Culture

Le personal branding de Marco Polo ou la révolution de la promotion du savoir

Florian Besson et Nonfiction, mis à jour le 27.03.2017 à 15 h 23

Retour sur la légende de l'explorateur du XIIIe-XIVe siècle.

Marco Polo | via Wikimedia CC License by

Marco Polo | via Wikimedia CC License by

Aujourd'hui, parlons de l'un des personnages les plus célèbres de l'époque médiévale: Marco Polo. Pour celles et ceux qui n'auraient pas envie de s'avaler la notice Wikipédia, ou les dix heures nécessaires pour regarder la série du même nom, je résume à gros traits: jeune vénitien, Marco Polo voyage avec son père et son oncle jusqu'à la Chine de Kubilay Khan (un descendant de Gengis Khan). Il y passe plusieurs années, revient à Venise, raconte son histoire à un romancier croisé en prison.

Ce dernier se dit alors qu'il tient le best-seller du siècle, et banco, ça donne le Le Devisement du monde, l'un des plus gros succès de la littérature médiévale. C'est une très belle lecture, avec des monstres, des batailles, des aventures incroyables, franchement, il ne manque qu'un Mur de Glace géant.

Un seigneur

Aujourd’hui, je vais me centrer sur un aspect précis du texte, et vous infliger une longue citation –désolé, mais vous remarquerez que j'ai pris la peine de traduire, alors on ne râle pas, sinon la prochaine fois, c'est en latin.

«Marco apprit si bien les coutumes des Tatares, et leur langage, et leurs écritures, et leur art militaire, que ce fut merveille. Car sachez en vérité: il sut en peu de temps plusieurs langages et quatre formes d’écritures. Pour cela dorénavant, il fut appelé Messire Marco Polo. Et ainsi le nommera désormais notre livre, car c’est à bon droit

Que remarque-t-on ici ? D'abord, que Marco Polo est un professionnel du personnal branding: c’est vrai qu'il n’est pas franchement modeste dans ce passage, mais quand même, le «messire Marco Polo», il faut oser. Mais le plus intéressant est de remarquer qu'il revendique ce titre, qui, à l'époque, est encore très associé à un titre de noblesse: messire veut dire littéralement «mon seigneur». Or, Marco Polo n'est pas noble et n'a donc pas le droit normalement de prendre ce titre, qui fait partie, avec les armoiries, de l'attirail symbolique de la noblesse.

Le plurilinguisme pour tous?

Or, sur quoi se base Marco Polo pour revendiquer ce titre, symbole de promotion sociale? Pas sur des exploits militaires, ou sur un mariage, mais sur son apprentissage des langues. Il a non seulement appris la langue des «Tatares», c’est-à-dire des Mongols, mais aussi d'autres langues que le texte ne détaille pas –le chinois, l'arabe, le persan. Et c'est bien cette compétence linguistique qui le rend précieux pour Kubilay Khan, lequel l'envoie en mission un peu partout dans son empire: les interprètes et les traducteurs sont toujours dans une position de pouvoir.

Il faut dire que c'est quand même un petit exploit: s'il dit vrai, il a appris quatre formes d'écritures et plusieurs langues, dans des systèmes linguistiques qui n'ont rien en commun avec sa langue natale, et le tout à une époque où il n'y a pas de méthode Assimil! Un petit exploit, donc, mais auquel un homme du Moyen Âge était bien préparé. Car les médiévaux naviguent entre les langues avec une fluidité qui fait envie: la plupart des gens parlent en effet plusieurs langues.

La langue écrite et la langue parlée ne se recoupent que rarement, ce qui fait que de très nombreuses personnes parlent une langue vernaculaire, souvent deux, et lisent et écrivent en latin. Plus on monte dans la société, plus on maîtrise de langues: l'empereur du Saint Empire est censé pouvoir en parler quatre pour être couronné! Marco Polo sait bien que les nobles parlent plus de langues, et c'est pourquoi il lie son apprentissage des langues et son auto-anoblissement.

La noblesse du savoir

Mais il y a encore un autre niveau. Car ce qu'exprime Marco Polo, c'est que le savoir est en lui-même anoblissant: il a appris les coutumes, les langues et les écritures, et il est donc «messire Marco Polo». Ce qu'il exprime ainsi, c'est la nouvelle dignité du savoir: en cette fin du XIIIe siècle, les doctiores, les gens qui savent, s'imposent comme une nouvelle élite sociale. Il y a de plus en plus d'universités, les rois utilisent de plus en plus les diplômés pour gouverner. L'intérêt pour les langues est inscrit au cœur de cet essor du savoir: on traduit des textes, on embauche des traducteurs, Ramon Lulle tente de créer des écoles de langues pour les missionnaires, etc.

Parler plusieurs langues, pouvoir en apprendre rapidement, maîtriser diverses écritures, c'est donc s'assurer une place importante dans la société du temps. À la même époque apparaît le terme de «seigneur en lois» pour désigner un diplômé de droit canon: si on peut être un seigneur en faisant des études de juristes, on peut être un messire en apprenant des langues. En 1286, un seigneur de Clastres se plaint devant les inquisiteurs: «Aujourd'hui, le savoir prévaut sur la noblesse!»

Finalement, ce que dit Marco Polo lorsqu'il s'appelle lui-même «messire», ce n'est pas qu'il a pris la grosse tête: il laisse deviner une formidable promotion sociale du savoir, qui concerne l'ensemble de la société médiévale. Le Moyen Âge, qu'on associe volontiers à la violence et à l'obscurantisme, a été une époque qui a placé le savoir, tous les savoirs, des plus techniques aux plus théoriques, au cœur de l'excellence sociale. À l'heure des réductions des budgets de la recherche, il y a là une vraie leçon à méditer.

Pour en savoir plus:

- Marco Polo, Le Devisement du Monde, traduit et commenté par Albert t’Serstevens, Paris, Albin Michel, 1955.

- Pierre Racine, Marco Polo et ses voyages, Paris, Perrin, 2012.

- John Larner, Marco Polo and the Discovery of the World, Yale University Press, 1999.

- Benoît Grévin, Le Parchemin des cieux. Essai sur le Moyen Âge du langage, Paris, Seuil, 2012.

- Antoine Destemberg, L'honneur des universitaires, Paris, PUF, 2015.

Florian Besson
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