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Petite histoire d'un geste diplomatique crucial: la poignée de main

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 27.03.2017 à 9 h 32

L’absence de poignée de main entre Angela Merkel et Donald Trump a provoqué la polémique et montré qu’un simple geste était symptomatique de toute une diplomatie.

Le président Donald Trump et la chancelière allemande Angela Merkel dans le Bureau Oval de la Maison Blanche, le 17 mars 2017 | SAUL LOEB / AFP

Le président Donald Trump et la chancelière allemande Angela Merkel dans le Bureau Oval de la Maison Blanche, le 17 mars 2017 | SAUL LOEB / AFP

«Une rencontre embarrassante». Le New York Times n’y est pas allé par quatre chemins pour qualifier la première rencontre entre Angela Merkel et Donald Trump. La chancelière allemande et le 45e président des États-Unis ont, selon le quotidien américain, «fait tout leur possible pour avoir l’air de travailler ensemble». Mais un instant a résumé toute la rencontre aux yeux du monde: l’absence de poignée de main entre les deux dirigeants.

Alors qu’ils étaient tous les deux assis côte à côte dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, des photographes ont demandé une poignée de main. Une demande qu'Angela Merkel a relayée à Donald Trump. Qui finalement n’a pas eu lieu. Devant les réactions interloquées de la presse allemande, comme Bild qui a qualifié la situation «d’absurde», le porte-parole du président américain, Sean Spicer, a indiqué au magazine allemand Der Spiegel que Donald Trump n’avait pas «entendu la question».

Donald Trump avait pourtant effectué ce geste avec la chancelière plus tôt lors de la rencontre. Qu’il l’ait ignoré ou non, l’événement montre toute l’importance que comporte une simple poignée de main.

«Personne ne peut mieux que lui saisir ma main»

Celle entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin symbolise les accords d’Oslo et le processus de paix entre Israël et l’OLP. L’échange entre Mao Zedong et Richard Nixon en 1972 a prouvé la normalisation des relations sino-américaines et le serrage de mains entre Konrad Adenauer et Charles de Gaulle en 1958 a marqué le début de la réconciliation franco-allemande. «Personne ne peut mieux que lui saisir ma main. Mais personne ne peut mieux que moi la lui tendre», avait confié le premier président de la Ve République.


Charles De Gaulle et Konrad Adenauer en 1958 | Ludwig Wegmann via Bundesarchiv, B 145 Bild-F015892-0010 CC-BY-SA 3.0 

«La poignée de main est avérée dès l’Antiquité, souligne Isabelle Davion, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à Paris-Sorbonne. Que ça fasse partie du protocole diplomatique est une habitude qui a été prise. Mais, dans le fond, c’est un geste qui existait depuis très longtemps. On retrouve sur les monnaies romaines beaucoup d’images de poignées de main». Cette spécialiste de l’histoire diplomatique et stratégique indique que ces mêmes écus cherchaient à véhiculer «les valeurs impériales de paix et de concorde».

De nombreuses sources attestent également d’un «serrement de main dès le Xe siècle dans nos territoires actuels», selon l'historienne.

La raison principale de ce geste est qu’il permettait aux interlocuteurs de montrer qu’ils venaient sans arme cachée. Une autre version, très similaire, est que le chevalier tendait la main droite pour montrer qu’il n’avait pas l’intention de dégainer son épée (car tous les chevaliers étaient formés pour être droitiers).


Mao Zedong et Richard Nixon en 1972 

Les règles du protocole diplomatique ont ensuite été codifiées pour la première fois lors du Congrès de Vienne de 1814 à 1815. Il instaure un «ensemble de “règles formelles de fond” qui valent comme moyens de communication conventionnels pour préserver une interaction et faire durer une relation», selon Guillaume Devin, directeur du master et du doctorat en Science politique et spécialiste des relations internationales à Sciences Po. Il note que l’ancien diplomate français Jules Cambon parlait du Protocole comme d’un «appareil de courtoisies» (J. Cambon, Le Diplomate, 1926):

«De ce point de vue, serrer la main ou afficher une attitude bienveillante à l’égard de son vis-à-vis relève de pratiques protocolaires habituelles», estime Guillaume Devin.

L'importance de l'image

Mais, de là à ce que la poignée de main devienne un instrument obligatoire et protocolaire des relations internationales, il y a plus qu'un pas. «Je ne suis même pas sûre que ce soit vraiment inscrit en tant que rite obligé dans un quelconque texte», s’interroge Isabelle Davion. Pour l’historienne, le geste s’est surtout diffusé à partir du XXe siècle avec l’arrivée de l’image:

«À partir du moment où il y a eu un suivi médiatique –au départ photographique, puis cinématographique et télévisuel– et qu’il a fallu diffuser des preuves de la vie diplomatique, c’est là que la poignée de main a pris une importance fondamentale.»

Les négociations diplomatiques sont généralement confidentielles. Impossible de savoir exactement de quoi ont parlé Donald Trump et Angela Merkel, ni sur quel ton. «Même lorsque l’on proclame la diplomatie ouverte, il n’en demeure pas moins que la diplomatie fleurit plutôt à l’ombre», continue Isabelle Davion. Guillaume Devin pointe lui aussi d’autres «pratiques figuratives», comme le sourire ou faire mine d’échanger des propos complices, qui sont exposées aux médias pour donner un indice de l’état des relations diplomatiques. «Faute d’en savoir vraiment plus sur le contenu exact de ce qui a été dit ou échangé.»

«C’est une théâtralité qui se fixe très facilement en photographie, c’est un symbole que tout le monde connaît, surenchérit Isabelle Davion. Avec la globalisation des médias, c’est devenu de plus en plus important.»

Comme au théâtre, les apparences sont parfois (souvent) trompeuses. Les poignées de main forcées sont légions. Une des plus froides a sans doute été celle entre Xi Jinping et Shinzo Abe. Le président de la République populaire de Chine et le Premier ministre du Japon se sont serré la main en 2014, dans un moment qui semblait très pénible.

La poignée de main «devait sceller, symboliquement, la fin d'une brouille diplomatique» autour des îles Diaoyu-Senkaku, comme le rappelle le blog Big Browser du Monde.fr. Elle a eu «l'effet inverse, montrant des retrouvailles glaciales aux yeux du monde»

Sauf dans certains cas, la poignée de main peut être une image de la négociation parachevée. Elle est aussi un geste d’égalité. «L’important dans ce geste, c’est qu’il est simultané. Chacun avance sa main vers l’autre, les deux personnes sont à égalité totale», estime Isabelle Davion.

L’arrivée de Donald Trump à la tête des États-Unis a pourtant modifié ce constat. Le magnat américain a une façon particulière et très agressive de serrer la main de ses interlocuteurs, en leur tirant parfois le bras. Comme ce fut le cas avec Shinzo Abe (décidément peu chanceux en la matière) ou le juge Neil Gorsuch lors de sa nomination à la Cour Suprême.

Le refus canadien

Seul le premier ministre canadien a «résisté» à la poigne trumpienne comme l’a montré le média en ligne Brut. Le geste n’a d’ailleurs pas été totalement simultané, ce qui a provoqué une photographie devenue virale.

Le président américain Donald Trump et le Premier ministre Canadien Justin Trudeau dans le Bureau Ovale de la Maison Blanche, le 13 février 2017 | SAUL LOEB / AFP

«Fondamentalement, il s’agit d'euphémiser les rapports de puissance, de mettre la violence à distance, en évitant que certaines maladresses ou malentendus ne soient considérés comme des affronts, rappelle Guillaume Devin en parlant du protocole. Certains ayant pu, dans des temps plus anciens, dégénérer en conflits ou alimenter des campagnes électrisant l'opinion publique.»

En ignorant, consciemment ou non, ce protocole, Trump a donné une image à la méfiance et au refroidissement des relations entre l’Allemagne et les États-Unis.

«On peut aussi penser que Trump n’est ni courtois ni protocolaire, ce qui revient au même ici, et ce que l’on savait déjà», conclu le spécialiste.

De son côté, le président américain a tenu à préciser «qu’en dépit des fausses nouvelles», il avait passé un «super rendez-vous» avec la chancelière. Tout en ajoutant que l’Allemagne devait de «vastes sommes d’argent» à l’Otan et aux États-Unis. La diplomatie du chéquier plutôt que de la poignée.

«Contrairement aux fausses informations que vous avez entendues, j'ai eu un très bon rendez-vous avec la chancelière allemande Angela Merkel. Cela dit, l'Allemagne doit...»

Christophe-Cécil Garnier
Christophe-Cécil Garnier (62 articles)
Journaliste à Slate.fr
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