Culture

Fantasme du «reboot»: peut-on se réinitialiser comme un ordinateur?

Marie Kock et Stylist, mis à jour le 20.03.2017 à 13 h 39

Et si on reprenait tout au début… 

Capture de la série Agents of Shield

Capture de la série Agents of Shield

«Où vont les riches et célèbres pour leur reset de Nouvel An?» (dans W), «Comment se reseter complètement après une année vraiment pénible?» (dans Shape) ou encore les conseils d’Harley Pasternak, coach de Khloé Kardashian et auteur du Body Reset Diet pour bien attaquer 2017 (dans People). Pendant que les petites natures se contentent de micro-programmes en sept minutes censés donner un corps et un mental de rêve, une promesse bien plus ambitieuse germe, notamment en tout début d'année: celle de se réinitialiser (to reset) ou de redémarrer (to reboot) l’intégralité de son être pour un nouveau départ.

Deux mots empruntés au vocabulaire informatique qui imprègnent peu à peu le monde du bien-être (on vous a parlé des «packs total reboot  qui arrivent dans les Spa?), du sport (comme les classes de yoga «full body and mind reset») mais aussi de la pop culture qui se met à fantasmer comme jamais sur une solution miracle qui permettrait de réinitialiser les humains avec la même facilité qu’on redémarre son ordinateur. Vous sentir aussi vierge qu’un PC fraîchement déballé de son carton, ça vous tente? On ne veut pas doucher tout de suite vos espoirs mais on vous prévient quand même: il y a un bug. 

Remise à zéro 

Réinitialiser ses cellules à grands coups de diètes, de jus de curcuma et d’épuisement physique, c’est vrai que c’est tentant. Sauf que c’est «complètement absurde, rappelle Michel Desmurget, chercheur français spécialisé en neurosciences cognitives et auteur de L’Anti-régime chez Belin (2015). Un organisme ne se remet jamais à zéro ni ne revient à son état initial.» 

«Le reboot, c’est l’idée qu’on peut arriver à une version d’efficacité optimale de soi-même»

La sémiologue Mariette Darrigrand

Mais si le mot fleurit partout, c’est surtout parce qu’il correspond bien à l’époque, qui rêve de faire de nous des petites machines de pureté, débarrassées de leurs bugs. «Le reboot, c’est l’idée qu’on peut arriver à une version d’efficacité optimale de soi-même, déplore la sémiologue Mariette Darrigrand. Mais le problème de ce mot me semble-t-il, c’est aussi le “re”. Dans le discours politique, il est apparu avec “réinventer”, “réenchanter”, et ce “re” porte en creux l’aveu qu’on ne croit plus au progrès, que l’on ne peut plus créer du nouveau.»

Un fantasme limite réac que l’on retrouve pourtant en version XXL dans les séries d’anticipation. C’est le cas notamment dans la série Marvel Agents of Shield. L’une des membres de cette super-team, May, est une combattante taiseuse, qui esquisse à peine une grimace quand elle se prend une explosion de minerai extraterrestre dans la figure (c’est juste pour vous poser un peu le personnage). Sauf que dans l’épisode 3 de la 4e saison diffusée depuis septembre, elle est tellement mal en point que les scientifiques autour d’elle ne voient plus comme moyen de la sauver que celui de la rebooter.

«Imagine que son cerveau est un ordinateur, qui a été compromis par des bugs et des glitchs… si on l’éteint et qu’on le redémarre, les parties de son cerveau qui étaient hyperactives devraient revenir à la normale», explique l’un d’eux.

Comment, vu qu’elle ne possède pas de raccourci clavier pour la faire redémarrer? Ben globalement en la faisant mourir vite fait (avant qu’elle se réveille comme une fleur). Un fantasme irréalisable évidemment mais qui puise sa source dans les témoignages bien réels de ceux qui ont vécu des expériences de mort imminente (EMI). Éric Dudoit, psychologue clinicien et responsable de l’unité de soins palliatifs de l’AP/HP de la Timone à Marseille, s’appuie sur ces récits pour aider ses patients à avoir moins peur de la mort:

«Certains reviennent avec de nouveaux dons, des perceptions nouvelles, l’impression de repartir à zéro. Ils passent souvent par une étape de déphasage avec le reste de la société, de sentiment de puissance. Le résultat de quelques EMI est tellement séduisant que certaines personnes ayant fait des arrêts cardiaques sans faire d’EMI sont déçues de “n’avoir rien eu”.»

Progresser en mourant un peu, c’est aussi l’un des ressorts narratifs de la nouvelle série Netflix The OA, dans laquelle des sujets emprisonnés, auxquels on fait subir des EMI répétées, finissent par accéder à une forme de pleine conscience et à la meilleure version d’eux-mêmes.

Mode veille

Elliot est un hacker dont le but dans la vie est de «reset the world». Mais le problème du héros de la série Mr Robot, en plus d’être évidemment asocial comme tout hacker de série qui se respecte, est d’être schizophrène et de se débattre contre de persistantes hallucinations –il passe notamment beaucoup trop de temps à discuter avec son père mort. C’est donc tout naturellement que dans la saison 2, épisode 3, il ne voit plus comme seule solution pour redevenir sain d’esprit que celle de se «reseter» en faisant crasher son propre système (son mode opératoire: se nourrir uniquement de Guronsan et arrêter de dormir pendant six jours).

Parce qu’Elliot a fait son propre diagnostic: il fait une Kernel Panic. Oui, une «panique du noyau», C’est-à-dire une suite d’erreurs impossibles à corriger et qui bloquent le fonctionnement de l’ordinateur. Bien plus que le personnage de Sheldon de The Big Bang Theory dont ses amis se demandent s’il a été reprogrammé dans la nuit dès qu’il se montre à peu près sympa ou d’Orelsan qui chante sa «tendance à bloquer», Elliot pousse l’analogie entre le fonctionnement de l’humain et celui de l’ordinateur un cran au-dessus:

«Alors qu’on se met à parler des robots de façon de plus en plus anthropomorphique, on applique désormais un vocabulaire informatique pour parler de l’humain, constate Mariette Darrigrand. On est en mode veille, en mode actif, on n’a pas le bon logiciel, on stocke les graisses comme on stocke les données. Cette analogie entre l’homme et la machine a commencé à la révolution industrielle, dès que l’homme s’est technicisé. Freud lui-même avait comparé le fonctionnement de l’esprit humain à celui de la machine à vapeur.»

Une analogie qui commence d’ailleurs à agacer un nombre croissant d’universitaires, comme Robert Epstein, chercheur à l’American Institute for Behavioral Research and Technology qui a publié en mai dans Aeon un article intitulé The Empty Brain dans lequel il rappelle que «en bref, votre cerveau n’est pas un ordinateur».

«On emprunte de plus en plus au vocabulaire des geeks pour décrire les problèmes médicaux, confirme Marc Lévêque, neurochirurgien et auteur de La Chirurgie de l’âme, une enquête passionnante sur les méthodes employées, de la lobotomie à la neurostimulation, pour soigner le cerveau. Dernier exemple en date, l’annonce de Microsoft en septembre qui rêve de résoudre le cancer comme un virus informatique, en reprogrammant les cellules malades grâce à son équipe de « computation biologique».

«Mais la comparaison est excessive quand on parle de reboot, poursuit Marc Lévêque. Hormis le traitement par électrochocs qui, à certains égards, pourrait être comparé à une forme de reset et qui connaît un retour en grâce dans certains cas de dépression, le reboot reste du domaine du fantasme.»

Se souvenir des vilaines choses

Contrairement à l’agent May, le héros de Mr Robot ne s’est pas très bien sorti de sa tentative de reboot. En voulant purger son système de souvenirs et de pensées embarrassantes, Elliot n’a pas fait place nette dans son système, il est au contraire devenu encore plus confus. «Se reprogrammer est impossible, parce que vous ne pouvez pas vous permettre d’effacer les souvenirs de l’organisme, qui sont essentiels pour le faire fonctionner, confirme Michel Desmurget. Le corps garde une trace de tout et c’est justement parce qu’il se souvient qu’il survit (et, par exemple, 
que les vaccins fonctionnent).»

«Effacer un souvenir, ce n’est pas revenir à une situation initiale, c’est perdre une expérience qui a permis un développement cognitif ou un cheminement affectif»

Marc Lévêque

Au-delà du fait que c’est quand même bien pratique de se rappeler comment on marche et que le cerveau est tout à fait capable d’encaisser une vie de souvenirs sans que cela ne freine son fonctionnement, effacer des souvenirs n’améliore pas son efficacité. «Parce que le cerveau travaille par analogie, enlever un souvenir peut en faire perdre d’autres, rappelle Marc Lévêque. Effacer un souvenir, ce n’est pas revenir à une situation initiale, c’est perdre une expérience qui a permis un développement cognitif ou un cheminement affectif.»

Une perte éprouvée par Marcy dans la nouvelle série de Netflix, Les Voyageurs du temps. Venus du futur pour sauver l’humanité, ces agents prennent le corps d’humains qui sont juste en train de mourir. Mais, par un mauvais calcul, Marcy atterrit dans celui d’une jeune bibliothécaire retardée mentale. Et c’est là que Marcy a un dilemme: elle aimerait bien se faire rebooter par son équipe mais hésite à en payer le prix. À savoir perdre tous les souvenirs et la profondeur qu’elle ne se connaissait pas gagnés à se débrouiller avec ce corps et ce cerveau imparfait.

«On rêve d’optimiser le cerveau mais c’est un leurre, conclut Marc Lévêque. Ce sont nos carences dans un domaine qui nous poussent à développer un autre champ de notre intelligence.»

Et avouez que ce serait dommage de perdre votre don pour faire les golden latte gagné grâce à votre incapacité à pratiquer la chirurgie cardiaque. 

Marie Kock
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Mode, culture, beauté, société.