Monde

Susciter une diplomatie de second niveau avec les États-Unis

Nicole Bacharan, mis à jour le 20.03.2017 à 0 h 00

Face à la politique hystérique et erratique de Donald Trump en matière de politique étrangère, il est primordial de mettre en place une diplomatie de second niveau avec des ambassadeurs, experts, universitaires plus sensibles aux intérêts à long terme des Etats-Unis.

©WeDoData

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Les relations entre les Etats-Unis et le monde, et donc bien évidemment avec la France, sont entrées dans une phase de turbulence et d’incertitude inédite. Pour le nouveau président américain, la diplomatie se réduit aux rapports de force et aux négociations mercantiles, les alliances sont examinées à l’aune du seul gain économique pour l’Amérique. Le slogan America First ne suffit pas à définir la politique étrangère de Donald Trump, mais il affiche quand même une conception très étroite des intérêts américains, celle d’un homme d’affaires qui cherche la rentabilité à court terme.

Pourtant, jusque-là, sachant l’importance de la stabilité mondiale pour la paix, le commerce et la santé économique de chacun, Américains et Français avaient admis que la protection des intérêts nationaux ne pouvait se limiter à de tels calculs de coûts et de bénéfices. Après beaucoup d’errements et d’échecs, ils ont fait entrer dans leurs priorités communes la défense des valeurs démocratiques et des droits de l’homme, la fidélité aux traités et à la parole donnée, le maintien des alliances, le soutien au développement, les interventions contre maladies et pandémies, la lutte contre le réchauffement climatique… C’est cette conception globale des alliances qui est aujourd’hui reniée par l’administration Trump, et qui est en péril. En Europe aussi, l’idée d’une realpolitik internationale repliée sur les nationalismes grandissants fait son chemin : chacun pour soi, à chaque pays de défendre ses intérêts, et advienne que pourra ! La pérennité de l’OTAN, les relations avec une Russie menaçante envers l’Europe de l’Est, le rôle des Etats-Unis au Proche Orient ou en Asie… Tout devient dès lors incertain.

Que peut faire le gouvernement français face à une telle situation? Il est important tout d’abord de comprendre qu’avec Donald Trump, il faut compter avec l’imprévisibilité. Si, en politique étrangère, la ligne de l’administration Trump semble illisible, c’est bien parce que, pour l’instant et peut-être pour longtemps, elle n’est pas définie. Le président navigue au jugé, il affirme des points de vue simplistes à travers des tweets rageurs, signe des décrets élaborés à la va-vite avec la contribution de conseillers qui encouragent son goût pour l’autorité brute. Les fonctionnaires du Département d’Etat, du Pentagone ou du Conseil national de sécurité se voient obligés de ramer à contre-courant pour tâcher d’élaborer un fragment de politique qui corresponde au dernier éclat présidentiel, et parfois, pour tenter de réparer les insultes et les brutalités qui ont blessé tel ou tel dirigeant étranger.

Il est probable que cet état de crise interne soit le mode de fonctionnement de cette administration. Hystéries et volte-faces, réglements de compte et scandales à répétition seront nécessairement son lot. Le soupçon de collusion entre l’équipe Trump et les services de renseignement russes pendant la campagne électorale, et peut-être au-delà, ne s’éteindra pas comme cela, et la machine judiciaire peut elle aussi s’en mêler. Les conseillers qui, à la Maison Blanche, sont en compétition pour avoir l’oreille du président, viennent de courants politiques ou idéologiques souvent incompatibles. Ils entrent en conflit entre eux, mais également avec les Secrétaires (ministres), qui eux, sont chargés de mettre en ordre de marche des centaines de milliers d’employés de l’Etat, dont beaucoup ne font déjà plus confiance au président. Un mois à peine après son accession au pouvoir, Donald Trump s’était déjà mis à dos la presse, la justice, une bonne partie du département d’Etat (ministère des affaires étrangères) et l’ensemble des services de renseignement. Parmi les républicains du Congrès, ses soutiens commencent aussi à s’effriter. Derrière la rhétorique musclée, les Etats-Unis de Donald Trump sont en réalité un pays affaibli par la division extrême de sa société civile et par les dysfonctionnements de son gouvernement.

S’il est bien sûr nécessaire, pour le futur gouvernement français, de s’efforcer de trouver des terrains d’entente avec le président américain et ses ministres, il semble donc hautement recommandé de nouer et d’entretenir d’autres contacts avec des responsables américains au deuxième niveau, parmi les diplomates, les économistes, les experts dans tous les domaines, ceux qui peuplent les ministères américains et sont moins directement exposés aux tempêtes politiques et à l’agitation de la Maison Blanche.

Ils seront, eux, plus sensibles aux intérêts à long terme des Etats-Unis,  et mieux à même de détecter et de transmettre ce qui leur apparaîtra comme des directions politiques durables, au-delà des éclats et des incohérences. Entretenir de telles relations fait évidemment partie du travail habituel des ambassadeurs. Celui-ci demande aujourd’hui et dans les années qui viennent à être considérablement développé et renforcé. Susciter une «diplomatie inférieure», active aux différents niveaux d’autorités des deux pays, est indispensable pour préserver l’Alliance atlantique des gesticulations d’un président autocrate, et pour éviter autant que faire se peut le repli nationaliste qui serait destructeur pour nos démocraties.

Nicole Bacharan
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