Boire & manger

Pourquoi nous deviendrons tous vegan

Jean-Marc Proust, mis à jour le 19.03.2017 à 8 h 11

Entre les vidéos d’abattoirs et une fille vegan, mon quotidien de mangeur de viande est devenu source de frustrations et de culpabilité. Chaque rondelle de saucisson me fait saliver de honte.

Vegan | Helen Alfvegren via Flickr CC License by

Vegan | Helen Alfvegren via Flickr CC License by

Il y a quelques mois encore, j’étais un viandard impénitent. J’avais des plaisirs carnassiers relativement simples: couper des tranches de saucisson, commander un foie de veau rosé, manger les ailes de poulet avec les doigts, griller au barbecue une andouillette de Chablis ou bien une côte de bœuf saignante ou encore, les pieds dans les vagues, attraper des crevettes grises et les croquer vivantes (essayez c’est génial, elles gigotent puis scrotch). J’ai dévoré des truites attrapées à la main dans des ruisseaux, entre deux écrevisses. J’ai mangé du serpent, du blaireau, des insectes, des huitres sur leur rocher (schluuuurps), du kangourou et même, il y a prescription, mon chat.

Face à des activistes à moitié à poil se couvrir de mercurchrome allongés dans la rue, je ricanais en bouffant mon jambon-beurre.

Autant dire que rien ne me prédestinait à une carrière en veganisme.

Tout au plus, pouvait-on voir dans mes stocks de laits végétaux (j’adoooore le lait d’épeautre) une prédestination.

Poussin broyés et fiel au foyer

Hélas! Le malheur a frappé mon paisible foyer par l’irruption concomitante des vidéos d’abattoir et d’une conversion à la cause vegan d’une de mes filles, la chair de ma chair, devenue le tofu de mon tofu.

Un jour, j’ai dû voir une vidéo de poussins broyés.

Il y a quelques années, j'adorais manger des chicken wings.

Un autre jour, s’est imposée la pornographie industrielle de la vache violée. On parle d’insémination artificielle mais ça reste une grosse seringue qu’on lui fout dans le cul sans beaucoup de préliminaires tendres.

Parfois, bœufs, cochons, moutons, ces amouuuurs de garde-manger à quatre pattes, sont les vedettes de petits films gore où des figurants humains, inhumains, s’amusent des souffrances qu’ils leur infligent. Et vas-y que je te le balance ah ah ah, et vas-y que je rate mon égorgement.

Bien sûr, en savourant une tranche d’andouille de noir de Bigorre, d’un sourire ironique, j’ai d’abord feint l’indifférence. Mais, pourtant, l’image de ces bestioles écartelées, brutalisées, pissant le sang en beuglant lamentablement, a commencé insidieusement son lent travail de sape.

J’étais perdu mais je l’ignorais encore.

Le coup de grâce et venu là où je n’osais le craindre, encore moins l’imaginer. Ma deuxième fille est devenue vegan. La première ayant été végétarienne trois mois pour maigrir, je n’ai guère prêté attention à cette fantaisie, les femmes sont connues pour leur capricieuse pusillanimité.

Cours de rhétorique vegan

Naïf que j’étais!

Non seulement, sa conversion s’est avérée durable mais elle s’accompagne d’une puissante rhétorique qui revient en leitmotiv et agrémente au quotidien nos repas à seule fin de nous faire culpabiliser.

- Bon, la viande, je comprends. Mais, le fromage! Le fromage!

- Non, papa. Pas de fromage.

- Mais c’est trop bon!

- Oui, mais cela participe de la souffrance animale.

- Enfin, un bon p’tit chèvre n’a jamais fait d’mal à personne!

- Mais, papa, réfléchis un peu…

- Uh?

- Crois-tu que les chèvres naissent pour te faire du fromage? Qu’elles produisent du lait tous les jours pour ton bon plaisir? Elle est régulièrement violée pour faire des petits (qu'on lui dérobe à la naissance) et produire du lait en permanence.

- Grmblf.

- Voilà.

- Mais… euh, les œufs? Les œufs! Les poules pondent des œufs quand même.

- Oui.

- Ah, tu ne le nies point!

- Mais, papa, pour que tu puisses consommer des ovules de poule que tu appelles des oeufs, on les élève en batterie le bec coupé pour éviter qu'elles se picorent entre elles.

- Ah? C’est euh, c'est sûr, ça?

Le miel aussi?

C’est le jour où elle a refusé du miel que j’ai compris que ma fille était désormais un ennemi résolu et implacable de ma bonne conscience.

- Le miel, papa. Stop.

- Mais, putain, le miel quoi, tu vas pas nous faire chier avec les abeilles!

- La production intensive de miel par certaines abeilles fait disparaître des abeilles sauvages, pourtant nécessaires à la pollinisation.

Eh bien bravo les vegan, je dis bravo. Elle ne regarde même pas le miel. En fait si. Ma fille passe l’essentiel de sa vie à regarder les étiquettes des produits qu’elle achète pour vérifier qu’il ne s’y trouverait pas une coquille d’œuf ou un zeste de beurre.

- Ah, parce que le beurre aussi?

- Oui, papa.

En plus, elle reste calme, ça me rend dingue.

C’est qu’elle s’est habituée, avec sa cervelle têtue, à débattre sans cesse de SA cause. Qui mange un œuf mange un bœuf. La maltraitance animale est globale et faire des entorses à ce principe revient à accepter la bouffe industrielle. Je comprends l'idée. Je résiste.

Tout le monde, poursuit-elle, tente de lui démontrer son erreur ou bien, plus perfidement, lui propose de minuscules écarts. Les «mais même ça tu l’manges pas?» la fatiguent et, parfois, l’exaspèrent. Elle connaît «tous les arguments», depuis les «oh mais tu sais, les carottes c’est vivant, elles souffrent aussi» jusqu’à «oui, mais si on choisit bien les petits producteurs c’est pas pareil...» en passant par «si c’est la souffrance qui t’importe, t’as qu’à manger des huîtres car c’est démontré scientifiquement qu’elles souffrent pas.» Auxquelles s’ajoutent les tentatives permanentes de soi-disant amis: «tu sais pas ce que tu perds» ou «Oh putain c’est trop bon, ça, tu veux vraiment pas essayer?» Être vegan, expose-t-elle placidement devant sa salade d’endives, dérange les autres. «Et c’est moi qui suis censée être sectaire et prosélyte!»

Un bon rire vaut un bon steack

Quelques semaines de lavage de cerveau ont suffi. Ses frère et sœurs rivalisent de sadisme pour partager des vidéos toutes plus épouvantables les unes que les autres. Comme nous sommes doués d’un esprit taquin et subtil, nous plaisantons allègrement en dévorant nos assiettes.

«Les enfaaants, papa vous a préparé un apéritif de souffrance animaaaale.»

Au supermarché, sa jeune sœur me tend des oeufs:

- Tiens, papa, voici une boîte de règles de poule bio.

- Grmblf.

Acheter de la viande en promo, vous n'y songez pas.

Je me rassure en sélectionnant mes produits. Fini la charcuterie sous plastique, les produits industriels, pouah, du plein air, de l’élevage traditionnel, des glands. Si c’est cher, c’est que c’est bon, si c’est bon, sans doute les animaux n’ont-ils pas trop souffert («Mais c’est débile de dire ça, papa.»).

Chez mon charcutier traiteur bourguignon préféré, j’achète du jambon persillé («C’est vert, c’est des légumes ah ah ah») sans crainte et je le regarde découper la viande avec ce geste délicat d’une caresse amoureuse. Un homme qui coupe la viande avec tant de désir respecte les animaux, c’est certain. D’ailleurs, il est même capable de dire le nom de la vache, de l’éleveur et du village où elle a brouté de la bonne herbe bien fraîche. Je l’aime plus que tout, sa viande est tendre comme c’est pas possible, c’est mon dieu de la barbaque.

Mais le doute est là, saletés de vidéos. Je l’interroge, l’air de rien.

- Et, pour l’abattoir? C’est clean? Il y a tellement de vidéos…

- Ah ça… On ne peut jamais savoir, répond-il, fataliste.

Oh m… Même lui.

Ma vie (ande) manque de sel

Voilà. Aujourd’hui, la souffrance animale s’est invitée dans nos assiettes. Je suis touché par une culpabilité insidieuse. Je mange encore de la viande et du poisson, mais moins, de la charcuterie, euh toujours autant, mais, à chaque fois, quand j’achète, quand je mange, j’y pense.

Ça ne m’empêche pas de manger, mais c’est là.

Les vidéos gore et le discours vegan ont pris mon âme, pas encore mon corps. Mais je sais qu’ils gagneront.

Il y a longtemps, j’ai abandonné le lait de vache pour les laits végétaux, mais c’était uniquement pour le goût (le lait de vache, c'est dégueu). Je sais qu’il en sera de même avec le fromage, la viande, le poisson… Bref, les produits d’exploitation animale. Mais cette fois, par honte. Par écoeurement. Je suis capable de manger six ou huit œufs au plat; manger huit règles de poule, ça me fait moins rêver les papilles, dois-je avouer.

Quand un plat s’accompagne d'un haut-le-coeur, il a moins de saveur. J’en rigole, mais j’en parle. On en parle. Surtout, quand on mange, l’enthousiasme a diminué. L’andouille me procure moins d’orgasmes culinaires. Dans un poulet grillé, je vois la peau. Sa peau. Dans un supermarché, je me demande pourquoi il y a encore du jambon sous vide et des rillettes en boîte.

Je résiste encore.

Foutez-vous de moi et de ma culpabilité. Ça vous arrivera un jour. Nos vies s'urbanisent: rares sont ceux qui grandissent en voyant leurs parents égorger des poulets et, sur internet, les chatons sont tellement mignons. L'exploit de la bouffe industrielle (nourrir tout le monde) peut-il tenir face aux lasagnes bidouillées et à la révélation de la maltraitance? On voudrait manger de la viande sans qu'elle saigne. Avec les activisites et les caméras cachées, la torture est entrée discrètement dans nos assiettes et maintenant elle refuse d'en sortir. On deviendra tous vegan, par culpabilité et dégoût.

- Genre. J'te crois pas, papa.

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (163 articles)
Journaliste