France

Unifier les dispositifs de prise en charge des demandeurs d’asile et des «nouveaux» réfugiés

Smaïn Laacher, mis à jour le 19.03.2017 à 23 h 57

Les modalités de prise en charge des personnes qui demandent une protection internationale n’est pas la même lorsqu’il s’agit de personne arrivant seule sur notre territoire national ou de dizaine de milliers de personnes arrivant en masse dans un pays qui n’est pas prêt à ce type de situation. L’enjeu premier est l’accueil.

©WeDoData

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Mesurons très brièvement et en quelques chiffres la réalité de l’asile en Europe puis en France. Pour l’Europe, selon le dernier rapport du HCR il y avait 431.000 demandeurs d’asile en 2013 ; ils étaient 626.000 en 2014. Ils seront plus nombreux encore dans les prochaines années. Pour la France, selon l’OFPRA, en 2015 nous comptions 79.130 demandes d'asile, soit une progression de 22% par rapport à 2014. Toujours en 2015, 26.700 personnes ont été protégées par l’OFPRA et la CNDA. Ce sont des centaines de milliers de personnes (hommes, femmes et enfants) contraintes de se déplacer dans l’urgence dans toutes les directions et pas seulement vers l’Union européenne. Nous sommes en présence de transformations historiques en matière de déplacements forcés de masse.

Depuis 2011, et de manière particulièrement aigue depuis 2015, l’Union européenne est confrontée à l’accueil de ces populations flottantes. Une fois en terre d’immigration, la première expérience sera bien celle d’une conscience aiguë de la perte définitive du foyer et de tout ce qui lui est attaché. Il n’y aura plus jamais d’existence quotidienne prévisible, une vie allant de soi. Hier, chez soi, tout était aisément déductible; aujourd’hui chez les autres tout n’est qu’étrangeté et anomalie. Arriver sans rien c’est n’être plus rien et ne rien comprendre à son nouveau monde sans âme. C’est bien cela qui explique que l’itinéraire administratif et juridique d’un demandeur d’asile ou d’un réfugié (réel ou potentiel) est proprement kafkaïen. Qu’est-ce à dire ? Que l’essentiel paraît inaccessible: être mis à l’abri pour être aidé et secouru.

Dans la même temporalité, l’accueil souvent chaotique et très incertain, la procédure de demande d’asile, le logement, le soin, la formation et l’insertion dans le marché du travail sont autant de labyrinthes proprement in-sensés (au premier sens du terme); sans fil conducteur, sans lien logique ni liaison compréhensible. Des mondes autonomes impossibles à relier. Sans foyer, la vie se fragmente, perd de son unité et de son sens. Une phrase souvent entendu par moi: «Aujourd’hui, je tourne comme un fou autour de moi». Devenir soi-même le seul centre du monde est la trace sans équivoque d’une confusion des sphères (dedans-dehors, public-privé, subjectif-objectif, etc.), et au-delà, d’un effritement du sens du monde. Avec ces populations vulnérables nous sommes en situation d’urgence: elles comme nous. Cet effritement du sens du monde traduit à sa manière l’éparpillement des dispositifs de prise en charge de ces populations.

De multiples acteurs souvent généreux mais plus ou moins compétents s’affairent autours de «malheureux qui ont tout perdu»: ONG, associations de toute sorte, militants, bénévoles, Etat central, ministères, juridictions et établissements publics, institutions paraétatiques, etc. La cohérence et la coordination problématique des actions, la longueur des procédures et leur issues contradictoires et aléatoires, le savoir très approximatif de certaines associations en matière de droit d’asile, nécessitent sans plus tarder de repenser les conditions d’accueil et d’insertion sociale, culturelle et linguistique des demandeurs d’asile et des réfugiés.

L’urgence est au décloisonnement  des lieux d’accueil, d’accompagnement et d’insertion dans la société et dans le monde du travail.

Cela ne sera nullement aisé mais il semble de plus en plus indispensable de construire collectivement une structure unique régionale pour cette catégorie si particulière que sont les demandeurs d’asile et les réfugiés; qui serait exactement le contraire d’une multiplicité de «guichets» sans liens évidents pour les uns et les autres. Pour chaque région ou leur présence serait statistiquement significative cette structure unique régionale coordonnera les actions et les échanges en matière d’accueil et d’accompagnement: de l’abri jusqu’à l’insertion dans le marché du travail en passant, dans l’ordre chronologique, par les soins, la procédure d’asile, l’apprentissage de la langue, la formation professionnelle ou/et universitaire. En ce qui concerne la langue, facteur indispensable d’insertion sociale, elle devra être surtout mobilisée à des fins professionnelles. Par ailleurs, toutes les structures recevant dans la durée cette population vulnérable devrait faire l’objet d’une autogestion des lieux de vie.

Toutes les régions et les villes concernées par les demandeurs d’asile et les réfugiés (statutaires ou non) devraient recensées les échanges de pratiques innovantes.  Les déplacements forcés de masse sont un défi politique pour tous les pays de l’Union européenne. Demain encore plus qu’aujourd’hui.

Smaïn Laacher
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