Parents & enfants

Une poupée voilée n'est pas symbole d'intégrisme

Nadia Daam, mis à jour le 22.03.2017 à 14 h 24

Une mère fabrique des voiles pour poupées et il n'y a pas de quoi hurler.

La poupée Fulla, au Caire en Egypte, en janvier 2006 | KHALED DESOUKI / AFP

La poupée Fulla, au Caire en Egypte, en janvier 2006 | KHALED DESOUKI / AFP

Il y a fort à partier que l'information sera reprise à l'envi sur les sites d'extrême-droite à grands renforts d'adjectifs indignés: Gisele Barreto Fetterman est une mère de famille résidant à Pittsbrugh, qui apporte un soin particulier au coffre à jouets de sa fille, raconte CNN. La petite fille dispose en effet, en plus de traditionnelles poupées Barbie, de nombreuses poupées non blanches et à l'effigie de personnages de multiples origines, ainsi qu'une poupée munie d'un fauteuil roulant. Gisele Fetterman s'est ensuite demandée ce qui manquait à la collection pour que la diversité soit au mieux représentée. Voilà une photo de sa fille postée par son père en janvier dernier sur Twitter:

Elle a alors constaté que sa fille Grace, 5 ans, ne possédait pas de poupée musulmane et que les magasins de jouets en proposaient très peu. Après s'être entretenue avec une amie musulmane et demandé conseil au centre islamique de Pittsburgh, elle a alors mis au point Hello Hijab, une ligne de voiles pour poupées. Chaque produit est vendu six euros (les recettes sont toutes versées à des associations promouvant la diversité et le multiculturalisme) et est fourni avec une note racontant l'histoire de la naissance de Hello Hijab.

«J'espère que nous allons élever une génération plus bienveillante», explique Fetterman. «Si nos enfants jouent avec des poupées qui ressemblent à toutes sortes de gens, quand ils grandiiront et rencontreront ces personnes, j'espère qu'ils vont être beaucoup plus bons que les générations précédentes.»

Précisons que Gisele Fetterman n'est elle-même pas musulmane mais qu'elle estime simplement que les jouets pour enfants doivent incarner tous les visages, ce que les fabricants eux-même ont fini par comprendre. Toutes les études montrent en effet que les enfants sont très perméables aux modèles qui leur sont présentés et que les jouets participent à leur construction culturelle et acceptation de la différenceLes poupées noires sont ainsi enfin davantage représentées dans les rayons, et même Mattel s'est décidé à proposer des poupées moins stéréotypées.

L'islam n'est pas le voile

Bien sûr, la démarche de cette mère peut tout de même interroger. D'abord, elle déplore l'absence de «poupées musulmanes» et décide immédiatement que c'est le voile qui va permettre de les caractériser et de les identifier comme telles. Or, toutes les femmes musulmanes ne portent pas de voile. Et beaucoup parmi celles qui le portent, le retirent à la maison ou en d'autres occasions. Il peut donc paraître bien réducteur de désigner le voile comme seule manière de décrire une femme musulmane ou même de ramener une culture et une pratique religieuse à un seul signe ostensible. Cela participe de la même essentialisation que quand la presse illustre un sujet sur l'islam avec une photo de femme voilée: l'islam n'est pas que ça, et pour certains, ça n'est pas le voile du tout. 

On peut aussi s'étonner du fait que la mère ait estimé que seule l'absence de poupée musulmane constituait une lacune à combler. Quid des autres religions qui, si l'on suit son raisonnement, mériteraient elles aussi leurs effigies? Il n'y aurait donc que l'islam qui puisse être incarné à travers un signe ostensible à ajouter à une poupée classique...

Il est à espérer que des parents proposant le Hello Hijab à leur fille prendront soin de leur exposer cela avec précision et nuance.

Ensuite, on peut déceler une certaine ironie, à voir, comme sur la photo de la petite Grace, la poupée Merida coiffée d'un hijab. Pour le film Rebelle, comme le racontait Slate, Pixar avait en effet passé des mois à mettre en formes les boucles de Merida parce que dans l'esprit de Brenda Chapman qui a conçu le personnage, il fallait montrer «physiquement qu’elle n’était pas conventionnelle, qu’elle était rebelle et sauvage. Et sa mère essaye de la maîtriser, et ses cheveux à elle sont complètement attachés dans des nattes».

Ce personnage aux cheveux longs et indomptables devait précisément, et comme le souhaite Gisele Fetterman, proposer un autre modèle aux petites filles, et la symbolique capillaire avait son importance, tant les cheveux blonds et lisses ont longtemps été présentées comme seul modèle valable aux fillettes, quitte à créer à ce que les filles aux cheveux bouclés et crépus finissent par se sentir laides ou anormales.

Couvrir la tête de Merida d'un voile, alors qu'elle a elle-même été symbole de diversité et  d'empowerment pourrait donc en gêner plus d'un et paraitre contradictoire avec le message consistant à dire aux filles «soyez fières de vos cheveux» et refuser les diktats. En particulier ceux qui considèrent le voile comme symbole absolu de domination.

Ne pas y voir de symboles

Mais ceux qui crieraient immédiatement au prosélytisme appliqué aux poupées se tromperaient de combat. Car soyons clairs, il ne s'agit pas de faire de ces poupées voilées un quelconque agent d'infiltration d'une idéologie dans les chambres des enfants. Une poupée voilée n'est pas symbole d'intégrisme. Une poupée voilée ne va imposer aucun schéma dans l'esprit des petites filles (ou petits garçons). Et non, ce n'est pas une Barbie Salaf'.

Il existe d'ailleurs déjà des poupées voilées. Au Nigeria, une blogueuse a consacré un compte Instagram à Hijarbie, une poupée voilée et lookée. Et il est aisé de constater qu'elle ne s'inspire certainement pas de la rhétorique extrémiste mais de mode islamique, déjà explorée par de nombreuses blogueuses mode musulmanes.

Bien sûr, des ultraconservateurs ont déjà essayé de refourguer d'horribles poupées voilées et surtout sans visage aux petites filles de pays musulmans, prétendument pour se conformer à une stricte interprétation de l'interdiction des images  par l'islam (comme il existe des poupées dans visage pour les amish). Il existe même des poupées vendues avec tapis de prière. Et si on peut justement s'offusquer de l'existence de tels produits (dont les ventes restent très anecdotiques) il convient de bien les différencier de hello Hijab, qui ne vise rien d'autre qu'à montrer aux petites filles qu'il existe des femmes voilées, comme leur mère, ou non, en tout cas, comme celles qu'elles croiseront probablement, et que cela permettra peut-être que le voile finisse par moins cristalliser les passions et faire l'objet de nombreux fantasmes.

Nadia Daam
Nadia Daam (187 articles)
Journaliste
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