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Bienvenue dans les coulisses du projet «100 propositions de la recherche»

Aude Lorriaux, mis à jour le 20.03.2017 à 15 h 11

Vous avez le sentiment que cette campagne n'a jamais démarré? Que les affaires ont supplanté les idées? Que cette présidentielle n'a pas réussi –hormis un débat trop court sur la valeur du travail et le fait de la placer ou non au centre des vies– à charrier des concepts stimulants ou à accoster des horizons intellecuels nouveaux?

C'est le sentiment que nous avions à Slate, avant même que les affaires de François Fillon ou de Marine Le Pen ne viennent entraver les débats. Et c'est dans ce cadre que nous avons décidé de réunir 100 propositions de chercheurs et chercheuses, pour insuffler du carburant dans les débats. Et mettre en valeur la recherche française, trop sous-exploitée dans les politiques publiques.

Pendant six mois, nous avons exploré les rangs des universitaires français pour dénicher des idées et des propositions que nous avons voulu excitantes, pour constituer, au-delà même du scrutin, un répertoire d'actions disponibles pour un gouvernement prochain. Une boîte à outils, dans laquelle chacun pourra piocher. Une boîte qui dessinerait une sorte de paysage, de cartographie de la recherche, avec ses chapelles, ses écoles parfois en rivalité… Qui mettrait côte à côte chercheurs connus et des nouvelles têtes, pour faire émerger de nouveaux noms.

Un désir d'éducation

 

Notre projet a été accueilli avec un enthousiasme formidable par les chercheurs contactés, dans la très grande majorité des cas. La plupart d'entre eux saluent notre démarche et sont très heureux de partager leurs recherches, malgré des agendas parfois très chargés. Ils confirment notre intuition de départ, en répétant souvent, au cours des centaines d’heures de conversations que nous avons passées avec eux, que les travaux des universitaires doivent être portés à la connaissance du public, et davantage utilisés dans les politiques mises en place.

En nous parlant, au sein de l’équipe de journalistes chargés de récolter ces idées, nous avons été frappés par l’importance que tous ou presque accordent à l’éducation, et le grand nombre de propositions allant dans ce sens que nous avons reçues dans tous les thèmes. Nous n’avons donc pas pu toutes les retenir, de peur de transformer ce projet en «100 propositions pour nos élèves»!

Dans un contexte marqué par les attentats, l’apprentissage de l’esprit critique est plébiscité. Les chercheurs voudraient aussi parfois que l’école forme à tout: aux émotions, à la parentalité, aux réseaux sociaux, à l’égalité femmes-hommes, à la laïcité, etc. Ce qui renvoie au passage à l’une de leurs critiques souvent formulée: le manque de coordination des politiques publiques…

 

Au téléphone, une autre petite musique s’est aussi faite entendre. Souvent, très souvent, les universitaires regrettent l’absence d’évaluation des politiques publiques. Trop de mesures sont prises en fanfare, selon eux, et qui ne font pas l’objet au préalable, ou au moins ensuite, d’une évaluation rigoureuse. Les initiatives qui sont évaluées par les institutions - comme le dispositif de la «mallette des parents», examiné en détails par l’Ecole d’économie de Paris- sont de fait rarissimes…  Décideurs, gouvernants, à bon entendeur…!

Le peu d'habitude des propositions concrètes

L’accouchement fut long, et parfois aussi douloureux. Quelques chercheurs que nous contactons sont blasés, n’y croient plus. «Il n'existe malheureusement pas le rapport de force qui contraindrait les élites politiques à mettre ces idées en pratique», nous dit l’un d’eux. D’autres se disent dégoûtés du traitement médiatique de certains sujets.

Surtout, avec l’équipe de journalistes qui a préparé ce projet, nous tombons souvent, lorsque nous sortons des sentiers battus, sur des universitaires pas toujours prêts à formuler des propositions concrètes, et pas non plus formés à cela. «Il faut leur tirer les vers du nez», me dit un collègue. «Peu d'entre eux ont peu l'habitude de réfléchir comme cela», remarque un autre. Il faut donc leur parler souvent longtemps, et dans une sorte de geste maïeutique que nous apprenons nous-mêmes au fur et à mesure à maîtriser, faire sortir l’idée qu’ils avaient déjà en eux. Un dialogue riche.

Pas de pétrole… mais toujours des idées !

Mais rembobinons encore. Nous sommes en octobre 2015, je suis chez moi, je feuillète Le Monde. Je tombe sur une tribune de Christophe Charle, spécialiste de l’histoire intellectuelle, intitulée «Il existe en France de vrais intellectuels méprisés par les médias». L’historien se plaint d’une «coupure entre le champ intellectuel réel et réellement actif et le cercle intellectuel visible». Il regrette que soient toujours mis en avant quelques «pseudo-penseurs», et que les gouvernements ne s’inquiètent plus des idées «qui ne sortent pas des sondages d’opinion ou des slogans de leurs communicants payés pour vendre du vent».

Ce projet lui doit beaucoup, ainsi qu’à Dominique Méda, sociologue du travail, qui quelques mois plus tard lançait un cri similaire.

«Naguère, on parlait encore d’exception française. La France n’avait pas de pétrole, mais elle avait des idées», écrivait Christophe Charle. Nous espérons que ce projet l'illustre. 

 

Aude Lorriaux (responsable du projet et des thèmes Discriminations, Religions et laïcité) Avec les journalistes Florian Bardou (Démocratie, environnement), Grégor Brandy (Libertés), Daphnée Leportois (Famille, Santé), Cerise Sudry-Le Dû (Terrorisme, International, Education), Marine Rabreau (Economie, Travail). Et Boris Razon, directeur des rédactions de Slate.

Aude Lorriaux
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Journaliste