Science & santé

Les médicaments antidouleur bientôt interdits durant toute la grossesse?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 17.03.2017 à 15 h 27

Les données scientifiques s’accumulent qui laisse penser que les antalgiques vendus sans ordonnance exposent, durant toute la grossesse, à un risque potentiel de malformations fœtales. L’Agence française du médicament va saisir de la question les autorités européennes. Comment, en pratique, pourra-t-on, réduire ce risque?

JACK GUEZ / AFP

JACK GUEZ / AFP

«Attention à la prise d'ibuprofène pendant la grossesse!» Le dernier communiqué de presse de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) ne s’embarrasse pas des précautions méthodologiques habituelles: il déconseille clairement la prise de l’un des médicaments antalgiques en vente libre très fréquemment consommés par les femmes enceintes.

Découvert dans les années 1960 et commercialisé sous plusieurs dizaines de présentations et diverses marques (Advil, Antarène, Nurofen, Ibuprofène, etc.), l'ibuprofène est une molécule de la famille des «anti-inflammatoire non stéroïdien» (AINS). Comme tous les membres de cette famille, il est très largement consommé pour ses propriétés antalgiques, antipyrétiques, et anti-inflammatoires. Il est officiellement recommandé contre les douleurs, les dysménorrhées, la fièvre et les migraines.  

C’est aussi un médicament que l’on peut se procurer sans ordonnance et, sans que l’on sache précisément pourquoi, l’un des plus consommés par les femmes enceintes.

«Si près d'une femme sur dix déclare en avoir pris au cours de sa grossesse, elles seraient en réalité, selon les études, jusqu'à trois sur dix à en prendre en automédication», souligne l’Inserm.

L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) dispose pour sa part de chiffres au moins aussi troublants établissant en outre que l’ibuprofène demeure largement prescrit par des médecins à des femmes enceintes.  

Toxicité prouvée

Or, il ne fait plus aucun doute que ces médicaments peuvent être toxiques pour le fœtus –et ce «même après une seule prise, avec un risque d’atteintes rénale et cardio-pulmonaire pouvant entraîner une mort fœtale in utero ou néonatale». L’Inserm ajoute que d’autres recherches, épidémiologiques, menées ces dernières années ont d’autre part montré une association entre la prise d’antalgiques pendant la grossesse et la survenue d’effets indésirables chez l’enfant (petit poids de naissance, asthme, prématurité etc.).

Cette situation avait, en janvier dernier, conduit l’ANSM à lancer un nouvel appel, rappelant que tous les AINS (ibuprofène,  kétoprofène,  diclofénac etc.),  y  compris l’acide  acétylsalicylique (l’aspirine), sont contre-indiqués à partir du début du 6e mois de grossesse –et ce quelle que soit la durée du traitement et la voie d’administration (voie orale, injectable, cutanée…).

« La vigilance de chacun est indispensable pour éviter toute exposition d’une femme enceinte à des AINS pendant cette période à risque (que ce soit dans le cadre d’une prescription ou en automédication). D’une façon générale, l’ANSM rappelle la nécessité de réévaluer tout traitement médicamenteux pendant la grossesse. En particulier, jusqu’au 5e mois de grossesse, les AINS ne doivent être utilisés que lorsqu'ils sont indispensables, à la dose efficace la plus faible et pendant la durée la plus courte.»

C’est dans ce contexte que vient d’être publié un nouveau travail expérimental ciblant de nouveaux risques associés à la prise d’ibuprofène. Publié dans la revue Scientific Reports, il montre que ce médicament est susceptible d’entraîner des perturbations du système hormonal dans le testicule fœtal humain avec des conséquences éventuelles sur le développement du système urogénital masculin. Ce phénomène serait dû au fait que médicament supprime la production de différentes hormones testiculaires (dont la testostérone) qui contrôle les caractères sexuels primaires et secondaires et la descente des testicules. Dirigés par le Pr Benard Jégou (Institut de recherche en santé, environnement et travail, Rennes, Inserm), les chercheurs français, danois et écossais précisent que ces effets sont obtenus à des doses analogues à la posologie classique.

L'appareil reproducteur de l'enfant en danger

Ce travail, soutenu financièrement par l’Agence du médicament, vient compléter d’autres recherches qui, combinant épidémiologie et travaux expérimentaux sur l’animal, avaient montré que le paracétamol et l’aspirine pouvaient perturber le système endocrinien testiculaire fœtal avec comme conséquence une augmentation du risque de non-descente des testicules (cryptorchidie). Seuls les effets de l’ibuprofène n’avaient pas encore été testés.

Les chercheurs observent, en outre, que l’expression des gènes codant pour le fonctionnement des cellules germinales (à l’origine de la formation des spermatozoïdes) est largement réduite en présence d’ibuprofène. Qui plus est tous ces effets sont observés très tôt au cours du premier trimestre de la grossesse, aucun n’étant retrouvé sur les tests effectués au cours du second trimestre. Il y a là, pour le Pr Bernard Jégou, un ensemble d’éléments qui ne peuvent pas ne pas être pris en considération du point de vue de la santé publique:

 «Il existe une fenêtre de sensibilité bien précise au cours du 1er trimestre de développement du fœtus pendant laquelle l’ibuprofène présente, semble-t-il, un risque pour le futur appareil génital et reproducteur de l’enfant. Tous les faisceaux d’indices convergent vers une grande prudence quant à l’utilisation de ce médicament lors du 1er trimestre de grossesse. En outre, si on prend aujourd’hui en compte le corps de données disponibles, il apparaît que la prise de plusieurs antalgiques pendant la grossesse représente un danger encore accru pour l’équilibre hormonal du fœtus masculin.»

C’est là un cas de figure inédit dans l’histoire de la pharmacovigilance. Depuis plus de quinze ans les autorités en charge de la sécurité du médicament alertent régulièrement les professionnels de santé sur les risques inhérents à la prise d’AINS à partir du sixième mois de grossesse. Or, non seulement ces appels n’étaient pas toujours entendus des prescripteurs mais le fait que cette classe de médicaments soit en vente libre laissait libre cours à toutes les prises de risque possibles.

Vers une concertation européenne

Les temps semblent néanmoins changer chez les responsables sanitaires français et une prise de conscience semble en train d’émerger quant à la nécessité d’agir. Il y eut notamment le bilan, établi fin janvier par l’ANSM, de l’ensemble des données scientifiques internationale disponibles sur le sujet. On explique aujourd’hui auprès de cette agence vouloir agir à l’échelon de l’Agence européenne du médicament pour harmoniser les décisions à l’échelon du Vieux Continent.

Dans ce contexte la publication de l’équipe de chercheurs dirigés par le Pr Jégou ne peut qu’accélérer le processus de décision. En mettant l’accent sur des risques fœtaux présents dès le premier trimestre de la grossesse ce travail élargit la base des mesures à prendre. Reste à savoir comment les responsables de la sécurité sanitaire du médicament pourront, ici, obtenir les mesures que la santé publique réclame. Comment parvenir à obtenir que les femmes enceintes ne consomment pas, durant toute leur grossesse, des médicaments qui sont en vente libre et de consommation courante? C’est là un question d’autant plus délicate que ces mêmes responsables ne sont, jusqu’à présent, jamais parvenu à proposer des solutions non médicamenteuses de nature à répondre efficacement aux plaintes justifiant l’achat de ces médicaments.

Jean-Yves Nau
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Journaliste