France

Rompre l'isolement et restaurer l'empathie en prison

Omar Zanna, mis à jour le 19.03.2017 à 23 h 54

La nouvelle architecture carcérale conduit à déshumaniser les détenus, bien loin du projet de les réinsérer socialement. Ces nouvelles prisons sont, en cela, criminogènes et dangereuses.

©WedoData

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Dans un souci d’amélioration des conditions de détention pour lutter contre la surpopulation carcérale notamment, la loi d'orientation et de programmation pour la justice du 9 septembre 2002 a prévu la création de 13.200 places en prison à l’horizon 2015. Dans ces nouveaux établissements de grande taille (entre 400 et 800 détenus), à l’enfermement –principale fonction de la prison–, semble désormais s’ajouter l’isolement. Cela se traduit par une réduction drastique des interactions entre détenus, mais également entre détenus et personnel.

Déshumanisé est le mot qui revient souvent dans la bouche des détenus comme des surveillants pour qualifier les  nouvelles prisons. En témoignent les déplacements intra-muros, rythmés par des portes qui s’ouvrent et qui se referment automatiquement au gré des passages, les caméras, les temps d’attente devant des vitres teintées «derrière lesquelles se tiennent des agents que vous ne voyez pas»,  comme l'exprime fort bien un détenu. Dans ces nouveaux établissements, les visages disparaissent derrière les caméras et les vitres fumées. Les voix sont bien là, mais les visages eux se font de moins en moins présents. En faisant disparaître les visages, c’est également une partie de l’humanité qui se dérobe aux yeux des détenus…  Et comme dit un surveillant, «tout cela rend la prison beaucoup moins "chaleureuse" que les anciennes ne l'étaient. Il y a une espèce de lourdeur…».

La configuration des anciens bâtiments de détention, avec des coursives donnant sur un puit central, est souvent regrettée. C’était l’occasion de rencontres au cours desquelles le détenu pouvait se penser faisant encore partie d’une humanité. Finalement si les anciennes prisons étaient criminogènes, les nouvelles deviennent anxiogènes. Davantage enfermés et empêchés, il reste aux détenus, confrontés à la solitude, une quête d’existence qui trouve parfois à se substantialiser dans la recherche d’une puissance supérieure pour supporter l’isolement. En situation d’enfermement extrême, renvoyés pour l’essentiel aux seuls besoins biologiques, soumis à un contrôle permanent, les individus cherchent à s’accrocher à quelque chose qu’ils puissent sacraliser afin d’échapper à l’angoisse, à l’ennui et à l’indignité… Pour rendre supportable le confinement carcéral, pour échapper au désespoir, certains détenus se tournent vers la religion qui tient lieu de viatique et parfois d’horizon d’espérance.

En isolant toujours plus, les nouvelles prisons privent les détenus d’une connexion avec la société vers laquelle elles sont censées les reconduire. En privant encore plus les détenus de l’expérience de l’intersubjectivité, les nouveaux établissements risquent de continuer à fabriquer de la folie dont certaines se traduisent par des  positions mystiques ou religieuses extrêmes, celles qui ne posent jamais la question de qui est autrui !

Si l’un des rôles de la prison française est bien de dissuader en rééduquant,  force est de constater qu’elle n’y arrive qu’à moitié, puisqu’une personne sur deux récidive. Un taux qui devrait augmenter si l’isolement généré par les nouvelles modalités d’incarcération n'est pas reconsidéré. Comment, en effet, accompagner les détenus dans la société si justement ils sont privés de sociabilité dans l'enceinte de la prison? Comment les préparer à la sortie si un travail d’éducation à la prise en compte d’autrui n’est pas prévu?

Ces deux questions supposent, d’une part, de rétablir des temps où détenus, surveillants, enseignants, conseillers d’insertion et de probation, familles et toutes les personnes qui gravitent autour de la prison (visiteurs de prison, aumôniers…) se rencontrent avec pour objectif de rompre l’isolement et, d’autre part, de penser ces moment de rencontre comme des occasions de nourrir plus avant l’empathie des détenus. L’empathie cette disposition - étiolée chez certains détenus - permet de se représenter ce que ressent ou pense l’autre, tout en le distinguant de ce que l’on ressent et pense soi-même. Restaurer l’empathie chez les détenus, c’est les préparer à s’inscrire émotionnellement et raisonnablement dans le monde, c'est-à-dire à faire société. Mais pourquoi attendre de  réprimer alors qu’il est possible de prévenir? Pourquoi attendre de restaurer l’empathie  alors qu’il est possible de l’instaurer pour tous à l’école? Certains pays, comme la Finlande, l’ont bien compris  en intégrant des cours d’éducation à empathie dès l’école primaire!

Omar Zanna
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