Tech & internet

Créer des «fake labs» pour développer l'esprit critique

Pascal Froissart, mis à jour le 19.03.2017 à 23 h 52

Les «fake news», les «hoax» et autres canulars pullulent sur Internet. Faut-il s’en moquer et rire de bon cœur, ou s’en inquiéter et se saisir du problème? La mobilisation des politiques et du corps enseignant montrent la voie d’une réaction nécessaire: poussons alors la logique jusqu’à créer des ateliers de fabrication et d’analyse de la rumeur: des «fake labs»!

©WeDoData

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La culture du canular a le vent en poupe. Les journaux parodiques comme LeGorafi.fr en France, Nordpresse.be en Belgique, TheOnion.com aux États-unis ont non seulement pignon sur rue mais leurs inventions sont commentées et largement rediffusées. De même, les sites Internet pullulent qui permettent de se faire passer pour mort (faux articles de presse nécrologiques), de se transformer en faussaire (faux billets d’avion, faux diplômes), ou créateurs d’images «mèmétiques» ou virales (images tirées du folklore Web et légendées comme on veut). Mieux encore dans la confusion des genres, les journaux du monde entier se sont lancés dans une sorte de concours de celui qui sortira le meilleur «gag du 1er avril»: c’est à qui trouvera le canular le plus adroit, à la fois vraisemblable et «décodable», pour flatter la perspicacité de ses lecteurs et glorifier l’ego de ses concepteurs. Enfin, on ne peut pas clore ce florilège canularesque sans parler de ceux qui en vivent: nombre d’humoristes professionnels tels Jean-Yves Lafesse; quelques activistes («hacktivistes») comme les Yes Men; et même d’étranges hères comme Matteo Moroni (sous le pseudo de «DM Pranks») qui terrorise la planète à coups de «clowns tueurs» trop vrais pour être faux…

Dans le même temps, en particulier dans le monde politique, l’utilisation des «images rumorales» (plus ou moins truquées, plus ou moins intentionnellement), la diffusion de nouvelles tendancieuses, le re-tweet d’infos bidon ou le like de faits divers trash sont vouées aux gémonies: on lance aussitôt des procès en irresponsabilité (tout le monde va y croire!), on glose sur la performativité du faux (calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose…), et on invente des analyses aussi savantes que catastrophistes sur une ère de la post-vérité, du «fait alternatif», des «fake news», des alter-théories… Alors, sagement assis sur nos sièges de téléspectateurs ou d’internautes, on assiste, sidérés, à l’énonciation d’histoires invraisemblables par Donald Trump himself selon lequel Barak Obama ne serait pas né sur le sol américain et ne serait donc pas légitime à la tête de l’État (2012), ou que les vaccins causeraient l’autisme (2014). En France, dans le même genre tordu, on a vu une campagne aussi violente qu’efficace d’une militante d’extrême-gauche passée à l’extrême-droite et qui avait appelé les parents de France à «retirer de l’école primaire» leurs enfants victimes selon elle de cours de… masturbation (2013). Et il serait injuste d’oublier tous ces militants de la cause anti-alunissage (on n’a jamais aluni: la preuve, le drapeau flotte alors qu’il n’y a pas d’air sur la Lune), de l’injection cutanée d’une puce GPS à tous les Européens[1] ou de la Terre qui n’est pas ronde (si, si, il y a des gens qui peuvent vous le démontrer[2]). Toutes ces étonnantes apories ont circulé et circulent parfois encore, grâce à l’aplomb de ceux qui les colportent, grâce à leur gentillette paranoïa et parfois grâce à, il faut bien le dire, notre démission.

Dans ce contexte, et parce qu’il est important de savoir comment se fait l’information et comment on la comprend, je propose de lancer un projet à la mesure du problème, le «fake lab»: puisqu’on craint tant que la jeunesse ne sache pas faire la distinction entre le vrai et le faux et puisque la théorie ne peut pas mieux être mise à l’épreuve que dans la pratique, lançons à l’échelle nationale des ateliers de fabrication et d’analyse de la rumeur, en particulier visuelle: apprenons à nos chères têtes blondes (ce qu’elles font déjà mais sans aucun encadrement pédagogique) les manières de truquer une image (à l’aide de logiciels de retouche d’images fixes ou d’images animées), les façons de détourner une légende ou les techniques pour chercher des photos insolites… ainsi que les techniques pour détecter la geste canularesque, sans oublier ses conséquences (étude d’impact à l’aide de questionnaires, connaissance des lois sur la «diffusion de nouvelles fausses», sur la «diffamation», l’«injure publique» et l’«incitation à la haine raciale»). On me reprochera la «dangerosité» du projet: je rétorquerai que, malgré la très grande dangerosité du mélange hydrogène–oxygène en présence d’une étincelle, c’est l’une des expériences[3] que l’on fait tous les ans dans tous les collèges de France – dans des salles équipées et avec des consignes de sécurité adaptées –, et il faudra m’expliquer pourquoi les sciences sociales mériteraient une politique de risque d’un rang supérieur.

On a vu récemment la Ministre de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche se moquer des moqueurs, «troller les trolls»[4], et reprendre les billevesées déversées à son encontre pour mieux débusquer le ridicule de la provocation. Sur le modèle des «fablabs», le projet de «fake lab» prend acte de cette possibilité de laver l’honneur dans l’humour, de comprendre la vanité de lutter contre la provocation par des actes d’autorité, et de se placer sur le terrain des anti-systèmes pour engager le dialogue et le travail de confiance. En l’occurence, s’il faut lutter contre la bêtise, rien ne vaut son étude, sa manipulation (au sens premier de «prise en main»), son objectivation.

Pascal Froissart
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