largement favorable à Lenin Moreno, entre l'ancien banquier, et le candidat de la gauche, tout était encore possible. Crudo y a même cru en début de soirée, quand les premiers résultats donnaient Lasso vainqueur. Depuis, il évoque des résultats faux et relaie des accusations de fraude. Mais ses mèmes sont toujours là. Et cette fois-ci, il n'a pas l'air de vouloir lâcher.

Grégor Brandy
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