FranceParents & enfants

APB, ou la peur du lycéen français de rater sa vie

Louise Tourret, mis à jour le 20.03.2017 à 15 h 41

C'est ce lundi 20 mars que se clôture la procédure d'admission post-bac (APB) qui permet aux élèves de Terminale de choisir leurs études après avoir obtenu le baccalauréat. Ils n'ont pas tous 18 ans, ont-ils donc conscience de l'importance de ce qui se joue ce jour-là?

Des élèves de terminale le 17 juin 2010 au lycée Marie Curie à Strasbourg, lors de l'épreuve de philosophie du baccalauréat | 
JOHANNA LEGUERRE / AFP

Des élèves de terminale le 17 juin 2010 au lycée Marie Curie à Strasbourg, lors de l'épreuve de philosophie du baccalauréat | JOHANNA LEGUERRE / AFP

C'est le grand jour. La presse en parle chaque année un peu plus et, à force d’entendre que la clôture du système d’orientation approche (lundi 20 mars au soir), j’ai peur d’avoir moi-même oublié quelque chose. APB, l'acronyme utilisé par lycéens, enseignants et spécialistes de l'éducation, désigne les 36 vœux maximum à entrer sur le portail du même nom, avec la possibilité de les hiérarchiser. La procédure est obligatoire même si des filières sélectives ou grandes écoles recrutent sur concours ou sur dossier. Si vous visez l’université par exemple, c’est APB qui vous dira où vous pouvez aller. Forcément, quand on est sensible au stress, l’angoisse de l’orientation finit par vous affecter.

Et c’est bien ce qu'il se passe pour des milliers d’élèves français. Un magazine spécialisé comme L’Etudiant consacre des pages et des pages aux conseils d’orientation mais c’est pareil pour les médias généralistes qui ont investit le «service à l'orientation» en développant des pages à destination des étudiants: c'est le cas du Parisien ou du Figaro. Ces initiatives, qui rencontrent un succès grandissant, montrent que le besoin de conseils et d'idées est plus grand que jamais. Enfin, l’écoute des témoignages de parents et d'élèves, comme ceux des auditeurs du Téléphone sonne sur France Inter le 19 février dernier, suffisent à comprendre combien les interrogations sont à la fois techniques (comment fonctionne l’algorithme) et profondes (que vais-je bien pouvoir faire de ma vie?). 

La lecture des tweets d’élèves montre que, souvent, la procédure, au lieu de rassurer, devient en elle-même un enjeu aussi compliqué que décisif, réduisant des années de scolarité au face-à-face avec un logiciel le jour J:

Intéressant de voir que le processus d'admission post-bac est associé sur le ton de plaisanterie à une prise de risque mortelle par les élèves.

On lit même des blagues très douteuses voire dérangeantes mais qui illustrent un certain désespoir.

Penser à sa carrière dès 13 ans?

Comprenez, pas d’orientation, pas d’avenir! L’humour peut être différemment apprécié mais il permet de bien de mesurer la perception des enjeux et du risque par les adolescents. Et, à ce titre, il faudrait peut-être s’interroger sur le discours que la société tient aux enfants. Aujourd’hui, l’orientation fait partie du programme dès le collège. En effet, les élèves commencent à faire des choix en fin de troisième note le ministère et cela doit donc se préparer au plus tôt:

«L'orientation des élèves se construit dès la classe de sixième et tout au long de la scolarité grâce au parcours Avenir, grâce à un dialogue régulier entre les élèves, les parents, les enseignants, les conseillers d'éducation, la direction des établissements et les conseillers d'orientation-psychologues.»

C’est donc tout naturellement que des gens qui ne savaient eux-mêmes peut-être pas ce qu’ils voulaient faire avant 22 ou 23 ans (moi c’était 32 ans, et vous?) demandent à des gamins de 13 ans de préparer un projet professionnel.

L'angoisse est telle que certains organismes proposent aux parents et élèves de faire payer des «entretiens» pour déterminer les meilleurs choix à faire, et les prestations peuvent valoir plusieurs centaines d'euros, selon Le Parisien qui a interrogé des lycéens dans le doute.

Ensuite, selon les moyennes mais aussi des critères tels que le fait que les élèves soient boursiers ou souffrent d’un handicap, le système Affelnet les répartit dans les lycées.

Cette manière d’orienter les élèves est-elle efficace? Du point du vue des résultats, l’objectif qui consiste à faire baisser le taux d’échec en licence n’est pas vraiment atteint, rappelle le magazine Le Parisien étudiant:

«Les derniers chiffres, publiés en décembre 2016, montrent que 27 % des inscrits en L1 obtiennent leur licence en 3 ans. 12 % ont besoin d’une année en plus pour valider leur diplôme. Au total sur 4 ans: 39 % sortent donc de la fac avec leur diplôme de Licence. Cette réussite est en stagnation depuis quelques années, voir légère décroissance depuis 2004 (28,8%).»

Mais, comme le soulignent des chercheurs comme Sophie Orange, les élèves de classes préparatoires par exemple ne réussissent pas tous leur concours aux grandes écoles ni leur licence en 3 ans, là l’échec n’est pas perçu comme grave. L’échec, ce serait pour les filières non sélectives et gratuites, comprenez la fac, pour les plus pauvres qui, s'ils ratent les premières marches, voient leur avenir largement compromis.

La réorientation difficile, ce mal français

Pourquoi? Parce que l'on suppose que ces derniers pourront se réorienter dans des filières moins prestigieuses mais pourront décrocher un diplôme. Or, pour les étudiants de l’université, la réorientation n’est pas si facile et, surtout, une fois sorti du système le retour est compliqué… votre «valeur» se déprécie avec les années.

François Hollande a tenté de corriger ça pendant son quinquennat en élargissant les possibilités de retour à la formation ont été élargies, avec le droit de retour en formation jusqu’à 25 ans. Et comme tu es jeune, on te tutoie sur le site reviensteformer.gouv.fr.


 

On sait aussi qu’en France, le diplôme initial est particulièrement important voire crucial. Les Français vouent presque un culte aux diplômes. Vous avez fait l’Ena? Votre avenir est assuré pour toujours. Vous avez été orienté en filière pro en troisième ou vous n’avez pas de diplômes? Quelles que soient vos qualités professionnelles, vous avez peu de chance de parvenir à un poste d’encadrement, vous avez aussi peu de chance d’exercer des responsabilités politiques.

De plus, la validation des acquis de la formation, demeure beaucoup moins cotée que le diplôme comme l’explique Danielle Kaisergruber, consultante européenne emploi-formation, auteure du livre Formation, le culte du diplôme, au site Débat formation:

«Du point de vue du volume de diplômes passés dans le cadre de la formation tout au long de la vie, la France arrive en dernier parmi les pays de l’OCDE. Pourtant, ce culte du diplôme est une entrave à la réconciliation entre les générations, entre les enseignants et les formateurs, entre la formation et le travail (…) On pourrait en effet avancer davantage dans l’idée que l’expérience vaut pour un diplôme. Mais en France, la VAE est devenue un saut d’obstacles alors que d’autres pays la facilitent. En Suède, par exemple, elle s’obtient de manière moins scolaire au bout d’une durée moyenne de trois mois. C’est une innovation pleine de promesses qui a été phagocytée par l’académisme et la lourdeur de notre système. En Grande-Bretagne, on donne sa chance plus facilement. On recrute davantage sur des savoir-faire réels, la motivation, la personnalité. Ce type de pratique peut apporter une forme réponse au chômage des jeunes.»

Les réflexes, habitude et culture mettent du temps à évoluer mais les choses changent grâce à… la mondialisation! De plus en plus d’étudiants souhaitent poursuivre un cursus à l’étranger et la culture du diplôme n’est pas la même partout, ni même la vision de ce que doit être la parcours des jeunes. J’avais été particulièrement marquée par une étude de la sociologue Cécile Van de Velde (2008) sur le niveau de bonheur des jeunes en Europe. Les jeunes danois, avec leur année de césure après le bac, étaient les plus confiants en l’avenir (rien à voir, donc, avec l'angoisse des élèves français quelques mois avant même leur Bac). Aujourd'hui, de plus en plus de jeunes quittent la France où l'avenir semblent trop étroit, le chiffre augmente de 4% par an.

Mais les écoles de la deuxième chance ou de nouvelles écoles orientées vers le numérique comme 42, Simplon, ou W peuvent aussi changer la vision de la «valeur du diplôme» puisqu’elles ne recrutent pas sur ce critère. C’est assez ironique au fond, mais c’est la promotion de la culture numérique et la valorisation de la créativité qui finit par contrecarrer la condition algorithmique liée au portail APB. Celle d’une jeunesse dont l’avenir ne se déciderait qu’à coup de notes, de logiciels et de tirages au sort.

Louise Tourret
Louise Tourret (164 articles)
Journaliste