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Comment les démocraties peuvent dériver vers les crimes de masse

Peggy Sastre, mis à jour le 01.04.2017 à 16 h 02

Nous sommes tous des moutons capables d'en mener d'autres à l'abattoir. Le savoir est encore le meilleur moyen de l'éviter.

En avant, toute! | thomasheylen via Flickr CC License by

En avant, toute! | thomasheylen via Flickr CC License by

Les travaux de Stanley Milgram sur l'obéissance sont sans doute parmi les plus célèbres de la littérature psychologique et illustrent une réalité désormais bien connue: soumis à une figure d'autorité, les humains sont très majoritairement capables de nuire gravement à leurs congénères. Il ne suffit que d'un contexte a priori inoffensif –une salle de l'université de Yale, un exercice de mémorisation, des erreurs punies par des décharges de plus en plus fortes– pour que des individus ordinaires se transforment en tortionnaires et acceptent (sans savoir que leurs «élèves» sont des acteurs électrocutés pour de faux) de pousser le voltage jusqu'au «choc dangereux». Tout ça parce qu'un laborantin en habit de sérieux leur dit et répète que telle est bien la consigne.

En 1951, dix ans avant la première expérience de Milgram, son mentor Solomon Asch publiait un autre jalon de la psychologie sociale, une étude prouvant combien nous avons tendance à nous conformer à l'opinion de la majorité, qu'importe que cette dernière soit objectivement dans l'erreur. Là encore, l'expérience est d'autant plus généreuse en sagacité que son dispositif est économe: alors qu'il croit participer à un test visuel à base de lignes de différentes longueurs, un individu est en réalité le seul «naïf» d'un groupe d'une dizaine de «complices» qui, rapidement, vont le faire changer d'avis et l'inciter à croire que la ligne A est «vraiment» plus courte que la ligne B, qu'importe qu'elle la dépasse de cinq bons centimètres.

En 1971, Philip Zimbardo enfonce le clou avec son «expérience de Stanford» dans laquelle il assigne, au hasard, des rôles de détenus ou de gardiens à une vingtaine d'étudiants qui devront «jouer» à la prison pendant deux semaines. Sauf que la simulation dépasse rapidement les limites du contrôlable –ce qui constitue sa force scientifique, à défaut de sa conformité éthique– avec plus d'un tiers des «gardiens» faisant preuve d'un réel sadisme à l'égard de leurs «détenus», qui en sortent pour leur part réellement traumatisés. Arrêté au bout de six jours, le dispositif prouve combien la banalité du mal est avant tout une affaire de contexte «activant» des propensions malfaisantes nichées en chacun de nous.

Une vérité qui a de quoi déranger

En d'autres termes, ce que nous disent Asch, Milgram et Zimbardo –et les centaines de chercheurs qui ont depuis confirmé et complété leurs premières «découvertes»–, c'est que nous sommes tous des moutons capables d'en mener d'autres à l'abattoir, et que l'inverse est tout aussi vrai. Une vérité qui a de quoi déranger, mais qu'il est essentiel de se visser dans le crâne à l'heure où de très sales nuages s'amoncellent au-dessus de nos têtes. Pourquoi? Parce que c'est encore le meilleur moyen d'inverser la vapeur. Face à l'actuel et périlleux tangage de nos démocraties, savoir quels facteurs psychosociaux sont les plus susceptibles de mener au pire, c'est pouvoir les détecter et les contrecarrer au plus tôt, le plus vite et le plus efficacement possible. Histoire de ne pas être réduits à suivre le mouvement en somnambules et à avoir d'autres options que la sidération, à l'instar du proverbial lapin dans les phares.

Tel est le propos et le projet de ce documentaire: expliquer de manière aussi claire que percutante comment des démocraties, ou plus généralement des sociétés pacifiées et paisibles, peuvent dériver vers le désastre des conflits ethniques et des crimes de masse. Un film d'autant plus d'actualité à l'heure de la semaine annuelle d'éducation et d'actions contre le racisme et l'antisémitisme, organisée en France autour du 21 mars, devenu journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale depuis sa proclamation en 1966 par l'Assemblée générale de l'ONU.

 

Issue du Musée-mémorial du Camp des Milles, près d'Aix en Provence, et plus précisément de son volet réflexif, constituant la troisième partie de sa visite, la vidéo confronte les génocides arménien, juif, tzigane et tutsi et met en évidence les mécanismes individuels, collectifs et institutionnels susceptibles de conduire à de telles catastrophes. Tout en soulignant combien, à chaque étape du processus, les résistances sont possibles.

«Il s'agissait de vérifier que certaines leçons scientifiques tirées de la Shoah pouvaient être confirmées par l’analyse d’autres grands génocides», explique Alain Chouraqui, président-fondateur de la Fondation du Camp des Milles-Mémoire et Éducation.

Le directeur de recherche émérite au CNRS, titulaire de la Chaire Unesco «Éducation à la citoyenneté, sciences de l’homme et convergence des mémoires» et lauréat, en 2016, du prix Seligmann pour son livre Pour résister à l’engrenage de l’extrémisme, des racismes et de l’antisémitisme explique:

«Par une telle convergence, il est possible d'affirmer que ces leçons sont universelles et fournissent des clés de compréhension de certains fonctionnements humains fondamentaux. Dès lors, c'est aussi de l’homme d'aujourd'hui que l'on parle et c’est le présent qui peut être éclairé par l’expérience historique. On peut ainsi solidement passer d’une mémoire révérence au passé à une mémoire référence pour le présent.»

La «répétition de l'histoire» serait-elle une notion de piètre historien, mais de bon psychologue?

«Il va de soi que l’histoire ne se répète jamais sous la même forme, avec les mêmes visages et la même petite moustache», tempère Chouraqui. «Par contre, il est non moins clair que des processus historiques, des mécanismes fondamentaux peuvent se reproduire. L’objet-même du travail scientifique de “convergence des mémoires” mené au Camp des Milles a été de définir des étapes communes aux processus ayant mené au pire, y compris dans les années 1930. Il suffit de décrire ces étapes pour comprendre à quel point les engrenages actuels sont comparables à ceux qui s'étaient développés alors, à partir d’un terreau sociétal commun.»

Un terreau représentant «l’état général de toute société qui connaît à des degrés divers, des tensions permanentes, plus ou moins maîtrisées: parmi elles, les préjugés, le rejet de l’autre, le racisme et l’antisémitisme, la xénophobie, les peurs et angoisses multiples...». En soi, cette gadoue n'a rien d'alarmant, tant que la démocratie tient ses objectifs de régulation des tensions.

Quand la démocratie faiblit

Le problème, avertit Chouraqui, c'est quand «elles dégénèrent, lorsque la démocratie faiblit ou que ces tensions s’exacerbent, notamment du fait de crises économiques, sociales, politiques ou morales. Et un engrenage sociétal –certes résistible mais très dangereux– peut alors s’enclencher, qui se nourrit de facteurs collectifs et institutionnels, mais aussi de comportements psychosociaux très répandus comme la soumission aveugle à l’autorité, la passivité et l’indifférence, l’effet de groupe et le conformisme, l’égocentrisme, les jalousies et les peurs».

Sans pour autant se précipiter sur le bouton «panique», on peut dire que nous ne sommes pas super bien barrés, avec un engrenage en trois étapes pour le moins débloqué.

«Dans la première», détaille Chouraqui, des groupes s’organisent pour répandre les idées et la violence racistes. Ces groupes ne prennent de l’importance que grâce à la passivité de la majorité. Ils exploitent les crises, les pertes de repères, les échecs individuels ou collectifs et le besoin de boucs émissaires que ces difficultés sont à même d'engendrer».

«Dans la deuxième étape, le basculement décisif est institutionnel. Il s’agit de mesures limitant les libertés ou de discours de responsables politiques, jusqu'au moment où cet engrenage permet à une minorité extrémiste de prendre le pouvoir, par la force, la provocation ou les urnes. On voit se mettre en place une législation contraire aux libertés qui conduit la puissance publique à alimenter voire accélérer et favoriser le processus vers le pire, éventuellement par des provocations de groupes liés ou manipulés par le nouveau pouvoir. Les résistances et les désordres sont utilisés comme autant de prétextes pour durcir le ton et favorisent l’aile la plus extrémiste du nouveau gouvernement. Les contre pouvoirs –justice, médias, ONGsont dénoncés puis domestiqués voire supprimés. Les difficultés économiques viennent s’ajouter aux tensions sociétales. Le régime devient alors autoritaire, voire totalitaire. Le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie –leviers facile des pouvoirs en difficulté– peuvent devenir légaux, la violence est désormais une violence d’État. Le pouvoir, même légalement élu, devient alors illégitime au regard des droits humains, car la démocratie n’est pas qu’une procédure électorale sans quoi les régimes de Hitler ou de Pétain seraient démocratiques et légitimes.»

Enfin, «la troisième étape voit une extension des persécutions, une généralisation voire une massification du crime qui vise non seulement le groupe bouc émissaire initial mais aussi les opposants, les “déviants”, démocrates, francs-maçons, homosexuels, handicapés et beaucoup d’artistes, de journalistes et d’intellectuels dont la liberté de penser gêne. Dans la société, chacun est alors menacé par l’arbitraire, mais il y a beaucoup de complices actifs ou passifs. Si l'on y prête bien attention, chacun peut situer à quelle étape correspond la situation de chaque pays.»

Tout peut se précipiter

De fait, ajoute Chouraqui, «il semble que les nuages deviennent bien sombres et que le futur hésite. Tout peut se précipiter, car l’histoire des extrémismes montre parfois des accélérations terribles. En quelques mois après des élections où il n’avait recueilli qu’un tiers des voix, Hitler a ouvert les camps et mis fin à la démocratie devant une gauche divisée et une partie de la droite croyant pouvoir “l’apprivoiser”. Les hommes qui se sont laissé piéger dans le passé n'étaient pas plus stupides que nous. La différence principale avec eux est que, depuis Auschwitz, nous savons jusqu’où et comment l’on arrive au pire. Les tensions sociétales sont telles aujourd'hui que notre avenir peut dépendre du battement d’ailes d’un papillon, d’une provocation, comme le passé de millions d’hommes a basculé avec l’incendie du Reichstag ou l’avion abattu du président rwandais».

Selon les chiffres du FBI, les actes anti-musulmans ont progressé de près de 70% en 2015 aux États-Unis, soit un record depuis l'avènement de ces statistiques, en 1992. Sous Trump, l'antisémitisme semble lui aussi repartir à la hausse. L'Amérique a-t-elle passé la seconde?

«Cette triste réalité n’est pas propre aux États-Unis», observe Chouraqui. Elle «est la traduction de crispations identitaires qui se développent partout, en Europe et en France notamment. Le souci de l’identité est un souci naturel. Par contre, le fait de mettre cette question au cœur du débat public conduit à des extrémismes et à une obsession identitaires dont l’histoire montre qu’ils constituent le moteur puissant des engrenages qui ont mené et peuvent encore mener à des crimes de masse voire au génocide, le pire des crimes contre l’humanité».

Pour le sociologue, peu importe que Trump ou d'autres affichent d'ailleurs un quelconque antisémitisme, car «lorsqu’un pouvoir s'installe sur la base de crispations identitaires, la parole raciste, antisémite ou xénophobe se libère et les violences suivent. Un tel pouvoir se retrouve souvent prisonnier des dynamiques sociétales qui l’ont fait élire et qui deviennent largement immaîtrisables. Elles reposent en effet sur des peurs, des haines, des passions qui font sortir du domaine de la raison et qui finissent même par rendre impossible la démocratie puisque celle-ci est fondée sur un effort de raison pour dialoguer et surmonter les différences naturelles –d’opinions, d'intérêts, d’origines–, entre les personnes d’une même société».

Et la France, alors? A quel pignon de l'engrenage en est-elle? La Hongrie, la Pologne, la Turquie? Combien de dominos sont tombés? Combien peut-on en redresser?

En février 2015, quelques semaines après les massacres de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher, Joann Sfar publiait un dessin assimilant les Juifs aux canaris détecteurs de fuites de gaz dans les immeubles et de coups de grisou dans les mines. Une métaphore qu'Alain Chouraqui pourrait probablement faire sienne.

Comment faire pour que plus jamais ça?

«Il est vrai que le sort des Juifs a toujours été en Europe le révélateur voire le baromètre de l’équilibre d’une société. Notamment parce qu’ils ont toujours été minoritaires donc boucs-émissaires potentiels en cas de difficultés, et parce que leur place a souvent été associée à celle des “élites” intellectuelles ou sociales ressenties comme lointaines ou incompréhensibles, elles-mêmes souvent honnies ou jalousées par une partie du “peuple”. Autrement dit, le sort des Juifs est étroitement lié à l'équilibre et au sort de l'ensemble de la société, au point de l’anticiper parfois. On n’a ainsi probablement pas suffisamment prêté attention à la multiplication des violences antisémites à partir de 2000. Elles annonçaient d’autres étapes et d'autres cibles dans la montée des violences. Aujourd'hui il est clair que le sort des Juifs, comme celui de tous, se joue dans le développement des extrémismes identitaires face auxquels il ne faut plus rien laisser passer ni autour de soi, ni au-delà, sur internet comme ailleurs. C'est d’abord de la posture et de la résistance de chacun que dépend aujourd'hui l’avenir commun».

Oui, le pire peut toujours recommencer, les persécutions contre tel ou tel groupe humain ressurgir et plus de cinquante ans après les premières expériences de Milgram, une étude menée en Pologne en 2015 et publiée voici quelques jours prouve combien le paradigme de la soumission à l'autorité est encore parfaitement valide. Selon ses sept auteurs, dirigés par Dariusz Doliński de l'université de sciences humaines et sociales de Varsovie, 90% des «professeurs» acceptent d'aller jusqu'au bout et de punir leurs «élèves» par une décharge de 450 volts. Première réplication de l'expérience de Milgram à être menée en Europe de l'Est, elle est aussi la seule à indiquer que le sexe des victimes pourrait être une circonstance atténuant le phénomène: les «professeurs» cobayes ont trois fois plus de chances de retenir leur geste lorsque «l’élève» est une femme.

«Le crime de masse repose largement sur des facteurs que l’on retrouve dans toute société humaine et chez beaucoup d’hommes ordinaires, pas seulement chez quelques “monstres”», insiste Chouraqui. Et pour éviter ces tragédies, il ne suffit pas non plus «de montrer jusqu’où peuvent aller celles-ci mais de comprendre comment elles peuvent arriver. Autrement dit, il faut compléter le “Plus jamais ça!” par “Comment faire pour que plus jamais ça?”».

Peggy Sastre
Peggy Sastre (28 articles)
Auteur et traductrice