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La Guyane racontée par les Guyanais

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 01.04.2017 à 19 h 29

La Guyane est en grève générale depuis le 27 mars et dans les nombreuses manifestations, on clame les problèmes structurels, le coût de la vie et les questions de sécurité. Des habitants racontent.

Les maires de villes guyanaises, lors d'une marche à Kourou, le 25 mars 2017 | Jody Amiet / AFP

Les maires de villes guyanaises, lors d'une marche à Kourou, le 25 mars 2017 | Jody Amiet / AFP

La petite fille affiche un sourire fier. Le panneau qu’elle tient dans les mains est éloquent. «Avant la Guyane dormait mais ça c’était avant». Le dernier mot est souligné quatre fois.

 

Ceci n'est pas un exercice. Vous êtes en sécurité.

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Depuis la mi-mars, la Guyane est paralysée par des mouvements sociaux. Des groupes se sont rassemblés sous la forme du collectif «pou la Gwiyann Dekolé» (Sauvons la Guyane), qui a formulé des demandes concernant l’éducation, la sécurité ou la santé. Le 28 mars, plus de 10.000 personnes ont manifesté à Cayenne et ils étaient 4.000 à Saint-Laurent-du-Maroni, la deuxième commune du département. Sur les réseaux sociaux, le hashtag #NouGonKéSa («On en a assez», NDLR) réunit les images de la manifestation. Les protestations ont commencé le 20 mars avec des barrages de grévistes d’EDF à Kourou. Leurs revendications portent principalement sur l’emploi, la sécurité et l’avenir énergétique de la Guyane. D’autres groupes ont ensuite rejoint les rangs, dont celui des «500 frères contre la délinquance», qui s’est formé en février pour dénoncer la violence qui règne dans le département équatorial. Et le mouvement s’est propagé. Le ministre de l’Intérieur Matthias Fekl et la ministre de l’Outre-Mer Ericka Bareigts sont finalement arrivés ce 29 mars pour organiser des rencontres avec les différentes parties jeudi 30 mars. Au départ grippées, les négociations se sont engagées après les excuses d’Ericka Bareigts, qui avait tardé à réagir et à se rendre dans le département. Vendredi, les élus guyanais doivent rencontrer les ministres pour connaître leurs propositions.  

«Tout Guyanais, à mon avis, s'est senti obligé de manifester et d'occuper les différents barrages sur la ville capitale de Cayenne», s’exclame Ronnie, professeur des écoles dans la ville littoral. Tous les soirs, cet homme de 36 ans se retrouve sur ces barrages pour participer aux différents débats. Il souhaite montrer que la population «est là et soutient le mouvement»:

«Parce qu'on a bien conscience des difficultés qu'on rencontre au niveau de la sécurité au niveau social et économique.»

«À un moment où un autre, ça aurait pété», explique Thierry*, qui travaille comme informaticien au centre spatial guyanais (CSG), à Kourou. Il est arrivé en Guyane en 2010 après avoir vécu vingt ans entre ce département, la Guadeloupe (son département natal) et la Martinique et a passé une décennie en métropole. «Il y a dix ans, ce n'était pas comme ça et depuis ça augmente de manière exponentielle. À Kourou, il y avait une criminalité très forte pendant quelques mois. Il y avait 6 à 20 cambriolages par jour», explique ce Cayennais de 37 ans, après avoir interrompu une partie de puissance 4 avec ses deux enfants. Il précise que la situation s’est améliorée depuis dans la commune du centre spatial.

Une prison avec 900 détenus pour 538 places

Il raconte tout de même que les agressions «sont vraiment fréquentes» et lance quelques histoires. Ici, un vol à l’arraché il y a quelques jours de deux policiers en civil qui ramenaient incognito un sac de cocaïne au commissariat. Là, des cousins de sa femme assis devant leur maison près de Cayenne qui jouaient avec une tablette. «Deux personnes en scooter sont passées, les ont repérées, leur ont mis une arme sur la tempe et ont pris la tablette. Le tout en dix secondes.»

Thierry concède cependant qu’il ne lui est jamais rien arrivé, mais parce qu’il «sort peu». Ronnie, le professeur des écoles, confirme lui que des homicides sont commis et pointe la prison de Rémire-Montjoly, qui compte plus de 900 détenus pour 538 places. «Ça aussi c’est une réalité, on arrive à saturation». Pour autant, il critique la déformation médiatique: 

«On fait passer la Guyane comme un département où la criminalité est élevée et qu’on n’est pas développé. Mais nous, aujourd’hui, on manifeste parce qu’il y a un sentiment de malaise dans la société.»

Des prix plus élévés de 45% pour les produits alimentaires

Le coût de la vie concentre une bonne part du mécontentement. En mars, le prix du litre sans plomb était à 1,56€ le litre. Thierry prend parfois quelques photos des différences de prix pour les envoyer à ses proches en Guadeloupe ou dans l’Hexagone. «Un gros pot de nutella, c’est environ 3-4 euros en France. Ici, en promotion, c’est un peu moins de 7 euros». Et il pourrait continuer des heures. Selon un rapport de l’Insee, les prix à la consommation en Guyane étaient supérieurs de près de 12% par rapport à la métropole en 2015. Pour les produits alimentaires, cela atteint même 45%.

Des manifestants à Cayenne, le 28 mars 2017. JODY AMIET / AFP

«On a vu un kilo de tomates à 8 euros l’autre jour», témoigne l’informaticien guadeloupéen. Il enchaîne sur les céréales bien trop chers et les prix des légumes. La semaine dernière, il a fait des courses pour se ravitailler en vue des mouvements:

«Pour un caddie rempli à ras bord, j’en ai eu pour 323 euros. En France, j’en aurais eu pour moins de 150 euros».

Ronnie se souvient qu’à un moment, le kilo de citrons était monté à 7 euros. D’autant que les produits locaux sont parfois plus chers. Thierry prend l’exemple des oranges ou des citrons qui viennent de communes voisines et qui ont un prix plus élevé que les importés.

«Les personnes avec moins de revenus font des petits boulots à côté»

Thierry, informaticien au CSG

Les deux hommes bénéficient pourtant de la prime de vie chère. Elle est de 40% pour Ronnie et les fonctionnaires et de 25% pour ceux qui travaillent au centre spatial comme Thierry. «Ce n’est pas négligeable, estime ce dernier qui se présente pourtant comme “un privilégié”. Mais, pour les autres, c’est très dur. Les personnes avec moins de revenus font des petits boulots à côté. J’ai un collègue qui est célibataire avec une fille, dès qu’il peut faire des heures supplémentaires, il en fait. Il sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur».

Dans les terres intérieures de la Guyane, la situation est encore plus difficile. «Ici, le coût de la vie est 40% plus cher qu’à Cayenne, témoigne Sophie* qui travaille comme professeur des écoles sur la commune de Maripasoula, où vit une communauté amérindienne, les Wayana. Du coup, on va au Surinam en face, où c’est moins cher».

«C’est pêché de passer à côté d’une telle affaire»

La Guyane est l’endroit où les disparités de prix sont les plus importantes, selon Thierry. En conséquence, lui et sa famille profitent de chaque occasion:

«L’année dernière, il y avait des promotions sur les billets d’avion à 299 euros. Tout le monde s’est jeté dessus. Il n’y avait plus de billets en 24 heures. 300 euros pour aller à Paris, c’est donné. Le plus courant, c’est 600 euros. Donc une promotion comme ça, on la prend car c’est pêché de passer à côté d’une telle affaire.»

Les déplacements en métropole sont d’ailleurs l’occasion de faire des approvisionnements. La dernière fois qu’il a été à Paris, Thierry en a profité pour faire le plein… de fraises. «Ici, la barquette en promotion est entre 10 et 15 euros».

Des manifestants à Cayenne, le 28 mars 2017 | JODY AMIET / AFP

La famille essaie aussi de caler ses rendez-vous de santé. «Il n’y a qu’un ou deux dermatologues en Guyane, il me semble. Et trois ophtalmologistes qui ne peuvent vous recevoir qu’entre six mois et un an.» L’informaticien est catégorique, lorsqu’il y a un problème de santé grave, «on prend un avion et on va à Paris»:

«Le personnel soignant ici fait tout ce qu’il peut mais il n’a pas les moyens nécessaires. J’ai un collègue dont la cousine a eu un cancer. Il lui a fallu attendre quatre mois à Kourou avant d’être rapatriée à Paris parce qu’il n’y avait pas moyen de faire plus vite. Sauf que le cancer, lui, il progressait.»

Sophie, qui est revenue en Guyane il y a peu après avoir étudié en France, se souvient qu’elle allait chez l’ophtalmologiste en France «parce que c’était trop galère d’avoir des rendez-vous». Sa mère est d’ailleurs partie dans l’hexagone pour avoir un deuxième avis avant de se faire opérer des yeux. Et les files d’attente sont «énormes» chez le médecin.

Les problèmes rencontrés par le système de santé en Guyane représentent un des points de la contestation. Pourtant, les habitants comme Sophie ou Ronnie rappellent qu’il y a quand même une couverture sociale. «Il ne faut pas cracher dessus», estiment les deux professeurs. Mais certains événements ne passent pas. Comme la vente du centre médico-chirurgicale de Kourou (CMCK) qui a été suspendue avec le mouvement actuel. «C’est quelque chose qui n’était pas envisageable, déclare Ronnie. Le CMCK est le seul établissement de base qui peut distribuer des soins dans la ville. On ne peut pas tout ramener à Cayenne.»

Des problèmes énergétiques préoccupants

Ces défauts structurels concernent aussi l’énergie et l’éducation. Ronnie pointe le taux d'illettrisme (20% de la population guyanaise primo-scolarisée en France métropolitaine ou dans les DOM en 2011) et le manque de collèges ou de lycées. Sophie parle des professeurs qui ne veulent pas venir à l’intérieur des terres en raison de la perte de confort et des difficultés à enseigner à des enfants amérindiens. Thierry, lui, explique que l’explosion démographique de la Guyane (la population a doublé depuis 1990) entraîne des problèmes énergétiques:

«Il y a beaucoup de familles qui sont dans l’intérieur et qui n’ont pas d’électricité car les groupes EDF tombent souvent en panne, précise-t-il, avant de prendre un ton plus grave. On sait par avance qu’on va manquer d’électricité au vu de la population et des besoins dans quelque chose comme quatre ans.»

Il cite la centrale thermique de Dégrad-des-Cannes, qui fermera en 2023 et fournit 40% de l’électricité consommée sur le littoral guyanais. «Elle ne sera plus aux normes dans un an environ, continue l’informaticien entre deux demandes de ses enfants. Donc ça discute pour trouver des solutions temporaires en attendant des solutions définitives. Et ça, ça fait partie des nombreuses choses où les gens en ont assez.»

«On a l’impression qu’on ne sait pas ce qu’est la Guyane et notre réalité au quotidien»

Ronnie, professeur des écoles

Un vrai paradoxe dans un département qui possède pourtant un centre spatial. Mais ce n’est pas le seul. Ronnie n’arrive pas à comprendre qu’en Guyane, on arrive à faire décoller une fusée alors que le réseau téléphonique est parfois catastrophique. «Il y a de gros problèmes de couverture téléphonique. On a des zones mortes où on prend la route et on a aucun réseau pendant dix ou vingt kilomètres», détaille-t-il, avant de surenchérir sur la couverture internet:

«La fibre vient juste d’être installée. Et encore, elle n’est pas desservie sur toute la population à Cayenne qui est la ville principale. Et ce n’est pas non plus acceptable d’avoir un forfait mobile de 5go de data et d’appels/SMS illimités à 70 euros par mois alors qu’il est de 10 euros à Paris!»

Autant de raisons qui ont alimenté la contestation. Tout comme le mépris ressenti par certains habitants. Par exemple, un reportage de TF1 du 25 mars a abordé le problème du Sida dans le département (il est neuf fois supérieur à la moyenne nationale selon Aides) et a provoqué la colère et l’incompréhension des habitants.

«On a l’impression qu’on ne sait pas ce qu’est la Guyane et notre réalité au quotidien. Cette mobilisation générale est un ras-le-bol car rien n’est arrivé», conclu Ronnie. Les excuses d'Ericka Bareigts ont satisfait la foule présente devant la préfecture. Mais elles auront du mal à changer la déception des habitants du département à l’égard de la métropole, résumée par Thierry: «On est un peu les rejetons de la République».

*Le prénom a été changé

 

Christophe-Cécil Garnier
Christophe-Cécil Garnier (56 articles)
Journaliste à Slate.fr